Economie

Comment la hausse des inégalités alimente le changement climatique

Xavier Landes, mis à jour le 21.04.2016 à 10 h 20

Les cascades de dépenses des couches les plus favorisées de la société sont une preuve de leur course effrénée vers l’abîme, qui entraîne l’ensemble de la société.

Le changement climatique a une forte coloration économique, touchant à la redistribution des richesses | Adam Minorczyk via Flickr CC License by

Le changement climatique a une forte coloration économique, touchant à la redistribution des richesses | Adam Minorczyk via Flickr CC License by

En décembre 2015, la COP21, sommet de la «dernière chance», s’achevait sur un résultat très mitigé (accord peu contraignant, moyens flous, suppression de l’objectif d’une baisse de 40% à 70% des émissions mondiales de gaz à effet de serre en 2050, etc.). Avec du recul, il est difficile de ne pas céder au pessimisme, en particulier quant à la manière dont la question environnementale continue d’être traitée par une partie de la classe politique, dont l’exécutif.

L’échec de la COP21 ainsi que le business as usual qui s’ensuit interpellent: comment en est-on arrivé là? Il est tout d’abord évident que nous pâtissons d’un modèle économique non durable. Mais nous payons aussi les frais d’une perpétuelle course au statut, de notre nature humaine orientée vers la reconnaissance à n’importe quel prix de notre valeur individuelle.

C’est ce qu’il ressort de la lecture combinée de Jared DiamondRobert Frank et Clive Hamilton. Le géographe, l’économiste et le philosophe ont dressé au fil des ans trois tableaux, sombres et complémentaires, de la situation de l’humanité, qui a un arrière-goût amer à la lumière de l’échec de la COP21 mais qui démontre que les crises environnementales vont souvent de pair avec crise sociale et économique. En bref, si le changement climatique est le défi de notre temps et de celui de nos enfants, l’enjeu a une forte coloration économique, touchant à la redistribution des richesses.

Diamond, Frank et Hamilton brossent un portrait d’êtres humains engagés dans une course effrénée au statut et à la distinction sociale, se ruant vers la catastrophe. Nous cherchons à asseoir notre position sociale, à obtenir la reconnaissance de nos pairs, à marquer notre différence. Nous souhaitons exposer nos succès personnels et professionnels. Nous brûlons de démontrer que nous ne sommes pas comme «tout le monde».

Nombreux sont les outils à notre disposition: les médias sociaux, avec Facebook en tête. Nous y affichons nos réussites et cachons nos échecs. Cependant, à l’instar d’autres époques, l’outil majeur demeure la consommation. Nous multiplions les dépenses de prestige, pour épater la galerie, chacun à son niveau. Nous dépensons pour satisfaire nos besoins certes, mais pas uniquement. Une large portion de notre consommation (smartphones dernier cri, vêtements de marque, destinations exotiques, voitures de sport, fréquentation d’endroits à la mode, etc.) est guidée par notre désir de nous distinguer. Ce faisant, nous épuisons d’autant plus les ressources naturelles, polluons davantage l’environnement et rejetons encore plus de gaz à effet de serre dans l’atmosphère.

Société de la différenciation

La critique sans cesse rabattue contre le capitalisme est la massification: la société contemporaine pousserait les individus à consommer les mêmes produits et services. En fin de compte, le capitalisme nous formaterait pour que nous devenions identiques. Tous les mêmes. Avec les mêmes envies, les mêmes biens, les mêmes idées, etc.

Le problème est que cette explication est inexacte. De plus, elle ne permet pas de prendre la pleine mesure du défi environnemental et son lien intime avec l’accroissement des inégalités. Le capitalisme contemporain ne fonctionne plus à l’homogénéisation, mais à la distinction, comme l’ont très bien montré Andrew Potter et Joseph Heath.

La dynamique du capitalisme réside dans l’affirmation de soi. Le résultat est une pression accrue à la consommation

De ce point de vue, les analyses de Robert Frank sont fascinantes. Le mot d’ordre n’est pas «faites comme votre voisin» mais plutôt «distinguez-vous de lui» et, si possible, «à n’importe quel prix». Le capitalisme de Papa et Grand-Papa est fini. Comme l’affirment les deux Canadiens, même la révolte contre le «système» (la fameuse «contre-culture») prend la pose et est consubstantielle au processus de distinction individuelle.

Le virage a été pris dans les années 1960 aux États-Unis, initié par la publicité. Volkswagen en a été un précurseur. Contre les Buick, Chevrolet, GM et consorts qui vendaient des voitures comme on vendrait des avions de chasse, qui insistaient sur le conformisme, la robustesse et les valeurs masculines, la marque allemande a joué la distinction: «Nous faisons des voitures moins grosses, peut-être moins solides, destinées à tout le monde, mais nous sommes cools.» Les hippies ont adoré. C’est la «conquête du cool» (expression de l’historien Thomas Frank), que Mad Men met en scène.

La culture de la distinction est le mode de vie fondamental de la culture contemporaine, incarné par la vague hipster: se montrer plus cool que son voisin en écoutant des groupes inconnus, en lisant les auteurs les plus obscurs, en fréquentant les lieux les plus select (donc fermés), en consommant des marques inaccessibles (ou, mieux, en inventant son propre style). Le principe premier est d’anticiper en permanence les tendances, d’être à l’avant-garde de l’affirmation de soi au travers d’une consommation conçue comme outil de positionnement social.

Dans les nations industrielles, le temps du conformisme est passé depuis belle lurette. On est entrés de plain-pied dans l’ère de la distinction. La dynamique du capitalisme réside dans l’affirmation de soi, multipliant les niches de produit, calibrant le marketing pour chaque sous-segment de marché. Le résultat est une pression accrue à la consommation, non pour ressembler à son voisin, mais pour s’en différencier.

