Comment un réalisateur français de films X s'est frotté aux monstres sacrés du cinéma américain

Anthony Perkins dans «Dr. Jekyll et Mr. Hyde» (1989).

Anthony Perkins dans «Dr. Jekyll et Mr. Hyde» (1989).

À la fin des années 80, Gérard Kikoïne, connu pour ce qu'il appelle des «films d'amour», est recruté pour une poignée de films traditionnels où il dirige Oliver Reed, Anthony Perkins ou Donald Pleasence. Récit haut en couleurs.

Le mois dernier, Gérard Kikoïne sortait aux Éditions de l'Oeil son Kikobook, un recueil exhaustif retraçant une mythique carrière de réalisateur de films X menée entre 1977 et 1983. Mais si l'homme de 69 ans est surtout connu pour ses «films d'amour», comme il aime les appeler, beaucoup ont oublié sa carrière dans le cinéma dit «traditionnel». Pourtant, il y a à dire. Ou à namedropper: Cannon, Harry Alan Towers, Oliver Reed, Anthony Perkins, Donald Pleasence. Rien que ça. Comment un petit parisien auteur de films de cul s'est retrouvé à diriger des monstres sacrés du cinéma?

Festival de Cannes 1983. Tandis que Furyo de Nagisa Oshima laisse tout le monde sur le carreau et que les Monty Python provoquent des rires en pagaille avec leur Sens de la vie,  Gérard Kikoïne est venu faire sa petite visite annuelle sur la Croisette. Depuis plusieurs années, le réalisateur parisien incarne la fin de l'âge d'or du porno français, celui d'Alpha France, de Brigitte Lahaie et des paires de fesses sur 35mm, avant l'arrivée en masse de la vidéo. Il est accompagné de Wilfrid Dodd, un agent de films écossais au fort accent qui s'était illustré en 1966 en achetant les droits américains d'Un Homme et une femme de Lelouch avant que le film remporte la Palme d'Or à Cannes. Tous les deux ont monté une boîte de production, Gold Productions, via laquelle Gérard Kikoïne réalise ses films et Wilfrid Dodd les exporte dans plus de trente pays.  En plus d'avoir du nez, l'Écossais connaît donc du monde. Et va organiser une rencontre qui va bouleverser la carrière de «Kiko»:

«Wilfrid m'a présenté "Mister HAT", un tout petit monsieur génial. Moi, je ne savais absolument pas qui c'était. En réalité, c'était Harry Alan Towers.»

Producteur légendaire du cinéma bis européen, Harry Alan Towers est à l'origine de la série des Fu Manchu avec Christopher Lee ainsi que d'une bonne flopée de Jesus Franco. Avant de faire du cinéma, l'homm, décédé en 2009 à l'âge de 88 ans, avait également produit de nombreuses émissions de radio en compagnie d'Orson Welles dans les années 40 et 50. Une pointure:

«Le mec m'appelle "Kiko" tout de suite. Il me dit: "J'ai parlé avec Wilfrid, je produis un film pour Playboy Channel et je veux que tu réalises." Une traite de 750.000 euros payée à la livraison du négatif. Le film est sorti en France sous le titre de Lady Libertine, avec Sophie Favier notamment. Derrière, il me dit: "Je dois faire La Ronde de l'amour." Donc je lui en fais une partie et dans la foulée, on enchaîne avec Le Feu sous la peau. Un film étrange, avec un côté Théorème de Pasolini, même si je me compare pas à lui évidemment.

 

Harry, c'était quelqu'un d'imprévisible. Par exemple, il a mis quatre ans à me parler en français alors qu'il le parlait couramment. Il était d'une énergie, Harry... En avion sans arrêt, tout le temps en train d'écrire, sur deux ou trois films en même temps. Il vivait dans les hôtels, dans les avions et dans les plumards des gonzesses. Il vivait pour le cinéma avant tout. Bref, un jour, on est fin 86, je décroche le téléphone (il prend un accent anglais): "Hello! Kiko? Je vais faire un film avec Oliver Reed. Tu veux le réaliser?" Oh bah, Oliver Reed, pourquoi pas! (rires).»

