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Voilà ce qu'était Grand-Bassam

Illustration © Alice Durand pour Slate.fr

Illustration © Alice Durand pour Slate.fr

Loin des attentats du 13 mars, plongée dans la mémoire trouble d’une ville qui fut la première capitale coloniale française en Côte d’Ivoire mais aussi une place emblématique du mouvement indépendantiste ouest-africain.

C’est sur la plage de Grand-Bassam que les terroristes sont arrivés dimanche 13 mars. Ils étaient trois ou quatre et ont ouvert le feu sur les Ivoiriens et étrangers qui profitaient de la quiétude du bord de mer de cette station balnéaire populaire située à une quarantaine de kilomètres d’Abidjan, poumon économique du pays. Selon le dernier bilan des autorités ivoiriennes, 19 personnes ont trouvé la mort dans cette attaque, revendiquée au nom du djihad par Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi).

«On voyait et on sentait la peur sur les visages. Les gens étaient tous terrifiés et certains survivants étaient sur la plage», m'a confié Sia Kambou, photographe pour l’AFP qui est arrivé sur les lieux quelques minutes après la fin de la fusillade.

Le lendemain, selon SITE le site web de surveillance des plateformes djihadistes, Aqmi affirmait dans un nouveau bulletin qu’elle avait visé et viserait encore les pays africains alliés militairement à la France dans la région. Dans The Guardian, Jason Burke, spécialiste des nouvelles formes de terrorisme, écrivait le même jour:

«Les auteurs de l’attaque pourraient avoir été séduits par l’idée de frapper à travers Grand-Bassam, l’ancienne capitale des coloniaux français haïs. L’histoire que beaucoup en Occident ont oublié n’est pas toujours perçue avec le même recul ailleurs, particulièrement dans les rangs des combattants djihadistes.»

Les manguiers centenaires

Un siècle tout pile avant la tragédie de Grand-Bassam, l’un des plus grands écrivains ivoiriens, Bernard Dadié, naissait à Assinie, autre ville lagune située quelques kilomètres plus à l’est sur la côte. Petit comptoir, Assinie ne bénéficiait pas du même prestige, ni de la même importance stratégique que Grand-Bassam. C’est donc dans cette dernière que les enfants des familles influentes des environs venaient faire leur étude. Bernard Dadié était de ceux-là. Chaque matin, il effectuait à pied le trajet entre le quartier «indigène» de Grand-Bassam et le quartier administratif français où se dressaient à l’époque d’élégants bâtiments coloniaux en dur.

Dans le langage technique de l’Unesco, qui a classé la ville à son patrimoine mondial en 2012, cela donne:

«Le quartier administratif (zone n°2) a été planifié à compter de 1909, sur un espace foncier proche de 23 hectares (...) Il s’agit de lots rectangulaires importants et aérés par de nombreux jardins arborés (...) Le réseau viaire s’articule sur le boulevard Treich-Laplène, une voie de communication centrale suivant l’axe de la lagune, le long duquel sont les principaux bâtiments publics. Les plantations d’arbres subsistent le long d’une partie des avenues et sur le front de la lagune, notamment à proximité du pont. L’ensemble témoigne des théories hygiénistes et d’une vision du paysage urbain colonial, conçu comme vaste, aéré et présentant ses immeubles dans des écrins de verdure.»

Dans la ville coloniale du début du XXe siècle, se dessinaient aussi un quartier résidentiel et un quartier commercial. À côté, on trouvait le village N’zima – lui aussi incorporé dans ce qui est aujourd’hui devenu le Quartier France ou «ville historique» –, peuple local venu plusieurs siècles plus tôt du Ghana voisin. C’est là que se réveillait chaque matin le jeune Bernard Dadié, avant d’aller à l’école des pères blancs. Contrairement aux autres quartiers de la ville historique, le village «indigène» n’était pas composé d’habitations en dur, mais de cabanes et de huttes.

Bassam c'est tout, c'est les manguiers centenaires, c'est les monuments, c'est la lagune.

