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Et si l’écologie politique était, malgré tout, l’avenir de la gauche?

Brighter Future / cea + via Flickr CC License by.

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EELV implose, les chapelles écologistes se multiplient, leurs représentants sont rentrés au gouvernement. On pourrait croire l’écologie politique en passe d’être absorbée par le PS ou diluée dans le nouvel esprit du capitalisme mais, à mesure que la crise produit ses effets, la question environnementale se repolitise pourtant.

Aux Oscars, Leonardo DiCaprio a fait vibrer l’assistance en évoquant l’avenir de la planète. Nicolas Hulot ou Yann Arthus-Bertrand figurent parmi les plus connus des militants de l’écologie en France. Banquises en voie de dislocation et ours blancs en perdition sont devenus des images familières de notre quotidien télévisuel ou 2.0. Laurent Fabius a fait de la COP21 un succès diplomatique français, rappelant aux citoyens que les États peuvent encore peser sur le destin du monde. Emmanuelle Cosse, Barbara Pompili et Jean-Vincent Placé ont démontré que, dans le grand jeu de l’élection présidentielle de 2017, l’étiquette écologiste pouvait encore être le sésame pour une éphémère participation à l’expérience gouvernementale hollandaise. Entre consensus mondial sur l’urgence climatique et utilités écologistes dans un jeu politicien, le vert semble bien être la couleur de ce début de XXIe siècle.

La question environnementale est devenue, à raison, une question majeure. Derrière cet apparent consensus se cachent pourtant d’autres réalités et d’autres potentialités.

Il n’existe pas d’égalité devant l’urgence environnementale. Dans son introduction à La nature est un champ de bataille, le sociologue Razmig Keucheyan rappelait comment, aux États-Unis, la bataille autour de l’installation d’une décharge toxique fit prendre conscience que, de manière systémique, les risques environnementaux étaient imposés aux Noirs et aux plus pauvres et donc, très souvent, aux Noirs pauvres. L’exemple de l’ouragan Katrina, qui ravagea La Nouvelle Orléans en 2005 et causa au moins 2.000 morts, la plupart faisant partie des classes les plus pauvres de la ville, confirme l’inégalité devant les risques environnementaux, en l’occurrence devant la montée des eaux. Aux  Etats-Unis, c’est un véritable «racisme environnemental» qui s’est développé.

L’exemple américain est-il transposable en France? Question sociale et question environnementale se recoupent également souvent dans notre pays. Keucheyan postule que pour répondre à la crise écologique –conséquence du système de production–, il faut accentuer la critique du capitalisme et favoriser la radicalisation des oppositions à  celui-ci.

On le sait depuis longtemps, nombreux sont les risques environnementaux et sanitaires qui ne sont pas également subis selon les classes sociales. Outre les maladies professionnelles propres aux mineurs ou aux ouvriers de l’amiante, dont les effets se font encore sentir, il existe d’autres formes de risques environnementaux et sanitaires inégalement subis. Un terrain pollué a plus de chance de se trouver dans une ville ouvrière que dans une ville riche. Il aura, en tous cas, plus de chances d’être dépollué dans la seconde que dans la première.

Antonio Gramsci ou Jean-Vincent Placé?

Lier question environnementale et critique du modèle économique semble cohérent mais n’est pourtant pas la voie choisie par nombre de représentant de ce qui a été la maison mère de l’écologie politique en France: Europe Ecologie-Les Verts (EELV).

Jean-Vincent Placé, nouveau secrétaire d’Etat, expliquait récemment qu’il était plus à l’aise pour parler économie avec des responsables de droite qu’avec une grande partie de la gauche et se déclare désormais «centriste». Au-delà de son cas personnel, le nouveau secrétaire d’État mettait en évidence une réalité: pour une partie d’entre eux, l’écologie a pu servir à transcender le clivage gauche-droite sur le plan politique, en niant un certain nombre d’antagonismes économiques et sociaux liés à l’environnement. L’écologie politique devient un sésame pour des alliances à géométrie variable, pouvant se faire, le cas échéant, avec une partie de la droite.

