George Martin tel qu’il voulait qu’on se souvienne de lui

ADALBERTO ROQUE / AFP.

ADALBERTO ROQUE / AFP.

Dix jours après sa mort, nous avons relu «All You Need is Ears», l'autobiographie de George Martin, parue en 1979. C'est une mine d’or sur «the boys», comme il les appelait affectueusement, et surtout sur la façon dont il avait théorisé le son et son ingénierie avant même de les rencontrer.

Vous ne connaissez probablement pas Syd Coleman. Au tournant des années 1950 et 1960, Syd Coleman est un petit artisan qui tient échoppe quelque part dans Oxford Street à Londres. L’industrie du disque est à l’aube de son explosion, et Coleman propose un service tout particulier: graver des vinyles, à l’unité si besoin, à quiconque lui en ferait la demande, à condition de lui présenter une bande magnétique avec quelque chose d’enregistré dessus. Le business de Coleman fonctionne assez pour qu’il ait à employer des gens. Parmi eux, un certain Ted Huntley. Huntley a de tchatche: il ne se contente pas de presser mécaniquement les galettes et aime bavarder sur la musique avec ses clients. Syd Coleman a un peu d’entregent: il a ses repères dans la faune des professionnels du son londoniens. De leur connexion va naître le premier contrat d'enregistrement des Beatles, celui que toute l’industrie britannique leur avait refusé jusqu'ici.

Un jour de printemps, Huntley trouve plutôt intéressant le son qu’il est en train de dupliquer. Il sait que Coleman a ses entrées chez EMI. Huntley glane deux, trois infos auprès du client, un certain Brian Epstein. «Ce groupe pourrait bien t’intéresser, je crois qu’il n’a pas de contrat», glisse l'employé à son chef. L’homme qui rapporte cette histoire est celui que Syd Coleman appelle justement un jour d’avril 1962. Il s’appelle George Martin, il est le patron du label Parlophone, division d’EMI à la fois modeste et un peu fantaisiste. Sa carrière va bientôt changer au contact du groupe de rock le plus influent de l’histoire, et il y sera pour beaucoup. En attendant, Martin prend plaisir à produire des disques parfois étranges, notamment les délires de l’acteur Peter Sellers. Quand Coleman, lui annonce qu’un «type est venu avec un groupe qui n’a pas de contrat» et le sonde sur son intérêt, George Martin répond: «Bien sûr que ça m’intéresse de l’écouter. Tout ce qui est à écouter m’intéresse.»

«Tout ce qui est à écouter m’intéresse»

Cette anecdote est l’un des multiples trésors d’All You Need is Ears, l’autobiographie de George Martin, le producteur des Beatles décédé le 8 mars à 90 ans. Paru en 1979, réimprimé en 1994, jamais traduit en français, ce texte de 275 pages est le meilleur outil disponible pour replacer la petite histoire des Beatles dans la grande histoire de la musique enregistrée. Tout y est un peu à l’image de ce passage. Le niveau de détail auquel il permet d’accéder sur l’histoire du groupe a très peu d’équivalent. Et Martin y apparaît comme un personnage beaucoup plus complexe et dense que l’arrangeur à succès célébré dans les nécrologies. «Tout ce qui est à écouter m’intéresse»: il est le seul à avoir une telle approche de son métier. C'est la graine sur laquelle les lads de Liverpool vont prospérer. Arrangeur brillant, Martin l’était, bien sûr. Mais il a pu l’être, écrit-il, grâce à une approche de son métier innovante, à la fois spontanée, généreuse et exigeante. Martin a eu beaucoup de chance de croiser les Beatles. Mais l’inverse est vrai. S’il y a eu «match», c’est parce que Martin possédait une éthique de travail très élaborée, qui lui a permis de ne pas passer à côté du sujet.

«L’enregistrement (que j’ai écouté) n’était pourtant pas extraordinaire, et j’emploie des mots gentils, raconte Martin, 52 ans, à une époque où il est toujours en train de produire. Je pouvais parfaitement comprendre pourquoi personne n’avait percuté jusqu’ici. En gros, les morceaux joués étaient soit de vieux machins, soit des compos très médiocres. Mais! Il y avait une qualité de son inhabituelle, une dureté que je n’avais jamais entendue auparavant. Et j’en avais assez pour chercher à les revoir.» Ce sera fait le 6 juin, pour une audition elle aussi oubliable, sinon par l’étincelle qui déclenchera la suite: «C’était impressionnant de voir à quel point leurs personnalités étaient attachantes. Les Beatles étaient des gars avec lesquels vous vouliez être.»

Nous en sommes alors à la page 120 et au chapitre 7. Jusque-là, il n’a quasiment pas été question des Beatles dans le livre. L’acte de naissance officiel de George Martin dans l’histoire du rock n’est qu’une étape dans le long cheminement de sa carrière. Les Beatles, en réalité, ne sont pas les stars de son livre. Ils ne peuvent pas l’être puisqu’il les a faits autant que l’inverse. Le vrai sujet de l’ouvrage, c’est le son. All You Need is Ears est à 50% un ouvrage de vulgarisation (d’abord) puis de théorie musicale (ensuite) sur la nature du son, de la musique, les procédés techniques qui permettent de le capter et la capacité d’innovation qu’un producteur peut mettre en oeuvre pour atteindre l’excellence. Vous pouvez le confier à votre belle-mère qui n'y connaît rien en pop music, il est possible que cela capte son attention. L’autre moitié du livre est consacrée à l’usage que fit Martin de ses convictions au fil de sa carrière, à partir de 1950, pendant l'enfance et les Beatles, et quatre ans avant les débuts du rock n'roll. La pulsation de l’ouvrage est claire: un chapitre de théorie musicale, un chapitre sur sa carrière. Il est parfois question des Beatles, parfois non.

