Les procès de terroristes sont un moment nécessaire du deuil collectif

Des policiers belges à Molenbeek, le 18 mars 2016. | DIRK WAEM / BELGA / AFP

Des policiers belges à Molenbeek, le 18 mars 2016. | DIRK WAEM / BELGA / AFP

Des chercheurs ont étudié, ces dernières années, la façon dont un procès ouvert et transparent permettait à une société de mieux affronter l'après-attentats.

Après un peu plus de quatre mois de cavale, Salah Abdeslam, le principal suspect encore en vie des attentats du 13 novembre à Paris, a finalement été arrêté, vendredi 18 mars, à Molenbeek, une commune de Bruxelles, en Belgique. Dans les heures qui ont suivi, François Hollande a annoncé, lors d'une conférence de presse conjointe avec le Premier ministre belge Charles Michel, «que les autorités judiciaires françaises vont adresser très vite une demande d'extradition» et espéré que «les autorités belges y répondront le plus favorablement possible, le plus rapidement possible».

Interrogé sur Europe 1, Jean Reinhart, l'un des avocats de plusieurs familles des victimes, a expliqué que cette arrestation constituait un immense soulagement:

«C’est plus qu’un soulagement, c’est de l’émotion à l’état pur. Cela fait quatre mois quasiment jour pour jour que nous avons eu le 13 novembre et depuis nous sommes dans une horreur. Les parties civiles qui viennent me voir me disent "Est-ce qu’on aura un jour un procès?" et la sublime nouvelle d’aujourd’hui, c’est que nous avons la certitude qu’un jour, nous aurons un procès. [...] On va pouvoir commencer un travail de deuil  parce que pour pouvoir le faire, il faut qu’il y ait un procès. Et là, nous n’allons pas avoir un procès avec une chaise vide, nous allons avoir un procès avec un individu dans le prétoire.» 

«Ne laissons pas un terroriste nous priver de nos droits»

En juin 2013, Beatrice de Graaf, Liesbeth van der Heide, Sabine Wanmaker et Daan Weggemans, quatre chercheurs du Centre international de lutte contre le terrorisme, s'étaient intéressés aux répercussions du procès d'Anders Beiring Breivik, terroriste norvégien coupable du meurtre de 77 personnes lors d'un double attentat à Oslo et sur l'île d'Utoya en juillet 2011. Après avoir mené des entretiens quantitatifs et qualitatifs avec des Norvégiens, ils concluaient que «le procès a influencé de façon positive la façon qu'ont les personnes interrogées de faire face, et la plupart l'ont vu comme apportant une partie des réponses qu'ils cherchaient aux actes de Breivik».

«Il a été vécu comme un exemple de réussite judiciaire, et comme un procès qui se concentrait sur les valeurs de la société norvégienne, aux dépens de celles de Breivik. L'une des personnes interrogées a résumé cela en disant: "Ne laissons pas un terroriste nous priver de nos droits."»

Si certains estimaient que Breivik avait reçu trop d'attention de la part des médias, la plupart des personnes interrogées estimaient que cela ne lui avait «pas permis d'élever son statut, mais avait, en réalité, discrédité son discours, dans le sens où tout le monde avait pu voir que ses déclarations étaient incohérentes et absurdes».

Par ailleurs, les chercheurs indiquaient, que même si leurs travaux devaient être confortés par d'autres études, il est possible que ces procès aident les victimes, et les personnes qui ont vécu l'événement de manière générale (entre un quart et un tiers des personnes interrogées expliquaient connaître quelqu'un présent à Oslo ou Utoya ce jour-là), à aller de l'avant:

«En se concentrant sur les individus, nous avons découvert une légère influence du procès: 32% des personnes interrogées ont répondu qu'il les avait aidées à gérer leurs émotions. Ce chiffre pourrait être sous-estimé, car les gens ne sont pas conscients d'une influence directement positive du procès sur leurs sentiments, alors qu'un impact négatif aurait probablement causé un résultat bien plus fort.»

Au final, les chercheurs estimaient que ce procès avait été bénéfique à la société norvégienne dans son ensemble, comme l'a résumé Laila Bokhari, qui faisait partie de la commission d'enquête norvégienne sur les attentats:

«Il nous a aidés à comprendre ce qui s'était vraiment passé. Il a mis les choses en perspective. D'une certaine façon, le procès a donné une chance à la société norvégienne d'afficher ses valeurs en réponse à Breivik et, d'une autre façon, il a donné aux gens une opportunité de mieux comprendre et de vivre avec ce qui s'est passé. Nous avons dû poser la question de la culpabilité et y répondre.»

Ni un cirque médiatique, ni une tribune pour le terroriste, ni un outil sécuritaire

Un autre article de Beatrice de Graaf, publié deux ans plus tôt, en 2011, s'intéressait aux différentes typologies des procès de terroristes. Parmi les cinq types possibles, elle évoquait notamment celui où le système judiciaire domine le jeu, contrairement aux procès qui deviennent des tribunes pour les terroristes, des cirques médiatiques ou des outils purement sécuritaires pour les politiques et l'État.

Dans ce cas-là, «le procès met en lumière la violation de la loi, le verdict éduque le public sur l'importance de l'État de droit dans une société démocratique, crée une mémoire collective et établit une norme pour les futures conduites des autorités et de tous les citoyens». En conclusion, elle estimait qu'après «des évènements choquants de terreur et de destruction, la société doit retrouver un équilibre»:

«Les procès pour terrorisme peuvent aider à réparer les dégâts, empêcher des divisions de se créer et aider les victimes immédiates de ces attaques, ainsi que la société, à accepter leur perte et faire leur deuil. Un procès ouvert et transparent est crucial afin de réétablir ce qui s'est produit et pourquoi, et sert à institutionnaliser le besoin de vengeance et de châtiment. Inévitablement, les procès pour terrorisme deviennent des spectacles, [...] mais ils peuvent déboucher sur une catharsis judiciaire pour tous les acteurs impliqués et le grand public. Ce n'est qu'alors que le rideau peut tomber.»

En ce qui concerne les attentats du 13 novembre, Le Monde a déjà indiqué quelle pourrait être la suite pour Salah Abdeslam, une fois de retour en France:

«Après son éventuelle extradition en France, Salah Abdeslam serait présenté aux juges du pôle antiterroriste de Paris qui instruisent le dossier des attentats du 13 novembre et qui lui signifieront les charges qui pèsent sur lui. Après des mois d’instruction de ces magistrats spécialisés, il sera très probablement jugé par une cour d’assises spéciale, c’est-à-dire uniquement composée de magistrats, sans jurés.»

Partager cet article