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Donald Trump est un produit du racisme anti-Obama

Le candidat à l’investiture républicaine Donald Trump après sa victoire en Floride, le 15 mars 2016 à West Palm Beach | RHONA WISE/AFP.

Le candidat à l’investiture républicaine Donald Trump après sa victoire en Floride, le 15 mars 2016 à West Palm Beach | RHONA WISE/AFP.

Il n’y a pas que la peur du chômage et de l’immigration: les électeurs blancs du candidat républicain espèrent qu’il rétablira la hiérarchie raciale mise à mal par l'actuel président.

«D’abord ils vous ignorent, ensuite ils vous raillent, puis ils vous combattent et enfin vous gagnez.» Cette citation est attribuée au Mahatma Gandhi. En règle générale, on la trouve affichée dans des cours de motivation ou sur des posters pour ados. Mais en février 2016, à la veille du Super Tuesday –mardi durant lequel une dizaine d’États américains ont voté pour élire le candidat républicain à l’élection présidentielle–, on a pu la trouver sur la page Instagram de Donald Trump, en légende d’une photographie le représentant lors d’un immense meeting qu’il avait donné en Alabama le jour d’avant.

Aussi pervers puisse-t-il paraître de voir un magnat de l’immobilier pro-guerre reprendre à son compte une citation, même apocryphe, de Gandhi, elle n’en est pas moins bien choisie. D’abord, nous l’avons ignoré, pensant qu’il ne s’agissait que d’un bouffon qui ne passerait pas l’été. Puis, nous nous sommes moqués de lui, pensant qu’il ne s’agissait que d’un bouffon qui ne passerait pas l’automne. Ensuite, les Républicains ont commencé à le combattre, terrorisés qu’ils étaient par l’attraction qu’il exerce sur les électeurs. Aujourd’hui, il l’emporte, avec plus de votes et de délégués que tous les autres candidats en lice et n’est plus qu’à quelques pas de l’investiture républicaine.

Nous savons désormais qu’il ne faut pas sous-estimer Donald Trump, mais nous peinons encore à comprendre son ascension. Pourquoi maintenant? Pourquoi, alors que les États-Unis sont plus puissants et plus solides qu’ils ne l’ont jamais été depuis le début de la «Grande Récession», est-ce que certains électeurs deviennent subitement sensibles à la démagogie nativiste? Comment Trump, qui a été décrit comme proto-fasciste, voire comme ouvertement fasciste, peut-il se retrouver en passe d’être le candidat du plus ancien parti des États-Unis?

Rancœurs raciales

Pour certains à gauche, Trump est le résultat de décennies de politiques divisant l’opinion –le résultat inévitable d’une stratégie politique républicaine qui a alimenté le ressentiment raciste blanc pour remporter les élections. «Pour bien comprendre la campagne de Trump, il faut le considérer non pas comme un signe mais comme la dernière manifestation de la stratégie déployée depuis un demi-siècle par le Parti républicain dans les États du Sud en misant sur le ressentiment racial et la solidarité blanche», écrit Jeet Heer dans New Republic.

Pour certains à droite, Trump est la réponse de la base aux élites républicaines, qui ont abandonné leurs électeurs de la classe ouvrière pour céder aux sirènes du libéralisme économique. «Le Parti républicain et le mouvement conservateur n’offrent quasiment rien aux membres de la classe ouvrière qui soutiennent Trump», a écrit Michael Brendan Dougherty dans Week. Aucune politique conservatrice évidente ne peut générer le type de croissance nécessaire à l’élévation du niveau de vie des électeurs des classes ouvrières.»