Péril environnemental

Le lien avec notre situation environnementale est évident. Si l’on se place dans la perspective d’Hamilton, cette furie de la distinction crée un problème de taille: le modèle qui sous-tend la production de biens toujours plus nombreux, sophistiqués, cools (éphémères, donc) rend improbable la réduction des émissions de gaz à effet de serre. En d’autres termes, notre comportement hypothèque l’avenir de la planète sur des milliers d’années.

L’ironie de l’histoire est que nous, citoyens des pays les plus industrialisés, sommes pour le moment les moins exposés aux effets les plus destructeurs du changement climatique. Seront d’abord touchés les femmes et les hommes qui vivent autour de l’Équateur, le long du littoral ou sur des îles au relief peu élevé. Nous allons donc continuer notre petit manège pendant peut-être quelques décennies, contribuant à la hausse du niveau des océans, sécheresses, réduction de la biodiversité, famines, tempêtes, avant de passer à la caisse.

La situation est moralement problématique pour plusieurs raisons. Tout d’abord, notre comportement est une menace directe pour l’espèce humaine. Même si l’on éprouve des difficultés à se représenter une quelconque responsabilité morale à l’égard de «l’espèce humaine», il suffit d’imaginer les conditions de vie de nos enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants pour ressentir (faut-il l’espérer) un sursaut (peut-être moral). Car ce sont nos descendants, y compris notre progéniture directe, qui vont trinquer.

Ensuite, si l’on se préoccupe un minimum du sort des plus défavorisés, force est de constater que ce sont eux, celles et ceux qui vivent dans les pays les moins avancés économiquement (en Afrique, au Bangladesh, en Inde, en Amérique du Sud, sur les îles du Pacifique, etc.) qui vont souffrir le plus et le plus vite du changement climatique.

Le mouvement est déjà lancé. Dans les premiers temps, il s’agit d’un cas classique de ce que l’on nomme en économie «externalités négatives»: on s’amuse, on consomme, on voyage en avion, on pollue, tandis que d’autres, moins ou pas responsables de la situation, paient l’addition sans avoir bénéficié des activités dommageables. Nous sommes en train d’«externaliser» les coûts liés à notre mode de vie sur les générations futures et les êtres humains les plus défavorisés.

C’est un peu comme si vous déversiez vos ordures dans le jardin de votre voisin. Lorsqu’on réalise l’ampleur de la situation comme nous y invite Hamilton ainsi que son caractère immoral, il est difficile de conserver à la fois notre mode de vie et notre bonne conscience.

Rôle des élites

Dans ce contexte, la montée des inégalités de revenus et de richesses est doublement inquiétante: tout d’abord pour ses implications humaines, ensuite pour sa contribution à la crise environnementale.

Nous «externalisons» les coûts liés à notre mode de vie sur les générations futures et les êtres humains les plus défavorisés

La montée des inégalités favorise les dépenses colossales (tours d’habitation pharaoniques, yachts démesurés, jets privés, fêtes énormes, résidences de plusieurs milliers de mètres carrés, etc.), la course à la distinction, non seulement au sommet de la pyramide mais à tous les échelons (par un processus d’imitation). Elle favorise un usage déraisonné des ressources de notre planète.

Plus d’inégalités signifie plus de ressources gaspillées par les plus riches, car il est faux de penser que l’accroissement des inégalités bénéficie à l’ensemble de la population au travers de l’investissement ou de l’innovation (la fameuse théorie du ruissellement). Au contraire, des études publiées par le FMI et l’OCDE soulignent l’effet néfaste des inégalités sur la croissance économique.

C’est sur ce point précis que l’analyse de Diamond est éclairante. Dans Effondrement, il étudie plusieurs sociétés (l’île de Pâques, les Mayas d’Amérique centrale, les Vikings, le Rwanda, etc.) afin de déterminer les facteurs qui contribuent à l’effondrement et ceux qui peuvent le contrecarrer. Son étude comparative fait apparaître le rôle crucial joué par les élites économiques.

Ces dernières portent une grande responsabilité dans nombre de chutes de civilisation. L’une des raisons est la course au luxe mue par la dynamique de distinction. La recherche du statut au travers de dépenses colossales exerce une pression formidable sur l’environnement et les ressources naturelles à l’instar de ce qui s’est passé, par exemple, sur l’île de Pâques. Il est impossible de ne pas faire le parallèle avec la situation actuelle.

En d’autres termes, les couches les plus favorisées de la société sont engagées dans une course effrénée vers l’abîme, entraînant à leur suite l’ensemble de la société, car ce sont elles qui fixent les standards de consommation. Elles déterminent le bon goût. La télévision et internet relaient leur passion du luxe, des images de leurs résidences, de leurs voyages, de leurs soirées, de leurs possessions. L’effet ultime de ce que Robert Frank nomme «cascades de dépense» est de donner un coup de fouet au capitalisme de la distinction à tous les niveaux de revenu. Plus que les richesses, c’est surtout la course à la distinction qui ruisselle.

La lecture de Frank, Hamilton et Diamond est essentielle, car elle raconte une seule et même histoire, celle de notre époque mais de plusieurs points de vue. Les trois auteurs montrent qu’habitudes de consommation, crise environnementale et inégalités croissantes sont intimement liées. Elles font partie d’un seul et même problème qui représente une menace sérieuse pour notre civilisation planétaire ainsi que pour notre espèce. Dès lors, si l’on a des raisons d’être pessimiste après la COP21, le futur de notre espèce se joue malgré tout sur d’autres fronts, dont celui des inégalités.

Xavier Landes
Xavier Landes (25 articles)
Professeur en éthique des affaires et développement durable à la Stockholm School of Economics de Riga
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