Cela correspond aussi à un stade d’évolution de notre économie  qui tire profit de la «conversion écologique» de celle-ci, du développement de produits financiers liés à l’environnement, etc… La «croissance verte» est emblématique de cette tendance du capitalisme à se saisir des enjeux environnementaux pour se régénérer en résolvant la présente crise. Ce mythe de la «croissance verte» implique évidemment de vouer aux gémonies la «décroissance» en se refusant à tout questionnement de notre système de production et de consommation.  Tous les représentants de l’écologie politique ne se retrouvent évidemment pas sur les positions d’un Jean-Vincent Placé. Le mot «écologie» désormais omniprésent ne doit pas camoufler la pluralité d’approches de la question environnementale et le profond clivage qui naît dès lors qu’est abordé la question de l’avenir du capitalisme, du libéralisme économique ou des antagonismes sociaux.

Lier la question environnementale et d’autres combats, favoriser les combats à l’intersection de la question sociale et de la question écologique est une autre manière d’envisager celle-ci. Le changement climatique ne sera pas subi de la même façon par tous les êtres humains. L’égalité devant les risques environnementaux n’existe pas et les inégalités devant ceux-ci en recoupent d’autres. On trouve bien évidemment des représentants d’une vision alternative au Front de gauche, au sein notamment d’Ensemble ou du Parti de gauche, autour notamment de personnalités comme Corinne Morel-Darleux, mais également à l'intérieur d’EELV, au sein de la motion LOVE (Là où vit l’écologie), celle de Julien Bayou.

Cette activation d’antagonismes liés –entre autres– à la question environnementale peut permettre à l’écologie politique de sortir de l’actuel marasme dans lequel elle semble être. C’est en prenant conscience de la façon dont le discours sur l’environnement est préempté par les forces du marché que l’on peut, à l’instar de Gramsci hier, penser une stratégie liant la question écologique, non à la perpétuation du système de production actuel, mais à une alternative. C’est, si l’on adopte cette perspective, un travail d’articulation nouvelle qu’il faut opérer entre écologie et projet d’émancipation politique et sociale.

Entre confinement électoral et réelles potentialités

Cependant, il faut prendre conscience de la situation électorale actuelle de l’écologie politique en Europe et en France…

Les mouvements écologistes ont connu, depuis les années 1970, divers degrés de difficultés à s’intégrer dans leurs champs politiques nationaux respectifs, mais partagent certaines caractéristiques en Europe, dont le fait d’avoir un électorat composé de citoyens souvent très éduqués, plutôt jeunes et citadins et généralement marquant une réelle distance vis-à-vis des Églises. Ici même, les difficultés des Verts à s’insérer dans le système institutionnel et partisan avaient été abordées par Fabien Escalona.

On le sait, les candidatures écologistes rencontrent souvent un succès réel au cœur des idéopôles, là où l’ensemble de la gauche est forte. C’est ainsi, en Île-de-France, que l’écologie politique a pu emporter des succès électoraux à Paris, Montreuil, à l’Île Saint-Denis et réalise des scores importants dans un certain nombre de communes, cantons, bureaux de votes du pôle urbain parisien. C’est également vrai en région lyonnaise, où les candidatures écologistes ont été parfois couronnées de succès, ou encore à Grenoble, où l’élection d’Eric Piolle et la cuisante défaite de l’équipe PS sortante ont pu laisser espérer, au niveau national, la naissance d’une nouvelle alliance entre l’écologie politique et la gauche radicale. Cependant, cette perspective reste encore confinée aux territoires gagnés de l’écologie politique, c’est-à-dire des territoires circonscrits, encore électoralement minoritaires.

Pour l’essentiel, le vote écologiste reste un vote citadin, émanant de personnes ayant très majoritairement un niveau de diplômes plus élevé que la moyenne. Il correspond au vote des idéopôles, où PS, Front de gauche et écologistes se livrent une rude concurrence. La faible abstention structurelle d’un électorat davantage favorable aux écologistes avait contribué, aux élections européennes de 2009, à propulser ceux-ci à plus de 16,3% des votants (auxquels pouvaient s’ajouter 3,6% des «écologistes indépendants» d’Antoine Waechter). Le greenwashing –ou «éco-blanchiment»– avait alors connu de grandes heures: les pétales du poing et la rose socialiste étaient devenus verts.