Ces explications ne s’excluent pas mutuellement; chacune touche à un aspect important du phénomène Trump. De la célèbre rhétorique de la «Welfare Queen» de Ronald Reagan à Newt Gingrich, qui avait qualifié Barack Obama de «food stamp president» (en référence aux coupons d’alimentation distribués aux Américains les plus démunis) lors des élections présidentielles de 2012, le Parti républicain a l’habitude de jouer avec les rancœurs raciales des blancs lorsqu’il souhaite emporter des élections. Les élites républicaines ne sont pas parvenues à offrir de solutions aux blancs pauvres, qui ont beaucoup souffert de l’effondrement du secteur industriel. Et il est vrai que la rapidité des changements économiques et culturels a poussé un nombre conséquent d’Américains à se tourner vers un candidat qui raille l’incompétence des politiciens et promet de faire retrouver au pays toute sa puissance.

Le principal catalyseur de l’ascension du magnat de l’immobilier est, je pense, Barack Obama

Néanmoins, aucune de ces théories ne répond à la question du «pourquoi maintenant?». Chacune de ces forces est en place depuis des années. Les salaires de la classe ouvrière américaine stagnent depuis longtemps et l’effondrement des offres d’emploi pour les non-diplômés est apparent depuis les années 1990, soit bien longtemps avant la crise de 2008. En outre, le déclin économique et social –ainsi que la frustration envers la concurrence internationale, que Trump n’a pas manqué d’aborder dans sa campagne– n’est pas réservé aux Américains blancs. Des millions d’Américains –en particulier les noirs et les Latino-Américains– font face depuis des années à des problèmes de baisse des perspectives économiques et de désintégration sociale sans pour autant se tourner vers des démagogues comme Trump.

L’ethnie joue un rôle dans chacune de ces analyses mais son rôle n’est pas encore assez central pour expliquer véritablement l’ascension de Trump. Non seulement son mouvement est presque exclusivement constitué de blancs mécontents mais c’est dans les États et les comtés enregistrant la plus forte polarisation raciale qu’il trouve la majeure partie de son électorat. Des sondages ont montré que, chez les électeurs blancs, le «ressentiment racial» augmentait avec le soutien à Trump.

Tout cela pour dire qu’il nous manque toujours le principal catalyseur de l’ascension du magnat de l’immobilier. Qu’est-ce qui a allumé ce feu aujourd’hui hors de contrôle? La réponse est, je pense, Barack Obama.

Stress du métissage

Plusieurs auteurs conservateurs ont essayé de lier le succès de Trump à la politique du président américain en pointant du doigt ses positions prétendument extrêmes. Toutefois, à bien des égards, Obama est un dirigeant on ne peut plus conventionnel, bien ancré au centre gauche du Parti démocrate. Ou, du moins, c’est ainsi qu’il a gouverné, sagement, sans s’écarter des sentiers battus. Des lois comme le plan de relance économique de 2009 et l’Affordable Care Act n’ont pas été imposées par l’extrême gauche; elles ont été élaborées à partir de proposions issues de la droite comme de la gauche et on été votées par une majorité de parlementaires élus pour trouver des solutions aux problèmes sociaux et économiques. On peut dire bien des choses sur Barack Obama mais, en dehors de la rhétorique conservatrice, il est loin d’être un radical.

On ne peut toutefois pas en dire autant d’Obama en tant que symbole politique. Dans ce pays formé et défini par une hiérarchie raciale rigide, son élection a été un événement radical, puisqu’elle a vu un homme issu de l’une des castes les plus basses de la nation parvenir au sommet de son paysage politique. De plus, il le fit avec le soutien appuyé des minorités: les asiatiques et les Latino-Américains formaient une partie importante des soutiens d’Obama. Et les Afro-Américains n’avaient jamais été aussi nombreux à voter en 2008.

Pour les observateurs progressistes, cela annonçait un nouvel électorat et, en théorie, une majorité durable. «L’avenir de la politique américaine appartient au parti qui pourra rassembler un électorat plus métissé, mieux éduqué et plus métropolitain, avait écrit Harold Meyerson dans le Washington Post après les élections de 2008. En d’autres termes, il appartient aux démocrates de Barack Obama.»

