La gauche identitaire en guerre avec une partie de la recherche française

L'affiche du Printemps républicain, via Medium.

Les déclarations ce dimanche 20 mars de Frédérique Calandra, la maire du XXe arrondissement, lors d'un meeting du Printemps républicain, relancent le débat sur sur l'intersectionnalité et le militantisme.

La phrase était tellement technique qu’elle est passée inaperçue. Dimanche 20 mars, dans ce temple de la gauche parisienne qu’est la Bellevilloise, la maire du XXe arrondissement, Frédérique Calandra, a affirmé au meeting du Printemps républicain, qui rassemblait les partisans d’une laïcité ferme à gauche, qu'il fallait «combattre l'intersectionnalité des luttes, une absurdité idéologique» selon elle. Elle a aussi déclaré, ce qui éclaire un peu la phrase précédente, qu’il fallait «réarmer idéologiquement les chercheurs» qui travaillent sur les discriminations en France.

Concept sociologique forgé en 1989 par la juriste féministe américaine, Kimberlé Crenshaw, l'intersectionnalité désigne la prise en compte des multiples discriminations qui visent une même personne, en les considérant globalement. Il s’intéresse aux points de recoupements entre ces différentes discriminations. On peut ainsi être discriminé parce que l’on noir, et en même temps parce que l’on est une femme. Ou parce que l’on est handicapé et homosexuel. Ces recherches analysent la façon dont ces discriminations se combinent, s’entremêlent et sont perçues. Elles ont été importées en France par des philosophes comme Elsa Dorlin ou des sociologues comme Éric Fassin dans les années 2000.

Outil militant

Les études sur l'intersectionnalité aident à voir certains angles morts. Chef du pôle «emploi privé» du Défenseur des droits, Slimane Laoufi nous expliquait il y a quelques mois que près des trois quarts des discriminations à caractère religieux dans l’emploi en France concernent les femmes, en grosse majorité pour des raisons liées au foulard. Pourtant, quand ces discriminations ont aussi un aspect sexiste, cette dimension est souvent occultée par les victimes.

Des militants se sont depuis appuyés sur ces travaux universitaires pour pointer les impensés et les manques des luttes militantes françaises. Rokhaya Diallo, journaliste fondatrice de l'association Les Indivisibles, reproche à des associations comme Osez le féminisme de nier la dimension plurielle de l'identité des femmes, qui peuvent être noires, voilées, etc. «On ne peut pas considérer que toutes les femmes sont blanches», résume-t-elle dans Libération.

«Le fait de vouloir interdire la prostitution, alors qu’il n’y a aucune prostituée à Osez le féminisme, c’est problématique. Le fait de considérer le voile comme un problème quand, parmi elles, il n’y a aucune femme voilée, c’est un souci. C’est le fait de parler à la place de certaines femmes qui me gêne», explique-t-elle aussi dans Les Inrocks.

La crainte d’un effacement des luttes sociales

Que des travaux de chercheurs puissent ensuite servir d’instrument militant dérange. La maire PS du XXe arondissement de Paris avait déjà interdit en février 2015 à la journaliste et militante Rokhaya Diallo de tenir débat dans une salle prêtée par la mairie. «Elle est faite pour le féminisme comme moi pour être archevêque», s’est moquée à l’époque l’édile, en accusant la journaliste d’avoir signé une pétition contre le soutien à «Charlie Hebdo» en 2011. En mars, Calandra annule également la projection du film de la chercheuse Christine Delphy, l’une des figures des recherches sur l’intersectionnalité.

Chercheur lui-même et organisateur du Printemps républicain, Laurent Bouvet dénonce également une utilisation politique du concept d’intersectionnalité, qui rendrait, selon lui, acceptable à gauche des «revendications identitaires et culturalistes de minorités en les assimilant à des luttes sociales menées au nom de l’égalité». La crainte de l’un des leaders de la Gauche populaire: que les luttes identitaires ne remplacent les luttes sociales, et que ne soit effacé «l'objectif d'émancipation collective (...) au profit de l'idée d'une émancipation individuelle», affirme-t-il dans son livre L’Insécurité culturelle.

Virage dangereux

De la lutte contre les féministes qui utilisent les recherches sur l’intersectionnalité à la lutte contre les recherches sur l’intersectionnalité elles-mêmes, les attaques semblent avoir franchi un cran. Un virage considéré comme dangereux par certains chercheurs, qui ont réagi dimanche sur Twitter aux propos de la maire. Comme Mehdi Arfaoui (alias @libidosciendi sur Twitter) doctorant à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS) en sociologie:


«Il faut TOUT combattre, même les mots que je ne connais pas», s’est moqué Laurence Decock, chargée de cours en didactique de l'histoire à Paris-VII. La chercheuse Frédérique Matonti a suggéré «un peu de lecture pour ceux qui croient que l'intersectionnalité est une maladie», en tweetant un lien vers un ouvrage de Kimberlé Crenshaw (qui a inventé le concept).

Mais comme le fait remarquer avec humour un autre doctorant en sciences politiques:

 

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