Récemment, le sondeur Jérôme Fourquet soulignait encore, à propos des Pays de la Loire, la force du vote écologiste dans les centres urbains et la connexion de celui-ci à des combats environnementaux localisés (Notre-Dame-des-Landes en l’occurrence; on pourrait aussi citer, en Picardie, la commune de Drucat, avec la «ferme des mille vaches»). On retrouve cette logique sur l’ensemble du territoire, à laquelle on peut également ajouter un vote écologiste «néo-rural», dont la carte recoupe parfois certaines caractéristiques du vote Mélenchon d’avril 2012 ou du vote Montebourg lors de la primaire d’octobre 2011. Ainsi, dans le Sud-Est, certaines communes des Hautes-Alpes ou des Alpes-de-Haute-Provence sont emblématiques de ce vote écologiste «néo-rural». Il arrive aussi que des personnalités écologistes implantées localement, comme c’est le cas de Marine Tondelier face au FN à Hénin-Beaumont, contribuent à renouveler la stratégie et les pratiques du parti écologiste. Pour l’essentiel néanmoins, le vote écologiste est encore confiné à des secteurs spatialement et socialement circonscrits du territoire national.

La «vélorution» des centres villes, pour légitime qu’elle soit, ne doit pas éclipser les enjeux majeurs liés à la pollution ou aux atteintes environnementales et sanitaires dans une France plus périphérique. Elle ne doit pas camoufler non plus l’immense potentiel politique que recèle une écologie politique si celle-ci savait articuler des demandes sociales émergentes.

Le fréquent engouement autour d’une éventuelle candidature de Nicolas Hulot (par exemple) fait abstraction non seulement du nécessaire questionnement relatif à notre système productif mais également de la nécessaire politisation des enjeux environnementaux en les liant, notamment, aux questions sociales ou de relégation spatiale. A l’opposé, les zones à défendre (ZAD) sont une des actuelles manifestations d’un combat écologiste qui, a contrario de celui dont Nicolas Hulot est l’incarnation, mêle un anticapitalisme farouche à des actions liées à des projets locaux: Sivens, Ferme des Bouillons…

Certaines expériences articulant remise en question de notre modèle productif et combats environnementaux locaux ont pu servir de laboratoire à ce que pourrait devenir le combat écologiste dans une stratégie de gauche repensée. Ainsi, la question des déchets se situe à l’intersection entre questions sociales, territoriales, sanitaires et environnementales. C’est d’ailleurs le pari effectué par une association –Zero Waste France– qui lie la question de la limitation de la production de déchet aux combats locaux contre l’implantation de structures de traitement des ordures ménagères et les risques encourus par la populations, à l’image de ce qui advint à Gilly-Sur-Isère. C’est un des exemples de politisation de la question environnementale rarement mis en avant mais prometteur pour le combat écologiste.

«Laudato si», mieux qu’une divine surprise

Les voies de la repolitisation de la question écologique empruntent parfois des chemins inattendus, du moins par ceux qui ne suivent pas le travail de l’Église catholique depuis deux ou trois décennies. C’est ainsi que le pape François a contribué, dans l’encyclique Laudato Si, à lier l’enjeu écologique ou le combat écologiste à «l’option préférentielle pour les pauvres», qui est un des fils rouges de la théologie de la libération ou de la théologie du peuple, théologie qui a influencé de longue date l’action de Jorge Mario Bergoglio. L’ordre jésuite a d’ailleurs travaillé de longue date sur la thématique écologique et lié cette question à celle des inégalités sociales, loin d’ailleurs des interprétations philosophiquement conservatrices qui ont pu être tirées de Laudato Si.

C’est un autre penseur venu lui aussi d’Argentine qui permet d’avancer dans l’intégration de l’écologie à une stratégie hégémonique «à gauche». Penseur post-marxiste, Ernesto Laclau avait défini ce que pouvait être une stratégie hégémonique qui, outre la classe sociale, prendrait en compte d’autres demandes sociales, féministes ou écologistes par exemple.

La pensée stratégique à gauche ne peut désormais faire l’impasse sur la question environnementale. La réduire au greenwashing ou au «principe de précaution» serait à coup sûr participer non seulement à la stérilisation du débat sur l’avenir écologique mais également à la neutralisation d’un potentiel réel pour les forces de gauche et contribuerait à la perpétuation et au renouvellement de l’actuel modèle de production. En conclusion de son ouvrage, Razmig Keucheyan livrait une analyse que devraient méditer des écologistes conséquents et une gauche radicale soucieuse de changer: «Le capitalisme ne mourra pas de mort naturelle, pour une raison simple: il a les moyens de s’adapter à la crise environnementale». Il l’a d’autant plus que «l’Etat organise la nature et la met à disposition du capital» et que l’Etat, la nature et le capital forment un triptyque qu’il faut parvenir à désarticuler. Voilà de quoi nourrir le renouveau de la pensée stratégique à gauche.

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