Cher Lee Sedol, moi aussi, j'ai été humilié par la machine

Ken Jennings et son terrible adversaire Watson, lors d'une conférence de presse en janvier 2011 I Ben Hider / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Ken Jennings et son terrible adversaire Watson, lors d'une conférence de presse en janvier 2011 I Ben Hider / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Ils étaient des millions à regarder un ordinateur battre la maître de jeu de go. Quelques années plus tôt, Watson m'écrasait à ma spécialité: le «Jeopardy!».

Le 15 mars dernier, les machines ont gagné. Dans un hôtel de luxe du centre de Séoul, en Corée du Sud, un programme développé par Google a battu Lee Sedol au go, un jeu de plateau ancestral. C’était la quatrième défaite du grand maître coréen, achevant le triomphe d'AlphaGo dans un match en cinq manches à un million de dollars. Les dystopies cauchemardesques et peuplées de robots des films de science-fiction viennent d’avancer d’un pas dans notre direction.

Cela fait un peu plus de vingt ans qu’a été créé le prototype de ce genre de cirque médiatique. C'est en février 1996 que le champion du monde d’échecs Garry Kasparov a battu le Deep Blue d’IBM à Philadelphie. (Kasparov perdra lors de la revanche l’année suivante). IBM a réitéré ce tour de magie marketing en 2011 lorsque l'entreprise a créé un ordinateur du nom de Watson qui répondait aux questions et qu'elle lui a appris à jouer à «Jeopardy!» pour qu’elle nous affronte, mon ami à base de carbone Brad Rutter et moi-même, lors de rencontres amicales. Nous avons pris une raclée. 

À ma surprise, perdre contre un ordinateur diabolique qui joue à des jeux télévisés s’est avéré être excellent pour ma carrière. Tout le monde voulait savoir Ce Que Tout Cela Voulait Dire, et Watson était terriblement mauvais en interview. Du coup, je suis subitement devenu celui qui écrivait des articles et qui donnait des TED talks. Autant Brad que moi-mêmes avons notre photo dans les manuels scolaires de sciences cognitives, debout derrière des pupitres bleus avec un air contrarié. L’année dernière, Watson et moi avons même été réunis pour une publicité à la télé. (Il était pro comme toujours, mais la tension sur le plateau était palpable).


Comme Kasparov avant moi, je gagne désormais plutôt bien ma vie en tant que perdant humain professionnel. J’ai un sens accablant de mon inéluctable obsolescence et je me déplace s’il faut.

«Dépourvu de l'aspect émotionnel humain»

De la part de Garry et de Brad, j’aimerais donc souhaiter la bienvenue à Lee Sedol dans notre minuscule fraternité. Le jeu de go n’est peut-être pas un passe-temps majeur aux États-Unis ou en Europe, mais c’est quelque chose de très important en Chine, où plus de 60 millions de spectateurs ont suivi la première manche du match contre AlphaGo. La notoriété de Lee et sa place dans les livres d’histoire sont désormais assurées, grâce à quelque chose qui lui est arrivé durant ce qui fut certainement l’une des pires semaines de sa vie.

Votre adversaire, c'est le Futur, la possibilité que votre propre talent individuel, l'élément qui vous a rendu spécial toute votre vie, puisse désormais être remplacé par un algorithme

Car perdre contre un rival numérique sur une scène internationale, malgré tout ce qu’on peut en dire de positif, n’est pas marrant. Le commentateur Kim Sung-ryung a décrit le match avec AlphaGo comme un «jeu de go dépourvu de l’aspect émotionnel humain», une description qui colle à mes propres souvenirs de matchs contre Watson. Il y a un côté déroutant et délétère dans le fait d’affronter un adversaire artificiel. L’impression de solitude sous les projecteurs vous prend au dépourvu, et on a une conscience aiguë des millions de dollars de technologie et des labos pleins de nerds anonymes dirigés contre sa personne. Ce nouvel adversaire, contrairement à tous ceux contre lesquels on a joué par le passé, ne sera jamais ni trop en confiance ni intimidé. Il n’y a pas moyen de jouer contre lui en se servant de la psychologie, puisqu’il n’a pas de psychologie.

