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Mais comment a-t-elle osé appeler sa fille comme la mienne!

Emma | Tim Green via Flickr CC License by

Emma | Tim Green via Flickr CC License by

Certains parents en sont persuadés, le vol de prénom d'enfant par des proches existe. Ils en ont même été victimes. Mais peut-on raisonnablement être d'accord avec eux?

Dans un texte récemment publié sur Cosmopolitan.com, l’auteure Megan Woolsey se plaint de la manière dont s’est terminée l’une de ses plus longues amitiés. Elle et «Jessica» étaient des amies d’enfance qui avaient «passé les trente premières années de (leur) vie dans une joyeuse compatibilité». Chacune était allée au mariage de l’autre, elles s’étaient organisé des baby showers pour célébrer leurs grossesses et avaient accueilli leurs nouveau-nés respectifs à la maternité. Tout allait bien jusqu’au jour où Jessica eut son deuxième enfant, une fille, qu’elle baptisa Elsie –le prénom de l’une des filles de Woolsey. Qui écrit:

«Le prénom de ma fille revêtait une importance très particulière à mes yeux. Je l’avais choisi très longtemps avant de l’avoir conçue, car je l’avais vu dans un livre spécial et je l’avais aimé tout de suite. J’avais choisi ce prénom parce que c’était un prénom juif qui sortait vraiment de l’ordinaire (à l’époque), et je savais que personne d’autre ne le porterait (plus tard il est devenu très populaire).

 

Ça m’a fichu un coup. Pourquoi avait-elle fait ça? Le choix de prénoms est tellement grand, pourquoi choisir ce prénom si important à mes yeux? Et si elle voulait mon prénom, pourquoi ne m’a-t-elle pas au moins demandé si j’étais d’accord –par respect?»

Woolsey attendit un mois avant d’envoyer un e-mail à Jessica pour lui faire part de sa déception. Jessica répondit «de façon odieuse». C’était il y a trois ans, et elle ne sont plus jamais adressé la parole depuis.

«Un phénomène réel»

Si les conséquences de cette affaire de prénom de bébé partagé sont dans ce cas particulièrement intenses, Woolsey n’est pas la seule à croire que le vol de prénom est à la fois une chose qui peut vraiment exister et une violation éthique. Le mois dernier, l’émission «Today» a effectué un sondage sur les prénoms donnés aux bébés, et plus de la moitié des 12.000 personnes interrogées ont affirmé que «le vol de prénom de bébé est un phénomène réel, et que si les futurs parents savent qu’un autre couple envisage de donner un prénom particulier, ils ne doivent pas l’utiliser».

Le choix du prénom est de plus en plus pour les parents un moyen d’affirmer leur individualité

Croire une telle chose est ridicule –après tout, le fait de l’aimer ne fait pas de vous l’unique propriétaire d’un prénom, et s’appeler comme un ami ou un proche n’est, au pire, qu’un léger inconvénient. Ceci dit, l’idée qu’il ne faut pas voler les prénoms des autres n’a rien de surprenant. Depuis un siècle, le choix du prénom est de plus en plus pour les parents une façon de s’exprimer, un moyen d’affirmer leur individualité plutôt qu’un sentiment d’appartenance à leur communauté. Nos noms et nos identités sont si étroitement liés qu’il semble logique que les parents deviennent de plus en plus protecteurs envers le prénom de leur enfant.

Le déclin de la symbolique de la perpétuation

Selon le sociologue Tristan Bridges, en 1950, 25% de toutes les filles et 35% de tous les garçons portaient un des 10 prénoms les plus populaires de l’époque (en France après la guerre, 10 à 15% des enfants s’appelaient Jean ou Marie) En 2010, ce chiffre tournait autour de 8% pour les deux sexes (en France, 1,71% des garçons ont reçu le prénom masculin le plus donné cette année-là, Nathan, et 1,63% des filles ont été baptisées Emma, son pendant féminin). Bridges attribue ce changement à la «théorie de la modernisation» des modes de prénoms; c’est-à-dire que la pression pour donner aux enfants un prénom traditionnel a diminué en même temps que l’importance des institutions religieuses et des cellules familiales élargies. 

Bridges souligne aussi que jusqu’à très récemment –et c’est également le cas en France–, les prénoms masculins populaires étaient toujours plus donnés que leurs pendants féminins –ce qui signifie que les garçons portant les prénoms les plus appréciés étaient plus nombreux que les filles aux prénoms répandus. Il attribue ce changement à la parité et, en citant Alice Rossi, au fait qu’aujourd’hui les hommes sont moins susceptibles d’être considérés comme «les porteurs symboliques de la perpétuation de la famille».

Les familles diplômées et à hauts revenus sont celles qui lancent les modes, et qu’elles recherchent des prénoms qui démarquent leurs enfants de la plèbe

Mais le désir de donner un prénom unique à son bébé ne se limite peut-être pas à la volonté de se distinguer, maintenant que se démarquer est devenu tendance. Steven D. Levitt et Stephen J. Dubner, l’équipe de Freakonomicsexpliquent que donner un prénom à son enfant s’inscrit dans une démarche de réussite sociale motivée par des espoirs financiers et professionnels. Les données indiquent que les familles diplômées et à hauts revenus sont celles qui lancent les modes, et qu’elles recherchent des prénoms qui démarquent leurs enfants de la plèbe. Ensuite, le prénom «descend le long de l’échelle sociale», jusqu’à finir par se démoder. 

Un véritable risque pour l'avenir?

En ayant cela à l’esprit, les parents peuvent, consciemment ou pas, avoir l’impression que quand d’autres personnes utilisent le prénom de leur enfant, elles mettent en péril ses chances de réussite, en quelque sorte. Cependant, il reste encore à démontrer que porter un prénom populaire puisse compromettre l’avenir d’un enfant.

Comme souvent avec les parents d’aujourd’hui, le mélodrame autour du vol de prénom a davantage un rapport avec la menace qu’il représente pour l’identité des parents que pour celle de leurs enfants. Concrètement, aucun enfant n’est traumatisé par le fait de porter le même prénom qu’un camarade de classe ou qu’un cousin. J’ai été à l’école avec des fournées de Jennifer et autres Jessica et je vous promets qu’elles s’en sont sorties indemnes. Grandir dans un environnement où les prénoms sont considérés comme des propriétés privées et où le «vol» de prénom est susceptible de détruire une longue amitié est bien plus insupportable que d’avoir le même prénom qu’un autre gamin.

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