Pour des millions d’Américains blancs qui n’étaient pas habitués à la diversité et au cosmopolitisme, néanmoins, Obama fut un choc, une figure apparue de nulle part pour dominer la vie politique du pays. Et en parlant de «majorité démocrate émergente», il annonçait des temps où leurs voix (qui avaient élu George W. Bush, George H.W. Bush et Ronald Reagan) ne compteraient plus. Plus qu’un simple «changement», l’élection d’Obama leur apparut comme une inversion. Associée aux baisses des revenus et du niveau de vie causées par la crise de 2008, elle semblait sonner le glas d’une hiérarchie qui avait toujours placé les Américains blancs au sommet, les dotant au moins d’un statut, même s’ils n’en tiraient aucun avantage matériel.

Dans un article de 2011, Robin DiAngelo (professeur d’éducation multiculturelle à la Westfield State University) avait décrit un phénomène qu’elle avait qualifié de «fragilité blanche»:

«La fragilité blanche est un état dans lequel une quantité même minimum de stress racial apparaît intolérable et suscite toute une palette de réactions défensives, écrit-elle. Ces réactions incluent des démonstrations ouvertes d’émotions telles que la colère, la peur ou la culpabilité, et des comportements tels que l’argumentation, le silence et la fuite de la situation ayant induit le stress. Ces comportements, à leur tour, servent à réinstaurer l’équilibre racial blanc.»

DiAngelo décrivait des comportements individuels dans le contexte de formations à la diversité au travail mais son analyse peut s’appliquer à la politique. Il est possible de considérer l’ascension d’Obama et l’avenir projeté d’une Amérique à majorité non blanche comme un stress racial donnant lieu à une réaction de la part de certains Américains blancs (réaction qui les pousse à un repli défensif).

L’ère Obama n’a pas tant annoncé une société post-races qu’une Amérique encore plus racialisée

On peut percevoir les manœuvres décrites par DiAngelo dans la croyance persistante, contre toute évidence, qu’Obama serait musulman –à l’automne 2015, ils étaient encore 29% d’Américains à le penser. C’est une manière de catégoriser Obama comme un «autre» dans une société où les insultes racistes sont publiquement inacceptables. Un autre exemple de ces peurs et anxiétés racialisées est le degré auquel les Américains blancs considèrent aujourd’hui la «discrimination inverse», ou «discrimination à rebours», comme un problème sérieux pour la vie nationale. Pour son American Values Survey (enquête sur les valeurs américaines) le Public Religion Research Institute a demandé à son panel si les «discriminations à l’encontre des blancs» constituaient un «problème significatif». Lors de l’enquête de2015, 43% des Américains sondés (parmi lesquels 60% de blancs de la classe ouvrière) avaient déclaré que la discrimination des blancs était devenue un problème aussi important que la discrimination des noirs et des autres minorités.

«Inversement majorité-minorité»

Les anxiétés décrites par DiAngelo et les peurs cataloguées par l’American Values Survey ont un véritable impact politique. Dans une étude publiée en 2014, les politologues Maureen Craig et Jennifer Richeson ont tenté de mesurer la «menace du statut perçu» par rapport aux données démographiques en étudiant comment les sondés répondaient lorsqu’on leur disait que la Californie comptait désormais plus de noirs, d’hispaniques et d’asiatiques que de blancs non hispaniques. En d’autres termes, comment les Américains blancs répondaient-ils à des questions politiques sans rapport lorsqu’on les exposait à un avenir où la majorité devenait minorité? Les résultats étaient très clairs. «Cette remarque sur l’inversement majorité-minorité en Californie a poussé les Américains blancs non politisés à tendre plus vers le Parti républicain», ont écrit Craig et Richeson. De même, «l’information sur les changements démographiques a poussé les Américains blancs (quelle que soit leur couleur politique) à soutenir plus fortement des positions politiques conservatrices liées au genre ethnique ou relativement neutres à ce sujet.»

