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Comment la guerre en Syrie a bouleversé le paysage international

Frédéric Charillon, mis à jour le 12.04.2016 à 18 h 17

Le monde a perdu ses points de repères.

Patrouille des forces armées syriennes dans la ville d’al-Qaryatain, dans la province de Homs, au centre du pays, le 4 avril 2016 | JOSEPH EID/AFP

Patrouille des forces armées syriennes dans la ville d’al-Qaryatain, dans la province de Homs, au centre du pays, le 4 avril 2016 | JOSEPH EID/AFP

La guerre syrienne, au-delà de l’invraisemblable drame humain qu’elle constitue pour les habitants eux-mêmes, modifie profondément le paysage politique et stratégique international. Dans la continuité des bouleversements introduits par les printemps arabes, les puissances occidentales ont perdu leurs points de repères. La Russie a saisi l’occasion pour revenir dans le jeu global, sans pour autant régler la crise. L’Europe doit se repenser comme acteur d’un monde tragique. Enfin, les puissances régionales moyen-orientales se sont effondrées. Les coups ainsi portés aux mécanismes de régulation du système international ne s’effaceront pas de sitôt.

1.Les États-Unis et le jeu global

Comme l’a analysé Gilles Andréani, la politique étrangère de Barack Obama, dont le bilan global n’est pas totalement négatif, surtout en comparaison de celui de son prédécesseur, a en partie sombré au Moyen-Orient. Avec un étrange «leadership from behind» dans l’affaire libyenne (regretté ensuite dans sa désormais célèbre interview-bilan), en hésitant déjà précédemment sur le cas égyptien, en reculant, surtout, par deux fois (automne 2012 et août 2013) sur le terrain syrien, le président américain est en partie comptable d’une perte de confiance en la détermination américaine et donc d’un trouble de ses alliés.

De Tallin à Taipei en passant par Tokyo, l’enchaînement Syrie-Ukraine de 2013-2014 a inquiété. Le double franchissement des lignes rouges américaines par le régime syrien puis de la frontière ukrainienne par des forces de toute évidence russes ont entamé la crédibilité de ce qui était présenté dans les années 1990 comme une stabilité hégémonique assurée par les États-Unis.

Le couple Obama-Kerry a-t-il pris le risque de sortir Vladimir Poutine de son isolement post-ukrainien pour contenir Pékin?

Deux éléments viennent toutefois en défense –relative– de l’administration Obama sur ce dossier syrien. D’abord, le refus d’une troisième guerre américaine au Proche-Orient en 2013, par un président qui estime avoir été élu pour tourner la page néoconservatrice, obéissait à des logiques domestiques (la war fatigue) dont il faut prendre toute la mesure. D’autant que la question posée par les analystes hostiles à des frappes mérite n’était pas absurde: qu’aurait-on fait si, après plusieurs jours de bombardements, le régime de Bachar el-Assad ne s’était pas effondré?

Ensuite, les questions proche-orientales, si elles rattrapent inlassablement une Amérique qui cherche à s’en extraire, pèsent désormais moins dans la balance stratégique que l’enjeu asiatique et le défi représenté par Pékin. Face à ce peer competitor d’un potentiel inédit, l’occasion de renouer avec Moscou, déjà poursuivie par la première administration Obama dans un reset (ou remise à zéro) peu convaincant, était peut-être jugée prioritaire. De la même manière que, pour contrer l’URSS dans les années 1970, le tandem Nixon-Kissinger avait tendu la main à la Chine, le couple Obama-Kerry, quarante ans plus tard, a-t-il pris le risque de sortir Vladimir Poutine de son isolement post-ukrainien pour contenir Pékin? En d’autres termes: n’excluons pas que la posture américaine en Syrie puisse illustrer une priorité américaine allant désormais à des rapports de force globaux qui dépassent largement le cadre du Moyen-Orient.

