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L’Amérique latine a mal à sa gauche (mais ne tombe pas encore à droite)

Soutien de manifestants à Dilma Roussef et Luiz Inacio Lula da Silva, à Brasilia, le 18 mars 2016 | Andressa Anholete/AFP

Soutien de manifestants à Dilma Roussef et Luiz Inacio Lula da Silva, à Brasilia, le 18 mars 2016 | Andressa Anholete/AFP

Le feuilleton judiciaire autour de l’ex-président brésilien Lula, le basculement libéral de l’Argentine, la victoire de l’opposition antichaviste au Venezuela sont-ils la preuve du repli de la gauche latino-américaine au profit d’une droite décomplexée? Pas si simple.

La photo de Lula en larmes après son interpellation par la police fédérale le 4 mars a fait le tour du monde. Rattrapé par le scandale Petrobras, l’ancien président brésilien (2003-2009) est en outre soupçonné d’avoir bénéficié de nombreuses faveurs de la part d’entreprises de BTP (notamment la rénovation d’un appartement et d’une maison de campagne) et a été mis en examen pour «occultation de biens et blanchiment d’argent». Ce qui veut dire qu’il est, pour la première fois, suspecté d’enrichissement personnel. Indigné, l’ancien leader, qui nie tout, a appelé ses partisans à descendre dans la rue. «Personne n’est au-dessus des lois», a rétorqué le juge fédéral Sergio Moro, responsable de l’enquête sur le scandale et nouveau héros du pays. Il a déjà mis sous les verrous de nombreux responsables politiques et dirigeants d’entreprise, dont Marcelo Odebrecht, patron du premier groupe de BTP du pays, ou l'homme d'affaires Raul Schmidt Felippe Junior, accusé d’être un intermédiaire financier dans le réseau de pots de vin, et arrêté au Portugal, où il avait fui.

Icône de la gauche brésilienne, ancien métallo fondateur du Parti des travailleurs (PT) et père de la fameuse «Bourse Famille» qui a permis de sortir plus de 30 millions de Brésiliens de la pauvreté, Lula était il y a peu un mythe vivant, dont le charme et le charisme ont laissé peu de monde indifférent, y compris ses homologues étrangers. Avec lui, le Brésil s’est hissé, au début des années 2000, sur la scène internationale comme une nouvelle puissance avec laquelle il faudrait désormais compter.

Mais aujourd’hui, sa protégée Dilma Rousseff, en butte à une double crise politique et économique, est sous le coup d’une procédure de destitution. Près de 3 millions de Brésiliens sont descendus dans la rue le week-end du 13 mars pour réclamer son départ et, depuis, les manifestations se poursuivent, émaillées d’affrontements entre pro- et anti- Lula. Mouillé jusqu’au cou dans le scandale Petrobras, le PT est décrédibilisé après douze ans de règne.

Quant à la nomination de Lula, le 17 mars, comme chef de cabinet (Premier ministre), elle semble cyniquement destinée à le mettre à l’abri des poursuites judiciaires et d'une détention provisoire –une écoute téléphonique, rendue publique, entre Lula et Dilma le suggère–, ce qui apparait comme l’ultime reniement de l’ancien leader syndicaliste. Un juge du Tribunal suprême fédéral a d’ailleurs demandé la suspension de sa nomination pour entrave à la justice, tandis que la presse brésilienne rappelle en boucle une phrase de Lula datant de 1988: «Quand un pauvre vole, il va en prison. Quand un riche vole, il devient ministre.»

Certes, l’ancien président brésilien n’est encore ni poursuivi ni condamné. Et ce virtuose de la politique n’a pas dit son dernier mot, dénonçant l’acharnement des élites contre lui et une tentative de coup d’État contre Dilma. S’il est détesté par les classes aisées, il est loin d’être totalement «grillé» auprès des classes populaires, qui l’ont adulé et concentrent leurs critiques sur la présidente.

Difficile, cependant, de ne pas voir dans ce «Lulagate» un nouveau signe qu’une page se tourne en Amérique latine, celle de la gauche, ou plutôt des gauches, arrivées au pouvoir au début du millénaire, et qui ont dominé le sous-continent pendant quinze ans. Cette hypothèse d’une fin de cycle est étayée par au moins deux autres événements: l’élection du centre-droit Mauricio Macri à la tête de l’Argentine mettant fin à douze ans de kirchnérisme et l’écrasante victoire de l’opposition antichaviste aux élections législatives vénézuéliennes de décembre 2015.