L’ère Obama n’a pas tant annoncé une société post-races qu’une Amérique encore plus racialisée, dans laquelle des millions de blancs ont découvert leur statut racial et se sont mis à s’en préoccuper. Par exemple, durant un meeting de Marco Rubio tenu avant les primaires du New Hampshire en février, j’ai parlé avec une électrice qui, à sa manière, a exprimé cette inquiétude:

«Je pense qu’il a créé des divisions dans le pays, m’a dit Lori, une femme blanche d’un certain âge à propos d’Obama. Je trouve qu’aujourd’hui, dans plein d’endroits aux États-Unis, il y a une division entre les couleurs de peau… comme, quand je vais demander quelque chose à quelqu’un dans un magasin… Elle m’a regardé comme pour appuyer ce qu’elle voulait dire. J’ai l’impression que, eux, ils se demandent si je les aime bien ou non… Je n’avais pas cette impression avant. J’étais tolérante avec tout le monde. Je déteste qu’il ait apporté ça.»

Ce n’est pas la première fois de l’histoire américaine que les blancs ont peur de perdre leur prééminence. Au début du XXe siècle, l’immigration massive d’Européens du Sud et de l’Est, ainsi que l’arrivée de nombreux Chinois dans l’Ouest américain, alimentèrent le nativisme et le racisme blanc, ce qui finit par conduire à la résurrection du Ku Klux Klan. Le KKK fédéra ainsi des millions d’Américains blancs dans un mouvement s’opposant aux immigrés, aux noirs et aux minorités religieuses, comme les catholiques. Cela, associé à un mouvement nativiste de plus grande ampleur, eut un énorme impact sur la politique américaine: des États entiers, tels que l’Indiana, étaient aux mains de politiciens soutenus par le KKK et, au niveau national, les parlementaires votèrent des lois sur l’immigration très dures et restrictives. L’explosion de nativisme et d’anxiété raciale à laquelle nous assistons aujourd’hui semble d’une ampleur similaire.

«L’élection du premier président noir du pays a eu une importance tellement iconique qu’elle a permis aux vieilles idées racistes d’influencer les préférences partisanes alors que nous pensions depuis longtemps qu’elles avaient disparu de la politique américaine», a écrit en 2013 Michael Tesler, politologue à la Brown University, dans un article intitulé «Le retour du racisme à l’ancienne dans les préférences partisanes des Américains blancs au début de l’ère Obama». Quand Tesler parle de «racisme à l’ancienne», ce n’est pas un simple terme rhétorique: il fait référence à des croyances spécifiques sur l’infériorité biologique et culturelle des Afro-Américains. Son travail suggère que certains Américains blancs sont, pour reprendre ses termes «inquiets de voir le pays dirigé par un président issu d’un groupe racial qu’ils considèrent être intellectuellement et socialement inférieur».

Comportement anti-noirs

Une autre recherche montre à quel point l’élection d’Obama semble avoir exacerbé l’animosité raciale chez les électeurs blancs. Dans un article intitulé «Impact du racisme anti-noirs sur l’approbation du bilan de Barack Obama et sur les votes lors des élections présidentielles de 2012», trois chercheurs ont montré une augmentation conséquente (de 47,6% en 2008 à 50,9% en 2012) du nombre d’électeurs ayant une attitude anti-noirs: «La proportion de personnes faisant preuve de comportements anti-noirs, disaient-ils, était de 32% chez les Démocrates, 48% chez les indépendants et 79% chez les Républicains.»

Trump s’est emparé du complot du «birtherism» (théorie qui prétend qu’Obama serait né à l’étranger et qu’il serait un président illégitime) et l’a transformé en un véritable mouvement

Qu’est-ce que le racisme anti-noirs de l’époque Obama a à voir avec Donald Trump, qui est entré avec fracas dans la campagne de 2016 avec une salve de propos anti-Latino-Américains?