«On vient me dire qu'il a mis son poing dans la gueule au réalisateur américain le matin»

Le fameux film avec Oliver Reed s'appelle Master of Dragonard Hill. Dans son rôle de gouverneur fiévreux et véreux à l'accent écossais à couper au couteau, l'acteur fétiche de Ken Russell s'amuse comme un petit fou. Le tournage débute en janvier 1987, dans une Afrique du Sud en plein apartheid et sous l'égide du mythique studio Cannon, géré par les moguls du bis Yoram Globus et Menahem Golan. A l'époque, c'est Avi Lerner, futur producteur d'Expendables, qui gère les actifs de la société israélo-américaine au sein d'une nation pas encore arc-en-ciel. Pas de quoi faire peur à Gérard Kikoïne:

«Je m'en foutais. Avi venait une fois tous les trente-six du mois. Bien sûr, j'avais des directeurs de production, des "espions" qui faisaient des rapports à Avi le soir. Mais que vouliez-vous qu'ils disent? Je finissais à temps et les comédiens étaient contents! On tournait dans des sortes d'immenses entrepôts. 2.000m², trente mètres de plafond. Il y avait un mec qui tirait avec un .22 Long Rifle sur les oiseaux dans les soufflantes situées en haut. Pour ne pas perturber la prise de son... Des cowboys, les mecs! Oliver Reed tournait sur deux sets en même temps: le matin pour un film américain et l'après-midi sur le mien. C'était comme ça avec Harry. Le premier jour, on vient me dire qu'il a mis son poing dans la gueule au réalisateur américain le matin. Olalala... J'avais jamais tourné avec lui, je l'avais à peine rencontré le vendredi d'avant. Il arrive dans un long couloir, en Torquemada avec ses cuissardes:

 

"Bonjour Monsieur Reed...
–No no, call me Ollie!
–OK, Ollie!"

 

Et... On s'est entendus!»

Oliver Reed dans Le Maître de Dragonard Hill (1987).

Un tour de force de la part de Kikoïne pour ceux qui connaissent le pedigree d'Oliver Reed. Sur comme en dehors des plateaux, l'acteur vu dans Les Diables et dans Tommy est un vrai marin en permission: buveur, castagneur, cherchant la cuisse légère... Un homme qui finira sa vie de manière abrupte, à 61 ans, sur le plancher d'un bar de La Valette après avoir dépensé 400 livres d'alcool en plein tournage de Gladiator, et dont le plus célèbre fait d'armes reste d'avoir battu Lee Marvin au lever de coude. Dès lors, comment un réalisateur français à l'anglais relativement approximatif, quasiment inexpérimenté en matière de direction d'acteur et aux manettes de sa première grosse production «tradi» se retrouve à dompter la bête Oliver Reed?

«D'abord parce que j'ai appliqué mes recettes de "films d'amour": je suis arrivé avec un découpage précis. Pourquoi il a foutu sur la gueule au mec là-bas? Parce que plan large cinq fois, plan moyen cinq fois, gros plan cinq fois et toujours le même dialogue. Donc il en avait plein le cul. Moi, il m'arrivait très rarement de faire deux fois le même plan. Il a apprécié qu'on aille vite. Ensuite, le deuxième jour, j'ai compris un truc. J'ai dit: "Hop, close up on Oliver!" Et là, le Oliver s'est illuminé. Il n'est pas retourné dans sa caravane se torcher la gueule. C'était son truc, les gros plans. Comme tous les acteurs, d'ailleurs. Les mettre de trois-quarts dos, ça les fait chier mais un gros plan... Ils sont isolés et ils peuvent faire passer tellement de choses... De la magie. A tel point que par la suite, quand je sentais que ça devenait chaud avec un acteur, même si je n'en avais pas prévu dans mon découpage, je disais à mon assistant: "Next shot: close up!" Mais attention, Oliver c'est un acteur qui pouvait être pété mais génial aussi. Tu disais: "Moteur, action!" et là, il balançait son texte. Il était foudroyant. "Cut!" et il se remettait à tituber. Pendant la prise, il était là.»

Le Maître de Dragonard Hill (1987).

Dans le rôle du vilain, le Capitaine Shanks, Reed rehausse clairement le niveau de cette série B estampillée Cannon: quelques paires de fesses qui traversent le cadre –serait-ce là la raison de la présence de Kiko à la réalisation?–, un jeu parfois approximatif de la part de certains acteurs et un scénario gruyère. Il n'empêche, Gérard Kikoïne s'en sort très bien sur ce projet qui avait tout l'air du traquenard.

Nanti de moyens qu'il n'avait probablement jamais eu auparavant, le réalisateur français multiplie les mouvements de grue, les plans d'ensemble, enveloppe le tout comme un film qui garde le charme suranné des productions d'aventures chiches de l'époque.

