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Screening Room, MovieSwap… Comment verrons-nous les films demain (et lesquels)?

Les Français de Vodkaster lancent MovieSwap pour la rentrée 2016.

Les Français de Vodkaster lancent MovieSwap pour la rentrée 2016.

De nouvelles initiatives émergent pour offrir des alternatives à la salle ou aux canaux de diffusion classique. Mais à quel prix pour la création cinématographique?

C’est la très vieille histoire du ceci tuera-t-il cela? De nouveaux modes d’accès aux films existent et se développent, ce dont il y a lieu de se réjouir. Selon la manière dont ils existeront, ils participeront à un essor général ou bouleverseront, voire bousilleront le secteur. Guerre de titans à Hollywood ou start-up parisienne, les modes de diffusion des films tels qu’en eux-mêmes les réseaux numériques les changent ne cessent de créer des remous. Mutations inévitables et éventuellement désirables, avidité pour le profit immédiat, défense de positions acquises, certaines légitimes et d’autres moins, considération ou pas pour la singularité des objets dont il est question: deux initiatives, l’une aux États-Unis et l’autre en France mettent en scène la recomposition des forces et  des pratiques liées à la rencontre entre des films (pas tous) et des publics (pas le public).

 

1.Screening roomLe grand bond en avant

À Los Angeles, l’affaire se met en place autour d’une initiative de l’entrepreneur Sean Parker (1)tech guru lié à l’expansion de Facebook et cofondateur du service d’abonnement musical en ligne Napster. Son nouveau projet, conçu avec le producteur Prem Akkaraju, également venu du monde musical (SFX Entertainment) s’appelle Screening Room. Il vise à offrir la possibilité de voir les films en ligne au moment même où ils sortent en salles, pulvérisant ainsi la «chronologie des médias» qui, pour être moins encadrée aux États-Unis qu’en France, y existe néanmoins, en tout cas pour garder une fenêtre d’exclusivité aux salles.

D’autres initiatives avaient tenté de remettre ce statuquo en question. Mais qu’elles émanent d’un cinéaste indépendant comme Steven Soderbergh ou d’énormes entreprises comme Netflix, elles ont toutes été vite enterrées par les grands circuits de multiplexes. Le modèle proposé par Screening Room ambitionne de passer outre, avec deux armes principales, la technologie et l’argent. La technologie, ce serait un système antipiratage extrêmement sophistiqué. Surtout, l’accès aux films via Screening Room serait très cher: 50 dollars la séance (en plus de la location du superdécodeur à 150 dollars) avec une fenêtre d'accès de 48 heures comme pour les films loués. Et, astuce, une part significative du droit d’accès acquitté par le spectateur en ligne serait reversée aux salles.

La seule existence d’un tel projet, à ce niveau financier, témoigne de l’importance de l’appétence immédiate d’un public nombreux et disposant de ressources pour les nouveautés hollywoodiennes –on pourrait écrire: témoigne de l’efficacité du marketing, la véritable industrie principale de Hollywood. Et le projet de Parker et Akkaraju a considérablement attiré l’attention lorsqu’il a reçu le soutien des quelques uns des réalisateurs les plus cotés, Steven Spielberg, JJ. Abrams, Peter Jackson, Martin Scorsese, Ron Howard, Taylor Hackford, etc., tous saluant une initiative susceptible d’élargir le public, et prenant des actions dans la start-up.

Ce sont les 500 salles indépendantes de la Art House Convergence qui sont les premières montées au créneau contre un projet qui, de fait, tendait à augmenter encore le poids du mainstream déjà archi-dominant aux États-Unis. Du coup, on aura été bien content d’apprendre l’existence de cet organisme, d’ordinaire fort discret. Prudents, les grands studios ont attendu pour se prononcer que leurs –encore?– indispensables partenaires, les grands circuits, réagissent.

Ce qui fut fait le 16 mars, avec une condamnation en bonne et due forme de la Nato (National Association of Theatre Owners) pour qui c'est aux distributeurs et aux exploitants d'impulser toute évolution du système. Mais un des principaux circuits, AMC, envisagerait tout de même de passer un accord avec Screening Room, tandis que les Studios «réfléchissent».

Le camp des opposants à ce que beaucoup décryptent comme une manœuvre préparant un court-circuitage des cinémas beaucoup plus massif a reçu un soutien significatif avec les prises de position de Christopher Nolan et de James Cameron insistant fortement sur le rôle essentiel de la salle comme lieu d’apparition des films.

 

2.MovieSwapL'autre vie du DVD

Changement d’échelle et de continent, mais pas d’environnement avec MovieSwap, que lance la société française Vodkaster, site de microblog consacré au cinéma et de partage de DVD. Avec son nouveau service, la société dirigée par Cyril Barthet propose d'aller au bout de sa logique de numérisation pour constituer «la plus grande bibliothèque de films en ligne au monde, alimentée par la communauté». Pour le simple coût d'un abonnement, les propriétaires d'œuvres stockées sur un Cloud accessible en ligne seraient libre d'échanger les films qu'ils auraient en leur possession contre autant d'autres.


Cette approche, inspirée des modèles de Deezer et Spotify, vise à contourner la rémunération des ayant-droits sur les films: «l’échange» est présenté comme ne concernant que les propriétaires des DVD. Cette démarche revendique de rendre accessibles disponible sur PC, Mac, tablettes Android et télé des films difficiles à voir –Vodkaster met en avant des milliers de titres introuvables sur les plateformes VOD, à commencer par Netflix.

Il affirme aussi redonner une valeur au support DVD, en constante perte de vitesse (entre 2010 et 2015, le nombre de DVD vendus a chuté de plus de 40%). Une telle initiative ne menace pas, elle, la primauté de la salle… du moins tant que la fameuse chronologie des médias, régulièrement attaquée, est préservée. Mais pour le DVD comme mode d’existence des films, ce projet est forcément dangereux à moyen terme.

Il faut déjà aujourd’hui un certain optimisme pour éditer des films en DVD, vu l’état du marché. Avec une circulation dématérialisée de plus en plus facile, il faudra bientôt aux éditeurs de DVD la foi chevillée au corps pour produire les quelques milliers d’exemplaires (parfois même les quelques centaines) qui rendent les films physiquement disponibles. Le système proposé par Vodkaster aura alors contribué à achever l’édition DVD.

Si les nouveaux films ne sont plus édités en DVD du tout, MovieSwap sera peut-être la plus grande bibliothèque de films du monde, mais ce sera une bibliothèque qui cessera d’être alimentée par le cinéma en train de se faire, un lieu de séparation entre patrimoine et création, dont elle aura à son tour fragilisé la dynamique et la diffusion.

Le 8 mars, Vodkaster lançait une campagne de crowdfunding surtout utilisée comme support promotionnel de son initiative. Le projet, qui devrait être lancé à la rentrée 2016, a déjà reçu plus de 70.000 euros, contre 35.000 espérés. Et la campagne de financement durera encore vingt-quatre jours. MovieSwap, qui vise un marché international, a valu à Vodkaster de faire partie de la délégation de 14 start-up françaises au festival South by Southwest (SXSW), grand-messe de l'innovation technologique qui se tient du 11 au 20 mars à Austin, Texas.

1 — Dans Social Network de David Fincher, il est interprété par Justin Timberlake et présenté comme un personnage débordant d’idées pour s’enrichir, cynique et manipulateur. Retourner à l'article

 

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