Politiques sociales

Après cent jours de réformes menées tambour battant, on peut déjà conclure sans hésiter que le nouveau président argentin n’a de centriste que l’étiquette: rupture avec le protectionnisme pratiqué par Cristina Kirchner; levée des taxes à l’exportation des matières premières agricoles; suppression du contrôle des changes et licenciements massifs de fonctionnaires. Certes, beaucoup de ces derniers avaient été embauchés à tour de bras sur des postes fictifs, par pur clientélisme (les fameux «gnocchis»). Mais la purge semble aller bien au-delà de ce phénomène, certains dénonçant une volonté politique de faire table rase de tous les pro-Kirchner, d’autres s’alarmant des risques d’emballement du chômage. Car les licenciements massifs ne touchent pas que la sphère publique. Selon le cabinet Tendencias Economicas y Financieras, plus de 100.000 emplois ont été supprimés en janvier et février, tant dans le public que dans le privé (chiffres contestés par le gouvernement), entraînant des mouvements sociaux à répétition.

Richissime homme d’affaires, ancien maire de Buenos Aires et ex-président du club de foot Boca Juniors, le président Macri s’active pour redonner à l’Argentine une image de pays «prévisible et digne de confiance» pour les investisseurs étrangers. Message reçu à l’international: François Hollande s’y est rendu dès février 2016 et Barack Obama y effectue, après son voyage historique à Cuba, une visite d’État avec une délégation de 400 entreprises… Une visite par ailleurs controversée car elle coïncide avec le quarantième anniversaire du coup d’État militaire du 24 mars 1976, soutenu par les États-Unis[1].

Citez-moi un pays d’Amérique latine qui ne souffre pas de la conjoncture économique actuelle

Olivier Dabène, président de l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes

Quant au Venezuela, alors que la situation catastrophique (hyperinflation, pénuries, récession, assèchement des réserves) fait courir au pays le risque d’un défaut, la coalition de l’opposition désormais majoritaire se démène pour faire partir le président Nicolas Maduro, héritier de Chavez.

Évidemment, le régime brésilien, réformiste et démocratique, est très différent du péronisme argentin à la sauce Kirchner et surtout de la gauche radicale bolivarienne de feu Hugo Chavez, elle-même développée avec des variantes en Équateur, en Bolivie ou au Nicaragua. Mais ces régimes ont aussi de nombreux points communs, dont une défiance plus ou moins vive à l’égard des États-Unis, un État fort avec à sa tête un leader souvent charismatique et d’importantes politiques sociales redistributives. Modèle que leurs détracteurs taxent généralement de populisme. (Mettons de côté le cas spécifique de Cuba: le rapprochement avec les Etats-Unis accélère son ouverture économique mais n’a pour l’instant pas eu d’effet majeur sur le régime communiste, qui réprime toujours les libertés publiques, même si Barack Obama espère faire bouger les lignes...)

Pourtant, pour Olivier Dabène, professeur à Sciences-Po et président de l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes (Opalc), annoncer le reflux des gauches en Amérique latine à la lumière du triple cas brésilien, argentin et vénézuélien, est aller un peu vite en besogne: «Citez-moi un pays d’Amérique latine qui ne souffre pas de la conjoncture économique actuelle.»

Gauche cigale?

L’un des reproches faits aux leaders de gauche est, rappelle Sylvain Bellefontaine, économiste à BNP Paribas, «d’avoir dilapidé la manne des matières premières», dont ils ont bénéficié pendant plus d’une décennie de flambée des prix. À leur actif, la redistribution massive de cette manne en direction des classes sociales les plus modestes a réduit la pauvreté dans la région et fait émerger une classe moyenne. Autre acquis important: la récupération de la souveraineté sur les ressources naturelles après les privatisations et les crises à répétition des années 1990-début 2000, sous l’égide du FMI.

Mais la plupart n’ont pas assez mis cette aubaine à profit pour investir dans les infrastructures et l’industrialisation qui leur aurait permis de s’affranchir de leur dépendance aux matières premières. Alors que les prix s’effondrent avec le ralentissement chinois, la pilule est amère. «Certes, l’Amérique latine a exporté ses matières premières au prix fort mais elle a en retour été envahie de produits chinois bon marché, qui ont ruiné le peu de tissu industriel dont elle disposait», remarque Olivier Dabène, qui ajoute que tous ces pays n’ont pas été aussi cigales qu’on le pense: «Le Brésil, le Chili et la Bolivie ont créé des fonds souverains grâce auxquels ils ont surmonté sans trop de mal la crise de 2009.»

Il souligne le côté «économe» du président bolivien Evo Morales, très bon gestionnaire de la rente des hydrocarbures (la Bolivie est le premier exportateur de gaz naturel du sous-continent). En quinze ans, le PIB a plus que triplé à 34 milliards de dollars, les investisseurs n’ont pas fui malgré les nationalisations et une stabilité nouvelle s’est installée. Ce président indien, ancien paysan, pourrait d’ailleurs être le parfait contrexemple au déclin de la gauche latino s’il ne venait de perdre un référendum sur la modification de la Constitution qui lui aurait ouvert la voie à une troisième réélection en 2019. Un revers qui n’est pas vraiment lié à un rejet personnel –il reste populaire, notamment dans le monde rural– mais à l’usure du pouvoir et, surtout, à des révélations le mettant en cause (au sujet d’une ex-compagne devenue cadre supérieur d’une entreprise chinoise qui a bénéficié de juteux contrats publics).