Une habitante de Grand-Bassam

Renversement de l’histoire, le village N’zima n’est aujourd’hui plus considéré comme la périphérie du Quartier France, mais comme un composant à part entière du noyau de la ville. Le faubourg de Grand-Bassam s’est déplacé de l’autre côté du pont qui enjambe l’embouchure du fleuve Comoé dans lequel la ville trempe d’un côté ses racines, plongeant les autres dans l’eau salée de l’océan de l’autre côte de la lagune.

«Quand je passe le pont, je suis plus à Bassam. Bassam c’est tout, c’est les manguiers centenaires, c’est les monuments, c’est la lagune, c’est la mer. Et je ne suis plus à Bassam quand je suis de l’autre côté», a confié une habitante de la ville d’aujourd’hui à Affoh Guenneguez, une Franco-ivoirienne auteure d’un article universitaire sur le processus d’appropriation symbolique d’une ancienne capitale coloniale patrimonialisée à travers le cas de Grand-Bassam.

Dans le Grand-Bassam des années 1920, où des bateaux français venaient encore décharger des marchandises sur le quai du port, Bernard Dadié était un élève sage, comme les enfants de sa génération modelés par la supériorité et le paternalisme français. Les pères blancs ne lui apprenaient pas l’histoire pré-coloniale, quand Grand-Bassam était un petit village côtier où les N’zima n’étaient que les derniers arrivés sur un emplacement déjà occupé par les Abouré à partir du XIIIe siècle, puis par les Bétibé, et enfin les N’zima à partir du début du XVIe siècle.

«Les N’zima de Grand-Bassam forment un peuple rattaché au groupe des Akans. Ils sont constitués en clans qui partagent un fait culturel majeur: la cérémonie de l’Abyssa ou Koumdoum. C’est à la fois une danse sacrée et une fête rituelle qui dure une semaine, à l’automne, au moment de la maturité des graines de palme qui tombent alors au sol. Un vestige d’une quarantaine de mètres carrés du bois sacré initial subsiste au cœur du village», nous apprend l’Unesco.

C’est seulement dans la deuxième moitié du XIXe siècle que les Français font de cette lagune, qui ferme comme une écluse le fleuve Comoé, leur premier comptoir ivoirien. Le fort Nemours est construit dès 1843 sur le cordon littoral, à l’entrée du fleuve. Les années suivantes, d’autres traités viennent conforter la présence française qui devient alors exclusive, au sein d’une population locale de pêcheurs et de commerçants. Grand-Bassam deviendra ensuite, brièvement entre 1893 et 1900, la première capitale coloniale de Côte d’Ivoire.

En ce tournant de siècle, le comptoir n’est pas un lieu de villégiature rêvé. «Le premier wharf (un quai d’accostage) a été inauguré le 1er juillet 1901. Désormais, les transactions se font sans les difficultés liées à la barre. Mais, le site est marécageux. Aussi pullulaient des moustiques vecteurs de fièvre jaune et la malaria», raconte Joachim Agbroffi, anthropologue ivoirien originaire de Grand-Bassam.

Après l’école coloniale, la prison

On retrouve Bernard Dadié à la fin des années 1940. Le jeune enfant, élève modèle à l’image de l’homme africain nouveau que rêvent les missionnaires blancs, est devenu un intellectuel, qui parmi d’autres, ne supporte plus le joug colonial. Après s’être exilé plusieurs années au Sénégal, où il a achevé son cursus scolaire à l’école normale William-Ponty sur l’île de Gorée qui fait face à Dakar, il est revenu en 1947 en Côte d’Ivoire pour militer au sein du parti Rassemblement démocratique africain, mouvement panafricain créé en 1946 à Bamako et fédérant des partis politiques locaux sur la base de l’anticolonialisme. L’un des leaders du mouvement était Houphouët-Boigny, premier président ivoirien.

Bernard Dadié paiera son engagement politique d’un emprisonnement dans le centre pénitentiaire de Grand-Bassam en 1949, en compagnie de sept autres indépendantistes. «Reprenant les thèses de son parti, Bernard Dadié dans tous ses écrits se montre très critique à l’égard du régime colonial, condamnant l’injustice, l’arbitraire et les exactions de toutes sortes qui le caractérisent», peut-on lire dans l’ouvrage «Littérature ivoirienne» de Bruno Gnaoulé-Oupoh.