2.La démonstration politique russe et ses limites

Isolé après sa coûteuse aventure ukrainienne, Vladimir Poutine s’est saisi de l’impasse syrienne pour rebondir. Pour expliquer la stratégie russe dans ce dossier, les analystes russes avancent plusieurs facteurs, dans les conférences internationales auxquelles ils participent:

  • la Russie se considère sur la défensive, du fait de la participation à la guerre syrienne de djihadistes issus de son territoire (notamment de Tchétchénie), l’intervention visait donc aussi à éliminer ces combattants;
  • l’assistance à l’État syrien honore un accord de défense datant de 1980 entre Damas et l’URSS, présenté comme toujours valable;
  • plus étonnant, on évoque la défense des chrétiens d’Orient et des sites culturels;
  • on admet que la situation interne, avec une économie en difficulté et des élections présidentielles qui approchent, trouve dans la crise syrienne un dérivatif appréciable pour Vladimir Poutine;
  • cette crise était surtout l’occasion d’un retour en force dans le jeu international, lequel s’acheminait dangereusement (aux yeux de Moscou) vers un face-à-face Washington-Pékin, d’où l’intense communication du Kremlin pour se présenter comme un game changer indispensable.

Dans cette rhétorique, les chercheurs russes combattent trois idées reçues:

  • non, il ne s’agit pas de sauver Bachar el-Assad, que l’on n’hésitera pas à abandonner si la Realpolitik l’exige;
  • non, Moscou ne veut pas reprendre le rôle des États-Unis au Moyen-Orient: la région est trop complexe, l’Amérique y prend des coups, et cela convient parfaitement à la Russie.
  • non il n’y a pas d’alliance avec l’islam chiite contre l’islam sunnite: ce serait suicidaire avec une communauté musulmane de Russie presque entièrement sunnite. Simplement, avance-t-on encore, le cynisme conservateur et prévisible de Téhéran dans la région va dans le sens des intérêts de Moscou, au moins dans l’état actuel des choses.

C’est une bataille pour la crédibilité internationale qui est lancée, visant à faire apparaître les Occidentaux comme faibles

En réalité, le Kremlin voudrait marteler plusieurs messages subliminaux:

  • contrairement aux États-Unis et à leurs alliés européens, la Russie est déterminée (entre autres contre le radicalisme musulman) et sait établir une stratégie, y compris brutale;
  • contrairement à l’Amérique, elle va jusqu’au bout dans la défense de ses alliés, c’est-à-dire jusqu’à l’intervention militaire;
  • contrairement à l’Amérique encore, elle sait finir une guerre et éviter l’enlisement –c’est le sens de l’annonce faite par Moscou le 15 mars d’un retrait de ses troupes de Syrie;
  • après les fiascos irakien et libyen, la Russie propose des scénarios moins idéologiques et plus responsables que le régime change.

C’est donc, au-delà de l’aimable offre de coopération, une bataille pour la crédibilité internationale qui est lancée, visant à faire apparaître les Occidentaux comme faibles et donc, après déjà les épisodes géorgien et ukrainien, comme des garanties de sécurité peu fiables.

Pour autant, il n’est pas certain que la démonstration fonctionne, et que l’affaire syrienne soit close pour Moscou. Certes, sa présence militaire dans une zone-clef est désormais actée, avec les bases de Tartous et de Hmeimim (près de Lattaquié), et l’installation d’un système anti-aérien S-400. Mais la discussion sur la sortie de conflit ne fait que commencer (dates des élections, reconfiguration du pays, avenir de Bachar el-Assad…) et, dans cette phase, personne ne peut assurer que le régime syrien, fort également du soutien iranien, écoutera encore son sauveur russe si celui-ci lui demande des concessions. Par ailleurs, l’opposition farouche au maintien de Bachar el-Assad, interne mais surtout régionale (Turquie, Arabie saoudite…) ne faiblira pas. Enfin, les derniers mois ont permis aussi de constater l’incompatibilité des agendas russes et occidentaux (par exemple dans le choix des cibles prioritaires) et ont donné lieu à une intense crispation russo-turque. Il en restera des traces.