Autre charme de l'époque, le show Oliver Reed une fois la journée de travail terminée: «Le grand truc d'Oliver, c'était de pisser dans le seau à glace au restaurant. Première fois qu'on y va avec lui et devant tout le restaurant, il se met à pisser. Il s'était fait tatouer une patte d'aigle sous la verge et dont les serres revenaient sur le gland. Il nous raconte qu'un matin à Los Angeles, totalement bourré à 6 heures du mat', il se retrouve chez un tatoueur chinois. Le mec ne voulait pas lui tatouer le gland et il l'a obligé à le faire!»

«Je veux libérer Norman Bates!»

La même année 1987, Gérard Kikoïne et Oliver Reed se réunit une nouvelle fois pour tourner vite et bien la suite des aventures du Capitaine Shanks dans Dragonard:

«Ensuite, je dois faire L'Île au trésor: je vais en repérages vers Durban, Oliver Reed doit jouer Long John Silver. Mais ça ne se fait pas. Je dois aussi faire Platoon Leader: je rencontre des anciens du Vietnam. Mais là, Cannon a peur que je fasse un truc trop Indochine et pas assez Vietnam en tant que français. Au dernier moment, on m'a dit non. C'est là que Harry Alan Towers est génial. Il m'a dit: "Ça ne se fait pas avec la Cannon mais j'ai autre chose à te proposer: Dr. Jekyll et Mr. Hyde avec Anthony Perkins. Ça te va?" Bah qu'est-ce que tu veux que je dise? Oui, ça va! Évidemment! (rires)

 

En janvier 1988, on va à Los Angeles pour le marché du film et pour rencontre Perkins chez lui. On monte dans les hauteurs de Beverly Hills et on arrive devant un petit portillon de jardin. On sonne, Perkins vient nous accueillir et au moment où je passe le portillon, cet enfoiré d'Alan Towers me dit: "Je reviens dans une heure!" Il me laisse tout seul avec Perkins! Il n'y a personne dans sa maison, on va dans sa cuisine et on s'installe sur une table blanche de six mètres de long, chacun d'un côté. Et au milieu de la table, le couteau de Psychose. Au bout de vingt minutes, il me demande pourquoi je veux faire ce film. Des Dr. Jekyll et Mr. Hyde, il y en a trente de réalisés donc je peux pas lui parler de l'histoire. Alors je me lève, je fais glisser le couteau vers lui et je lui dis: "Je veux libérer Norman Bates!".»

Le tournage de Dr. Jekyll et Mr. Hyde.

Plusieurs semaines plus tard, le tournage débute de l'autre côté de l'Atlantique. La toute première scène est en extérieur nuit dans une rue de Londres, devant un perron de porte. Évidemment, Perkins teste son réalisateur:

«"Gérard, tu peux me montrer comment je sors de chez moi?", qu'il me dit. Qu'est-ce qu'il me fait... Toute l'équipe face à moi, quatre-vingt personnes, de nuit. Je joue la scène: j'ouvre la porte, je descends les marches en m'accrochant aux grilles, je regarde à gauche et je pars à droite. Applaudissements. Il me dit: "Mais Gérard, pourquoi t'es parti à droite alors que t'as regardé à gauche?" Et là, je lui réponds: "Tu regardes les lumières de la nuit, tu as tué dans cette nuit. La ville t'appartient." C'est passé.»

Cette scène «passe», comme tout le reste du film. Pour Kikoïne, ce Dr. Jekyll et Mr. Hyde est la grande réussite de sa carrière «tradi» et il n'aurait pas tout à fait tort de le penser. Beaucoup moins apprécié que Master of Dragonard Hill,  le film d'épouvante, aussi connu sous le nom de Edge of Sanity, est de bien meilleure facture. Le choix de faire de Perkins un nouveau Cagliari, affublé d'un maquillage expressionniste, bluffant dans son jeu schizophrène et cabotin, est une vraie réussite. Surtout, les multiples plans débullés, les éclairages éclatés et les décors surchargés donnent une atmosphère aussi viciée que rafraîchissante au mythe éculé du docteur devenu tueur. Hyde n'est ni plus ni moins que le pendant dépravé, libéré, d'un Jekyll contrit par le puritanisme ambiant de l'époque victorienne. Grimé en Hyde, Anthony Perkins relève finalement plus du jouisseur que du meurtrier. Rien d'accidentel selon Kikoïne:

«Le film, je le voulais expressionniste et baroque. Parce que mes influences de cinéma sont chez les expressionnistes allemands. On allait jusqu'à changer les focales, casser les plans pour changer les atmosphères entre les moments où Tony était Jekyll ou Hyde. Je voulais créer mon territoire. Je ne voulais pas faire une énième copie. Je voulais des grimaces de douleur, qui remontent. Par exemple, on n'a pas mis de prosthetics: des fausses dents, des faux ongles qui poussent... Non, c'est uniquement le maquillage qui a joué. Tony me disait: "T'as vu, je ressemble à Iggy Pop!" Il m’appelait "my dad". Il s'est éclaté pendant le film. Et puis, il me faisait son regard inquiétant. Le même que celui qu'il avait dans Psychose dans la scène finale, vous savez ? Il lève d'abord les yeux quelques secondes et après, il lève la tête.»