Trump a lancé sa campagne en dénigrant les Latino-Américains et les musulmans mais il a fait sa première apparition durant le mandat d’Obama dans un contexte de racisme anti-noirs. En 2011, Trump s’est emparé du complot du «birtherism» (théorie qui prétend qu’Obama serait né à l’étranger et qu’il serait un président illégitime) et l’a transformé en un véritable mouvement. Aujourd’hui encore, ses supporters sont convaincus qu’Obama n’a pas de légitimité: 62% affirment qu’il est musulman et 61% qu’il est né dans un autre pays. J’ai discuté avec un électeur qui s’est fait l’écho des discours discriminants envers Obama à Las Vegas, lors d’un meeting de Trump la veille des caucus du Nevada. «À mon avis, Obama est le président le plus antiaméricain que j’ai connu. Il s’incline devant tous les autres pays. Il fait passer les autres pays avant les États-Unis», m’a expliqué Martin, fervent partisan du magnat de l’immobilier.

Plus récemment, le racisme anti-noirs est revenu sur le devant de la scène, avec des comportements attirant la population qui aimerait voir restaurée l’ancienne hiérarchie raciale. Trump partage des mèmes racistes sur Twitter et a construit des relations symbiotiques avec des nationalistes blancs, refusant de condamner David Duke, ancien dirigeant du Ku Klux Klan, lors d’une interview, et proposant une interview de son fils à un présentateur radio nationaliste blanc. Ces dernières semaines, les supporters de Trump ont même attaqué des manifestants noirs lors de ses meetings. Durant un rassemblement en Caroline du Nord, un membre de l’auditoire a donné un coup de poing au visage d’un manifestant, tandis qu’un autre lançait une insulte raciste. Par la suite, Trump a excusé ce comportement. «Il était agité, tapait les gens et le public s’est défendu», a-t-il dit, bien qu’aucune preuve n’étaye le fait que le manifestant ait attaqué le premier. «C’est plus de gens comme ça, qu’il nous faut

À St. Louis, dans le Missouri, un meeting de Trump a été interrompu en raison de bagarres entre les partisans et les opposants du candidat, qui ont conduit à de nombreuses arrestations. Lors d’un autre rassemblement dans le Kentucky, le jour même où Trump a promis de payer les frais d’avocat aux supporters qui avaient frappé les manifestants, deux protestataires ont été attaqués par des membres d’un groupe suprémaciste blanc. Le vendredi soir, à Chicago, des manifestants se sont rassemblés en masse pour protester contre le meeting imminent de Trump, obligeant le milliardaire à l’annuler. Trump a condamné ceux qu’il jugeait responsables des échauffourées qui ont suivi en les qualifiant de «voyous».

Ouvriers blancs

Rien de tout cela ne permet toutefois de nier les faits matériels sur lesquels repose l’attrait pour Trump des blancs de la classe ouvrière. L’effondrement de l’économie industrielle au lendemain de la Grande Récession a provoqué un véritable désespoir. La classe moyenne perd du terrain depuis un long moment et les emplois se font rares pour les personnes qui n’ont pas de diplôme universitaire. Même dans les régions où de nouvelles usines ont vu le jour, les syndicats sont rares et les salaires sont bas, à la suite d’un nivellement par le bas qui se produit dans les villes qui se battent pour conserver les derniers emplois du secteur manufacturier. Lorsque le désespoir économique se double de la perte d’espoir –comme nous l’avons vu dans les années 1980, lorsqu’une première vague de désindustrialisation a dévasté les quartiers des centres-villes–, les conséquences sont tragiques.