3.L’Europe et la fin de l’illusion post-tragique

Pour les Européens, le drame syrien est une malédiction multiple. C’est d’abord, en combinaison avec la crise ukrainienne, la fin d’une coupable illusion: celle d’un environnement stratégique stable dans lequel il suffirait d’une aimable politique de voisinage pour exister politiquement et contribuer à la sécurité de tous. La résurgence d’une politique russe agressive à l’est, l’embrasement de la Méditerranée et du Proche-Orient au sud, laisse pour l’instant les Vingt-huit sans stratégie de rechange.

C’est ensuite un débat stratégique clivant sur l’usage de la force et le bien-fondé de l’intervention. Après l’usage d’armes chimiques contre des populations civiles, seule la France a demandé des frappes contre les responsables.

C’est évidemment, face à la crise des réfugiés, un terrible dilemme éthique, qui a déchiré les partenaires et sans doute mis fin à une certaine idée de l’Europe, qu’Angela Merkel est désormais presque seule à défendre (soutenue désormais il est vrai par le nouveau ministre français des Affaires étrangères). Le départ de nombreux jeunes Européens candidats au djihad en Syrie constitue une terrible révélation sur l’état des sociétés européennes en même temps qu’un ample défi sécuritaire.

4.Le Moyen-Orient, concert d’’impuissance

Il ne suffit pas d’une aimable politique de voisinage pour exister politiquement et contribuer à la sécurité de tous

L’affaire syrienne achève enfin de laisser le Moyen-Orient sans puissance régionale structurante. Le temps est loin où Henry Kissinger pouvait résumer «pas de guerre sans l’Égypte, pas de paix sans la Syrie», ou autres formules simplificatrices. En quête d’un rôle régional perdu, et déjà amoindri sous Moubarak, l’Égypte de Sissi, en échec économique et sécuritaire interne, pose désormais problème à ses alliés américains.

La Turquie d’Erdogan, qui avait tablé à contretemps sur une politique de «zéro problème avec le voisinage» pour relancer un leadership régional, voit ses frontières cernées par les drames, connaît à nouveau la violence terroriste sur son sol et tente de redevenir un pont entre l’Europe et l’Orient à la faveur de la crise des réfugiés mais sur un fond de néo-autoritarisme qui amenuise ses chances d’y parvenir.

L’Arabie saoudite impressionne par sa détermination à s’opposer à ce qu’elle perçoit comme un axe chiite et à bâtir une politique d’intervention militaire à l’appui de cette détermination. Mais le brutal bourbier yéménite d’une part, la chute du prix du pétrole et une image internationale devenue difficile à gérer sont autant d’obstacles importants à un rôle incontesté.

Enfin sorti de l’impasse nucléaire, l’Iran réintègre le jeu international, mais n’est pas encore redevenu un pivot régional: des tensions politique internes fortes, des limites structurelles à la constitution d’un nouveau grand partenaire commercial, un engagement en première ligne dans le chaos syrien et l’esprit de revanche des vaincus de l’Iranian Deal pèsent sur un possible rôle de médiateur.

Enfin, comme on le sait, ni la Syrie ni l’Irak ne pourront plus jouer dans les prochaines années le rôle de puissances régionales qui étaient jadis les leurs (certes pas forcément pour le meilleur, mais il ne s’agira plus non plus du rôle stabilisateur envisagé par l’illusion néoconservatrice). Au final, les alliances traditionnelles sont entamées, à commencer par celles des États-Unis avec l’Arabie saoudite, Israël et, dans une moindre mesure, la Turquie. Les puissances relais ou «gendarmes régionaux» potentiels sont réduits à l’impuissance face à l’embrasement de la zone. Il serait optimiste, dans un tel contexte, de considérer que le bout du tunnel est proche.

Frédéric Charillon
Frédéric Charillon (3 articles)
Professeur des universités en science politique
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