«Quand tu refuses aux Américains, c'est redoutable»

Par la suite, Gérard Kikoïne et Harry Alan Towers reviendront dans le giron de Cannon avec Buried Alive (1990), un film d'horreur se déroulant dans une école de filles, adapté d'Edgar Allan Poe, dans lequel on retrouve John Carradine et Robert Vaughn. Malheureusement plus séduisant sur le papier qu'au moment de donner les premiers coups de manivelle:

«John Carradine, c'était son dernier film. Un monsieur charmant mais très âgé, fatigué. Il a fait trois cent cinquante films, quand même. Il est mort deux ou trois semaines après la fin du tournage. Robert Vaughn, c'était autre chose. Très pro mais plutôt renfermé. Pas expansif. Il était même radin dans ses mouvements. Quand il était dos à la caméra et qu'il devait libérer le champ en sortant du cadre, il y avait un bout d'épaule qui restait. "It's not enough, Robert!" Aussi, il s'était gelé le pied sur un tournage précédent dans le Grand Nord donc il voulait absolument jouer en boots. Moi, je voulais qu'il mette des chaussures mais non. On s'est jamais engueulés mais c'était pas fun, quoi. C'est le seul que je ne suis pas parvenu à apprivoiser.»

Heureusement, il y avait Donald Pleasence, alias Ernst Stavro Blofeld chez James Bond, Docteur Sam Loomis dans Halloween ou encore George dans le Cul-de-sac de Roman Polanski:

«Il était drôle, drôle, drôle, drôle, drôle... Plein d'humour dans le regard. Toujours dans la complicité. Il y a une scène où il sort de la salle de bains en peignoir et il croise une fille. Si vous regardez bien, il fait un petit geste où il se met le machin en place! (rires) Un petit "ping!" de la main et en même temps, il la regarde. C'est difficile à distinguer, faut avoir l'oeil. Il était malicieux, Donald Pleasence.»


Malheureusement pour Gérard Kikoïne, Buried Alive sonnera le glas de sa carrière «tradi», trois ans et seulement quatre films après l'avoir débuté. Peut-être parce que le film ne tient pas aussi bien la route que les précédents. L'envie de cinéma est là (les mouvements de grue, toujours les mouvements de grue) mais l'histoire, aux confins de l'adaptation libre de Poe et du chick flick, pénalise peut-être trop les moments de bravoure filmique du réalisateur français. Mais selon ce dernier, la vérité est ailleurs:

«J'ai fait une connerie: Harry et la Cannon voulaient que je fasse un autre film, avec Jack Palance. La Naissance du corbeau, je crois que ça s’appelait. C'était Noël et je voulais rentrer en France pour rester avec ma famille. Je voulais aussi me sortir un peu de tout ça, même si c'était génial.  Je leur ai dit que je ferai le prochain. Sauf que quand tu refuses aux Américains, c'est redoutable. Il fallait que ça tourne. Donc je n'ai pas été repris.»

Pour autant, Gérard Kikoïne ne regrette rien. D'une part, parce qu'il sait qu'il a réalisé une belle prouesse de réalisateur en passant des parties fines entre Marilyn Jess et Alban Ceray aux duels entre Oliver Reed et Herbert Lom. D'autre part, parce que le cinéma traditionnel a toujours été son objectif:

«Moi, j'ai fait des films d'amour pour me faire remarquer et faire autre chose. Donc j'y suis arrivé: j'ai fait autre chose. Sur un plan professionnel, les films traditionnels m'ont vraiment porté mais humainement, je me suis plus explosé sur mes "films d'amour". Au moins, j'ai la satisfaction de me dire que je ne suis pas resté en bas du tableau, j'ai rencontré des comédiens qui sont de vrais virtuoses, qui ont tourné avec des grands. Et avec qui je me suis entendu, surtout. Je veux dire, Anthony Perkins voulait que je fasse Psychose 4 avec lui, Oliver Reed a voulu refaire un film avec moi. Alors qu'il aurait tout aussi bien pu me mettre un poing dans la gueule.»

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