Grand-Bassam est un lieu exemplaire des relations coloniales complexes entres Africains et Européens

L'Unesco

«Grand-Bassam est un lieu exemplaire des relations coloniales complexes entre les Africains et les Européens», ajoute l’Unesco dans sa documentation sur la ville. C’est là qu’ont été incarcérés les combattants anticolonialistes du Rassemblement démocratique africain, en 1949, et qu’eut lieu leur procès et la célèbre «marche des femmes» pour exiger leur libération. Le 24 décembre 1949, un mouvement est organisé par une poignée de femmes d’Abidjan pour faire libérer leurs époux. Elles relièrent les deux villes à pieds, ralliant d’autres femmes à leur cause en route. Stoppées sur le pont de la victoire qui relie la lagune au continent, elles n’obtinrent pas la libération de leurs maris mais remportèrent une victoire symbolique pour avoir osé affronter à mains nues l’armée coloniale.

«L’histoire de la marche des femmes sur Grand-Bassam est ainsi enseignée à l’école. Elle constitue aujourd’hui un élément de la mémoire collective ivoirienne avec pour matérialité Bassam», dit Affoh Guenneguez, qui a vécu six mois dans la ville pour mener ses recherches universitaires.

À l’entrée du Quartier France, un monument symbolique de la ville commémore la marche des femmes sur Grand-Bassam. La statue représente trois femmes qui regardent dans la direction du pont vers lequel elles se dirigent. Elles représenteraient celles qui sont affectueusement appelées les «mamans» de la Côte d’Ivoire ou les «amazones du RDA» et qui étaient en tête de la marche des femmes : Anne-Marie Raggi, Marie Koré et Odette Ekra.

«Les inscriptions à l’entrée de la ville (des panneaux commémoratifs) rappellent que Bassam est le lieu de mémoire de la naissance de la Côte d’Ivoire indépendante. Aujourd’hui, elle n’est plus uniquement associée à la période coloniale, mais également à la lutte pour l’indépendance», poursuit Affoh Guenneguez.

La «marche des femmes» n’était pas le premier soulèvement des Ivoiriens contre l’occupant français. Entre 1849 et 1853, les Abouré s’étaient déjà révoltés contre les colons à Grand-Bassam. Une première écrasé dans le sang. Mais cette fois, dans l’après-Seconde guerre mondiale, c’est l’élève qui dépasse le maître.

Dans le Grand-Bassam d’aujourd’hui, station balnéaire populaire où les restaurants de plage sont plus attractifs que les maisons délabrées du Quartier France, un vestige de vieille France s’attache pourtant encore à dresser l’éloge de cette colonie qui «a formé Bernard Dadié», comme nous le grommelle à l’autre bout du fil un universitaire français à la retraite résidant sur place, grincheux à l’idée qu’on noircisse l’œuvre coloniale dans le Grand-Bassam de l’avant-guerre.

Bassam résume notre histoire et notre avenir

Bernard Dadié, écrivain ivoirien

C’est pourtant lui, Bernard Dadié, qui dans ses vers avait deviné le destin de la ville-comptoir et de la Côte d’Ivoire:

«Je vous remercie mon Dieu de m’avoir créé Noir

Le blanc est une couleur de circonstance

Le noir, la couleur de tous les jours

Et je porte le Monde depuis l’aube des temps

Et mon rire sur le Monde, dans la nuit, crée le Jour»

Selon la tradition orale Abouré, Bassam viendrait du mot Alsam, qui signifie «la nuit est venue». La nuit, c’est ce qu’ont apporté les djihadistes dimanche 13 mars dans une ville qui s’était déjà réconciliée depuis longtemps avec son passé. «Bassam n’évoque plus tant en moi le ‘‘symbole’' qui autrefois nous blessait que celui d’une paix restaurée par la rencontre des cultures africaines et européennes. Bassam, en ce sens, résume notre histoire et notre avenir», affirmait Bernard Dadié devenu ministre de la Culture en 1977. «C’est une certitude, les Bassamois sont très fiers de leur ville», nous glisse via Facebook,  Aka, un habitant.

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