Surtout, cette redistribution généreuse s’accompagne souvent de clientélisme et de corruption à tous les étages, mal dont le Venezuela chaviste est l’exemple le plus consternant, d’autant que son économie repose entièrement sur la rente pétrolière. Quand le prix du pétrole a été divisé par trois en 18 mois, la débâcle est devenue inévitable et la répression vis-à-vis de l’opposition s’est beaucoup durcie. Le pays s’enfonce aujourd’hui dans la récession (-7% de croissance anticipés en 2016) et la crise de régime, entre un Maduro sur un siège éjectable et une opposition divisée.

La redistribution généreuse s’accompagne souvent de clientélisme et de corruption à tous les étages

Dans une moindre mesure, l’Équateur souffre lui aussi de l’effondrement des cours du brut. Longtemps au zénith, la popularité de son président depuis 2007, Rafael Correa, est en chute libre. Moins idéologue que son mentor Hugo Chavez, pragmatique, plutôt intègre et bon économiste, Correa a, comme Lula et Morales, longtemps symbolisé cette gauche qui gagne. Mais la longévité ne lui a pas réussi et sa dérive autoritaire, sa volonté de museler la presse (certes hostile) et de s’accrocher au pouvoir, l’a déligitimé. Après avoir bataillé pour pouvoir se représenter en 2017 à un troisième mandat, il semble y avoir renoncé, sans exclure de revenir en 2021…

Déficit de leadership

S’il est un domaine où les gauches latinos ont échoué, c’est l’écologie, en optant pour une logique extractiviste, au mépris de l’environnement et des populations indigènes. Parfois à contrecœur, cernés par leurs contradictions: chantre de la «pacha mama» (la terre mère), Evo Morales a ainsi donné davantage d’autonomie aux populations autochtones. Autonomie que celles-ci ont vite utilisée pour s’opposer à ses grands plans d’industrialisation, dont un projet autoroutier stratégique, mais devant traverser une vaste réserve écologique. De son côté, Rafael Correa avait conçu un ambitieux projet consistant à ne pas exploiter le pétrole de la forêt tropicale de Yasuni (20% des réserves du pays) en échange d’une indemnisation internationale de 3,6 milliards de dollars sur douze ans, sous l’égide de l’ONU. Le financement n’a jamais décollé et il y a renoncé. Au Brésil, face aux besoins croissants en énergie, les projets hydroélectriques et miniers désastreux pour l’environnement se multiplient en Amazonie, malgré la farouche opposition des Indiens.

Alors, l’Amérique latine vire-t-elle de bord? «Il y existe aussi depuis longtemps une tradition de centre droit libéral au Mexique, en Colombie ou au Pérou[2]», rappelle Sylvain Bellefontaine (depuis les dictatures militaires, presque plus personne ne se revendique de la droite).

Outre l’usure du pouvoir, Olivier Dabène invoque, lui «un problème de leadership, qu’il s’agisse de Nicolas Maduro, vraiment nul, de Dilma Rousseff, catastrophique, ou même de la présidente chilienne Michelle Bachelet [sociale-démocrate], qui se révèle incapable de gérer sa coalition». Un leadership dont ne manquaient certes pas, malgré leurs graves défauts, Hugo Chavez, Nestor ou Cristina Kirchner et, bien entendu, Lula. Dans le très compliqué système présidentialiste de coalition brésilien, ce dernier était comme un poisson dans l’eau, sans rechigner aux compromissions. «Gouverner le Brésil, c’est faire des coups tordus tout le temps», reconnaît Olivier Dabène, non sans rappeler qu’avant Lula le centriste Fernando Henrique Cardoso, «grand intellectuel raffiné», était tout aussi expert à ce jeu.

C’est sans doute là, précisément, que réside la grande désillusion: que, dans une région aussi inégalitaire, ces leaders de gauche se soient révélés corrompus. Ni plus ni moins que les autres certes, mais ils avaient promis de gouverner autrement. Or, l'impunité tolérée en période de croissance ne l’est plus dans des pays en stagnation ou en récession. Michelle Bachelet, comme Evo Morales, en a fait l’amère expérience: élue triomphalement en 2014 avec un programme ambitieux censé enterrer définitivement la période Pinochet, elle qui était jugée irréprochable a vu sa popularité s’effondrer littéralement un an plus tard, après des révélations de corruption touchant son propre fils et plusieurs de ses proches. Depuis, elle rame.

1 — Pour apaiser les tensions, Washington a annoncé la déclassification de documents militaires et du renseignement liés à la dictature (30.000 morts et disparus). Retourner à l'article

2 — Le président péruvien Ollanta Humala, vu comme un proche de Chavez, a adopté dès son élection en 2011, une politique économique centriste Retourner à l'article

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