Et de façon très concrète, votre adversaire n’est pas juste qu’une salle pleine de serveurs ou quelques milliers de lignes de code. C’est le Futur, la possibilité que votre propre talent individuel, l'élément qui vous a rendu spécial toute votre vie, puisse désormais être remplacé par un algorithme suffisamment ingénieux. 

Un sentiment: l'impuissance

Le go est connu pour être un jeu d’une plus grande complexité que les échecs, avec son plateau plus grand, ses jeux plus longs et ses pièces bien plus nombreuses. L’équipe d’intelligence artificielle du DeepMind de Google se plaît à répéter qu’il y a plus de plateaux de Go possibles que d’atomes dans l’univers connu, mais ceci sous-estime largement le problème informatique. Il y a environ 10.170 positions de plateau dans le jeu de Go, et seulement 1080 atomes dans l’univers. Ce qui signifie que s’il y avait autant d’univers parallèles qu’il y a d’atomes dans notre univers(!), alors le nombre total d’atomes dans tous ces univers combinés se rapprocherait des possibilités sur un seul plateau de go.

Lee est bien conscient de cela. Tout comme je l’avais fait en 2011, il est parti du principe qu’il faudrait encore au moins une décennie avant que le jeu d’un ordinateur se hisse au niveau humain. En fait, il a prédit en toute confiance une victoire à 5-0 contre AlphaGo. Sa réaction après le jeu était encore plus éloquente que celle de Kasparov (une moue énervée et l’insinuation qu’IBM avait triché) ou que la mienne (un sourire triste et une blague volée aux Simpsons). Après les deux premières manches, Lee s’est décrit comme étant «très surpris», puis «choqué» et «sans voix». Après la troisième manche, il semblerait qu’il ait compris pourquoi. «Je me sentais plus ou moins impuissant», a-t-il admis.

Un roman visionnaire

En 1952, Kurt Vonnegut publiait son premier roman, inspiré par ses années de travail au sein des laboratoires de recherche de General Electrics dans l’État de New York. Le pianiste déchaîné a lieu dans une Amérique d’un futur proche où presque toutes les carrières ont été automatisées et remplacées par des ordinateurs. Tous ceux qui ne sont pas ingénieurs sont encouragés à faire semblant de travailler pour les brigades gouvernementales appelées Reconstruction et Réclamation, ou «Recon & Récu» pour faire court. Une révolution des masses se prépare parmi ces millions de gens qui se retrouvent superflus et qui, dit Vonnegut, ont été dépouillés de «ce qui était pour eux la chose la plus importante sur Terre –le sentiment qu’on a besoin d’eux et qu’ils sont utiles, la base du respect de soi».

J’imagine que tout comme Kasparov et moi l’avons fait avant lui, Lee finira par franchir les cinq stades d’obsolescence due à l’automation

J’étais au lycée quand j'ai lu Le Pianiste déchaîné, près de quarante ans après le moment où il a été écrit, et ses menaces d’une prise de contrôle par les ordinateurs avaient le même charme rétro-futuriste que le Tomorrowland de Walt Disney. L’Apple II que nous avions à la maison était tout juste capable de faire marcher un traitement de texte; il n’était pas près de remplacer de vastes de secteurs de la main d’œuvre américaine. Mais ce n’est plus vrai en 2016, alors que des voitures sans chauffeurs se profilent à l’horizon, que des logiciels remplacent traducteurs et juristes, que des robots vont chercher des minerais, qu’ils déchargent nos bateaux et qu’ils remplissent nos ordonnances. Pour la première fois de ma vie, Le Pianiste déchaîné me donne l’impression d’être étrangement visionnaire.

J’imagine que tout comme Kasparov et moi l’avons fait avant lui, Lee finira par franchir les cinq stades d’obsolescence due à l’automation et qu’il acceptera son rôle de pionnier dans le balbutiement des machines «pensantes». Mais qu’en est-il de ces âmes qui nous succèderont et qui sont désormais remplaçables, dans ce bouleversement sismique qui s’apprête semble-t-il à remodeler toute notre économie? Pour l’heure, il s’agit seulement d’une poignée de champions d’échecs et de jeu de go et de «Jeopardy!» qui n’ont plus l’impression qu’on a besoin d'eux et qui ne se sentent plus utiles. Mais qu’est-ce qui arrivera à la société quand il s’agira de millions de personnes?

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