Avènement de la stéréo

Dans All You Need is Ears, George Martin alterne entre deux registres. Il s’y dépeint comme un modeste artisan, passionné, engagé, ne comptant pas ses heures, accoucheur loyal du talent des autres, assez humble pour ne jamais rien tenir pour acquis, assez charismatique pour dire «ferme là et joue» à des solistes du Royal Orchestra sceptiques sur le positionnement des micros. On lit aussi l’itinéraire d’un homme parfaitement lucide sur le rôle-clef qu’il a joué auprès des Beatles et qui n’hésite pas à s’assumer comme l’inventeur du rôle de producteur, le père de ce rôle désormais clef dans l’industrie musicale. «Longtemps –avant les Beatles et même après–, le rôle du producteur était celui d’un logisticien. Bien sûr, il pouvait prendre quelques décisions et conseiller les artistes. Mais il ne put pas prendre toute sa dimension avant l’avènement de la stéréo, qui lui permit de devenir une personne créative et souveraine, capable de laisser sa propre trace et une empreinte unique sur un enregistrement.»

Plus loin, Martin théorise:

«Faire un disque, c’est à mes yeux faire de la peinture, mais avec des sons. Je suis incapable de mieux le dire que ça. Cette formule, l’image sonore, reflète ma pensée exacte et je l’ai mise au point dès le début de mes travaux avec Peter Sellers.  Non seulement nous peignons avec des sons, mais notre palette est infinie. Nous pouvons utiliser tous les sons de l’univers: une baleine, un vieil instrument tibétain en bois, le grand orchestre, le synthétiseur…  Ce n’est pas un hasard si le style de mes peintres préférés, les impressionnistes, épouse si bien le son de mes compositeurs favoris, Debussy et Ravel.»

C’est cet homme empreint de culture classique, de musique de films et de certitudes théoriques que les Beatles ont eu le chance de croiser sur leur route. C’était un homme intelligent, assez pour savoir se placer dans les intrigues de bureau sans faire de coups bas, puis assez fort pour se faire respecter d’EMI après des années de quasi-négligence salariale (un chapitre entier est consacré au sujet). Cette intelligence a aussi inspiré sa place dans l’écosystème Beatles, en perpétuel chamboulement. «Au début, j’étais le maître avec ses élèves, écrit Martin. Ils faisaient ce que je disais. Ils ne connaissaient rien de rien à l’enregistrement. Mais Dieu sait combien ils apprennent vite, et avec le temps je suis évidemment devenu leur serviteur tandis qu’ils étaient les maîtres. Le pouvoir et la responsabilité ont graduellement évolué. A la fin, même si, bien entendu, je n’hésitais jamais à jouer ma carte, le maximum que je pouvais faire, c’était les influencer. Je ne pouvais plus diriger.» C’est une des raisons pour lesquelles Martin continue, au cours de la folle année 1963, de détecter des talents et de produire des disques pour d’autres groupes. A une époque où «dormir était un luxe», il dirige notamment le «You’ll Never Walk Alone» culte de Gerry and the Pacemakers.

«Il allait falloir que je leur trouve des trucs chantables»

Le livre porte rarement les traces de l’époque où il a été écrit. George Martin y justifie bien sa décision d’avoir produit une deuxième fois Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band pour les besoins d’un film en 1977, il dresse des analogies entre le génie combiné des Beatles et des Bee Gees –un passage qui a très mal vieilli– mais c’est à peu près tout. En 1979, les Beatles sont l’anti-modèle du punk triomphant, Paul McCartney est en passe de devenir un chanteur de variétés, John Lennon a disparu de la circulation, George Harrison est devenu la vraie star solo du groupe mais il a réussi à faire redescendre la pression, Ringo Starr se cherche dans les bouteilles d’alcool. Le disco, le punk et le hip-hop ont redéfini la musique populaire. Le contexte est idéal pour un premier inventaire sincère, déconnecté du moindre enjeu d’actualité. Le récit des arrangements les plus époustouflants du groupe est bien plus détaillé ici que celui filmé par la série Anthology seize ans plus tard. Et Martin, entre la longue liste de ses interventions décisives, reconnaît quelques erreurs. «Ce qu’ils chantaient (en 1962) n’avait pas de quoi impressionner, surtout leurs propres compos. Il allait falloir que je leur trouve des trucs chantables et si j’étais certain d’une chose, c’est que leur songwriting n’avait aucun potentiel.»


Sur la vie des Beatles à Abbey Road, sur le détail de leurs enregistrements, En Studio avec les Beatles reste sans concurrent. Signé par l’ingénieur du son Geoff Emerick en 2010, ce livre remet par ailleurs en cause la suprématie de George Martin dans la définition du style Beatles. Martin est précis sur les techniques qu’il a pu proposer à ceux qu’il appelle affectueusement «the boys». Mais il ne revendique rien contre qui que ce soit. Il multiplie les signes de reconnaissance pour ceux qui lui ont donné une matière première époustouflante pour exercer ses compétences et ses certitudes.

All You Need is Ears devrait commencer en 1962 et s’achever en 1970. Il débute en 1877, quand Thomas Edison cherche à perfectionner l’invention d’un certain William Bell, le téléphone. Il s’achève sur les techniques d’enregistrement prévisible des années 2000, dont il imagine le potentiel à l’ère des ordinateurs et des CD. George Martin a vécu 38 ans après l’écriture de ce livre. Il n’a jamais jugé utile de le mettre à jour. Il y a trop de passages définitifs ou visionnaires pour courir un tel risque.

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