L’impact de ces tendances a été souligné dans une vaste étude publiée à l’automne 2015, qui montrait un taux de mortalité en pleine hausse chez les Américains des classes moyenne et ouvrière, principaux partisans de Trump. Anne Case, professeure à l’université de Princeton, et Angus Deaton, son coauteur, ont découvert que les Américains blancs de la classe ouvrière sont de plus en plus nombreux à se suicider ou à mourir d’une trop grande consommation d’alcool et de drogues. «En 1999, écrit Case pour Quartz, les personnes de ce groupe mouraient quatre fois plus que les Américains possédant un diplôme d’enseignement secondaire ou universitaire d’un empoisonnement accidentel causé par l’alcool ou la drogue. En 2013, ils étaient sept fois plus nombreux à mourir que leurs concitoyens plus instruits. En 2013, ils se suicidaient aussi deux fois plus que les personnes ayant suivi des études plus poussées, et mouraient cinq fois plus d’une maladie du foie due à l’alcoolisme ou d’une cirrhose que les diplômés de l’université

Ces hausses de la mortalité sont si importantes, pour les blancs ayant entre 45 et 54 ans, qu’elles ont fait baisser l’espérance de vie globale. Les jeunes blancs, quant à eux, doivent faire face à des taux de toxicomanie en augmentation et à une augmentation correspondante de la mortalité.

Organisez un meeting de Trump et vous rencontrerez des personnes qui ont vécu ces changements de près. Ce sont des enseignants, des policiers, des propriétaires de petits commerces et des fonctionnaires municipaux, qui occupent des emplois proches des professions de classe moyenne dans les villes rurales ou les banlieues anciennes, zones dans lesquelles le soutien à Trump est le plus ardent. Lors de la primaire dans le Michigan, par exemple, Trump a remporté la plupart de ses votes d’électeurs dont les revenus s’élèvent à moins de 50.000 dollars annuels. Dans le New Hampshire, il a largement séduit les électeurs gagnant moins de 100.000 dollars. En fait, quels que soient les États, Trump remporte les primaires grâce au vote des salaires modestes de la classe moyenne.

Aujourd’hui, la sécurité que fournissait le fait d’être blanc a disparu pour de nombreux Américains

Ces Américains un peu plus nantis ont vu leurs proches et leurs amis tomber dans la dépendance, que ce soit à la drogue, à l’alcool ou aux aides sociales. S’ils sont compatissants pour ceux qui souffrent de cette situation critique (ce qui explique pourquoi la demande d’aides supplémentaires que fait Trump pour les vétérans et les seniors leur parle), ils sont également frustrés et en colère. Le pays et ses dirigeants ont fait une promesse: si vous travaillez dur, vous vous en sortirez. Mais ça ne s’est pas passé ainsi. En réalité, pour des millions d’Américains, c’est l’inverse qui s’est produit: ils ont travaillé dur et sont restés sur le bord du chemin. Ils ont peur, que ce soit pour eux-mêmes ou pour leurs enfants. Et Trump parle pour eux. «Que voulons-nous tous? a demandé Trump lors d’un rassemblement à la veille du caucus du Nevada. Nous voulons la sécurité. Nous voulons un pays fort.» Ceux qui ressentent le plus l’insécurité se sont tournés en masse vers le magnat de l’immobilier pour le soutenir.

Cela étant dit, les préjugés raciaux expliquent aussi le soutien à Trump. Ces dernières années, faire partie du plus haut rang de la hiérarchie raciale n’était pas sans avantages. Historien et politologue, Ira Katznelson explique dans Lorsque l’Affirmative Action était blanche: un récit inédit des inégalités raciales dans l’Amérique du XXe siècle, qu’être blanc était traditionnellement la voie directe pour jouir de la sécurité de la classe moyenne, la clé qui permettait d’obtenir un emprunt immobilier et de bénéficier de programmes d’enseignement, le gouvernement fédéral cherchant à construire une classe moyenne blanche au milieu du XXe siècle. Même après la naissance du mouvement pour la défense des droits civils et la fin de la discrimination officielle contre les Afro-Américains, être blanc et de classe moyenne offrait toujours une protection contre les pires accidents de notre économie. La drogue, les ghettos et la dépendance existaient chez les blancs dans certaines petites zones du pays mais ils étaient communément considérés comme des problèmes touchant les populations noire et latino-américaine mais pas les blancs. Ce n’est plus vrai aujourd’hui. Aujourd’hui, les blancs de classe moyenne sont aussi touchés par la toxicomanie et la dépendance, ce qui ajoute un élément racial à l’anxiété économique, puisque la sécurité que fournissait le fait d’être blanc a disparu pour de nombreux Américains.

