L’âge d’or de la soul des sixties, c’est maintenant

DR

DR

Si l’actu musicale va trop vite pour vous, rendez-vous toutes les deux semaines dans la rubrique «Dans ton casque». Actu, vieilleries, révélations ou underground: vous serez nourris en trois minutes, durée d’une bonne pop song. Au programme cette semaine: Adrian Younge et d’autres faiseurs contemporains de soul, Woods, Monophonics, et l’avenir de la musique en 25 extraits.

1.Le buzzÉloge du conservatisme soul

En 2003, le prolifique artiste américain Josh Rouse avait publié un album intitulé 1972. Le titre était à la fois une profession de foi et un exercice de style. Le folkman du Tennessee avait cherché à enregistrer une musique qui sonnait comme en 1972, avec du matériel de 1972, pour rendre hommage au son de 1972. C’était son année de naissance, pas spécialement la pierre angulaire de son inspiration musicale. 1972 était un disque fort plaisant et globalement crédible dans son style. Son auteur a pris d’autres directions depuis, plus attiré par les sons latinos et l’Espagne, pays de son épouse et mère de ses enfants.


Ce geste de bravoure pour les temps primitifs mais richissimes de la pop music, ils sont quelques-uns à l’assumer à chaque étape de leur discographie. C’est leur raison d’être, leur son, leur répertoire, leur marque de fabrique. Ils réalisent, au coeur des années 2010, des œuvres qui sonnent comme si elles dataient de l’âge d’or, entre 1968 et 1973. Le mimétisme est assumé. Le savoir-faire, revendiqué.

Contrairement à Josh Rouse, la source de leur inspiration se situe davantage vers les «musiques noires». Cette étiquette a été fracassée au tournant des années 1970 et 1980 par Michael Jackson, comme Spike Lee l’a remarquablement mis en images en début d’année dans un documentaire officiel disponible avec la réédition d’Off the Wall. Mais dix ans plus tôt, en dehors de la comète Jimi Hendrix qui triompha en jouant du rock avec des Blancs, l’étiquette black music épousait encore les grilles de lecture de l’époque. Celle de l’explosion de la soul, de la funk ou de l’afro jazz, admirablement servis par les artistes d’aujourd’hui.

Adrian Younge est le musicien actuel le plus représentatif de cette néo-soul qui assume sa recherche de voyage dans le temps de façon absolue. Son Something about April II, paru en début d’année, est l’un des meilleurs disques de 2016.


Les traces de Shugie Otis, Gil Scott-Heron, 24 Carat Black, Stevie Wonder, des Delfonics sont omniprésentes dans le son produit par le Californien. Son studio est analogique, le plus proche possible des standards de l’époque. Mais Adrian Younge, qui est producteur autant que compositeur et interprète, réussit à ancrer cette musique dans l’époque. C’est de la soul des années 1968-73, mais reconstruite par des années à s’infuser du Ennio Morricone, à interroger les racines du hip-hop, à digérer des sons et des progressions d’accord plus modernes, à recruter des aventuriers de la pop moderne, comme la chanteuse Laetitia Sadier, de Stereolab.


Très sollicité par le cinéma, Younge produit à une cadence parfaitement ahurissante une musique d’une richesse stupéfiante, sans le moindre temps de latence, sans un début de morceau faible ou d’idée banale. Depuis 2012, neuf travaux sont parus dans sa discographie, qui compte au moins un album par an. En 2013, Adrian Younge avait théorisé en ces termes sa façon de se réapproprier le vieux répertoire tout en le bonifiant:

«(Le producteur de cinéma) Scott Sanders m’a fait réaliser que les Noirs ne revenaient jamais en arrière quand ils avaient l’impression d’avoir fait le tour de quelque chose, disait-il à la radio américaine NPR. Culturellement, le Black ne regarde jamais en arrière. Il se désengage. Ensuite, les Blancs repassent derrière, étudient ce qu’ont fait les Noirs, apportent une approche différente mais avec le but de préserver ce qui a été fait. Et moi, je suis comme ces Blancs dans l’histoire. Je suis le Noir qui se retrouve dans la vieille culture black. Comme j’aime l’histoire de façon générale, je suis le mec qui va rechercher tous ces vieux trucs et les amener plus loin.»

Difficile de donner tort à Adrian Younge au moment de dresser la liste des jeunes groupes qui, à son image, perpétuent et agrandissent cet héritage soul, funk, tirant parfois vers le free jazz ou la musique africaine. Monophonics est un quatuor blanc de San Francisco, The Budos Band est un collectif de Statten Island, The Heliocentrics exercent à Londres. Le groupe le plus groovy du lot, The Whitfield Brothers, qui n’a rien enregistré depuis 2010, s’est même formé à Munich. Jan et Max Weissenfeldt ont commencé par produire de la dance avant de mettre quinze ans à assembler un moment de funk psychédélique que vous pourrez présenter comme une réédition d’un trésor de 1971 si cela vous dit de faire un 1er avril qui a du goût.


En France, le groupe qui va piocher le plus loin son inspiration pour la restituer avec le plus de puissance est Akalé Wubé (littéralement «Quelle jolie fille!» en amharique). Ce quintette s’est construit sur un projet de réinterprétation, d’abord très fidèle, puis de plus en plus autonome, de la musique éthiopienne des années 1960 et 1970 sotie de l’oublie par Francis Falcetto dans la série Ethiopiques. Le son du swinging Addis (dont vous avions déjà parlé ici) n’a qu’un défaut: le contexte historique et technique de son enregistrement, qui confine la puissance du son. Akalé Wubé rend justice à cet héritage, à 5.500 kilomètres d’Addis Abeba, avec une section rythmique, des cuivres et des guitares capables de déchirer le voile du temps.

 

2.Un coup de pouceWoods

Les Américains de Woods peuvent pratiquement faire le match avec Adrian Younge sur les cadences infernales au travail. Depuis onze qu’exercent les rockers de Brooklyn, neuf albums studio ont déjà été mis en boîte. Le dernier né paraîtra le 8 avril sous le titre de City Sun Eater In The River Of Light, et vous devez vous jeter dessus. «Sun City Creeps», le morceau d’ouverture, prouve que la musique éthiopienne dont nous parlions dans la rubrique précédente a exercé son influence jusqu’aux quartiers branchés de New York. Deux ans après l’excellent With Light and with Love (qui figurait dans notre Top 2014), Woods revient avec les nerfs un peu moins à vif, l’esprit aéré et des mélodies toujours aussi exigeantes. Le groupe le plus sous-estimé de son époque a encore une belle surprise pour vous.


 

3.Un vinyleMonophonics

Monophonics est un des noms que vous avez pu lire dans notre propos initial sur les groupes de soul qui assument en 2016 leur mimétisme avec les pères fondateurs. Le quatrième disque du quatuor de San Franciso, Sound of Sinning, est de ceux qui révèlent toute leur amplitude au format vinyle. Derrière l’artwork orangé, la voix rocailleuse de Kelly Finnigan, où perce l’influence d’Otis Redding, la musique est soutenue des arrangements qu’aurait pu assumer Isaac Hayes au sommet de sa gloire: cuivres sur la moitié des morceaux, un quatuor à cordes, le vibraphone et le xylophone de Shawn Lee, des guitares vibrantes. Paru en 2015 sans écho réel dans nos contrées, Sound of Sinning est le quatrième et meilleur album à ce jour d’un groupe que la France a pu voir sur scène au New Morning ou au Nice Jazz Festival. Le chanteur Ben l’Oncle Soul est un fan et ami: il prête sa voix au slow «Too Long». Marvin Gaye aurait pu porter ce titre à n’importe quel moment de sa carrière.


 

4.Un lienOù va la musique?

Future matters. Si quelques-uns de nos aller-retours vers le passé ont heurté votre âme profondément progressiste, ce lien est pour vous: le New York Times a réalisé au début du mois une long format extraordinaire sur les «25 chansons qui nous disent où va la musique». La page suscite l’effet waou après lequel courent tous les éditeurs et développeurs du monde des médias.

Le titre en dit cependant plus qu’il ne peut promettre en réalité. Le récit, droits d’auteur oblige, est axé autour de courts échantillons et pas d’un flot de musiques. Ces 25 morceaux nous disent grosso modo ce qui marche aux États-Unis aujourd’hui (Justin Bieber, Rihanna, Kanye West…), quelles sont les cautions indie à la mode (Wilco, Marc de Marco…), quel est le morceau rétro dans l’air du temps («Hello» de Lionel Rochie) et qui est le maître de son époque (Pharrell Williams). Celui-ci est le seul à ne pas être cité pour un morceau mais pour un témoignage de type radiophonique, accompagné d’un diaporama classe dans les coulisses de sa création.


Il n’est pas acquis du tout que ce patchwork brillamment mis en scène nous renseigne sur l’avenir du son: les noms archi-conformistes y fréquentent des aventuriers légitimes, plutôt que de vrais expérimentateurs. Mais en matière de storytelling sur la musique et sur web, on n’a probablement jamais fait mieux.
 

5.Un copier-collerSoul music

«La soul music a conquis le monde au cours des cinquante dernières années, grandissant sur la base des rythmes électriques, bruts, de la classe populaire noir. C’est aujourd’hui une industrie qui pèse 1 milliard de dollars, grâce à la domination du R&B et du hip-hop dans les charts mondiaux. Elle a été la bande son des plus extraordinaires basculements politiques, sociaux et culturels de l’histoire. Main dans la main avec le mouvement des droits civils, il a remis en cause l’hégémonie blanche, a aidé à la fin de la ségrégation et a encouragé le combat pour l’égalité raciale.»

Définition de la Soul Music par la BBC, documentaire sur l’histoire de la musique populaire noire (2013)

Partager cet article