Peur primale

Des objections peuvent être faites à cette analyse. Il est possible, par exemple, que la décision d’Obama de faire avancer les politiques progressistes et de galvaniser une base progressiste ait entraîné un contrecoup partisan inévitable, dont fait partie Trump. Si Obama avait gouverné plus modérément, s’il avait essayé de trouver un espace dans cette coalition pour les électeurs blancs de la classe ouvrière, alors le «trumpisme» serait peut-être resté au fond de sa tanière.

Mais cette analyse ignore à quel point Trump reflète les choix spécifiques des Républicains et des élites conservatrices. Des théories du complot anti-Obama aux attaques le faisant passer pour un ennemi des États-Unis, les conservateurs ont choisi de nourrir ce ressentiment et cette anxiété. On peut établir un lien direct entre l’essor de Trump et l’hystérie raciste de certaines émissions de radio, où des personnes comme Rush Limbaugh, soutien actif de Trump, ont prévenu qu’Obama mettrait le monde sens dessus dessous. «L’époque où [les minorités] n’avaient pas de pouvoir est terminée, et elles sont en colère, avait dit Limbaugh à ses auditeurs. Elles veulent utiliser leur pouvoir pour se venger

Il faut aussi songer à quel point ces électeurs auraient trouvé cet hypothétique partenariat défavorable à leurs intérêts tels qu’ils les conçoivent. Même si Obama était allé vers eux, ils n’auraient été que de simples partenaires dans une coalition plus grande, alors qu’ils veulent être ceux qui dirigent. Trump s’adresse à ce désir lorsqu’il déclare (de manière plus ou moins subtile) qu’il veut «rendre sa grandeur à l’Amérique» en faisant de l’ouvrier américain blanc le centre de son univers.

Durant toute leur histoire, les États-Unis ont vu leur paysage racial et économique évoluer. Et durant toute cette histoire, une importante minorité d’Américains blancs a répondu à ces changements incessants par une peur primale d’être dominé, de se retrouver au bas de l’échelle. C’est l’une des plus grandes forces de la vie américaine. Des politiques et des démagogues de toutes sortes se sont servis de cette peur bien avant Trump. Elle est si puissante que les chercheurs ont trouvé un lien direct et fort entre la proportion d’esclaves d’un comté donné avant l’abolition et la part de votes républicains aujourd’hui. Plus une région donnée possédait d’esclaves, plus le vote républicain y est important.

La bonne nouvelle est que les mouvements comme celui de Trump finissent souvent par disparaître. La mauvaise nouvelle est que, même s’ils perdent, ils ont une influence conséquente. L’un des prédécesseurs de Trump, le gouverneur de l’Alabama George Wallace, n’a jamais remporté l’investiture démocrate. Toutefois, il a eu une influence considérable sur la direction de la politique nationale, donnant à Richard Nixon les bases pour sa «Stratégie du Sud» misant sur le ressentiment racial qui façonnera et définira la politique américaine pour les quatre décennies à venir.

Pour les Américains opposés à Trump, il est tentant de croire que sa base électorale n’est qu’une minuscule partie des États-Unis, que ce ne sont que les derniers soubresauts de vieux préjugés raciaux. En fin de compte, pense-t-on, ils finiront aussi par disparaître.

Mais c’est un vœu pieux. Les États-Unis sont un pays hétéroclite mais ce pays est essentiellement blanc. Et le phénomène Trump peut encore rassembler des millions d’électeurs. Et cet «en fin de compte» pourrait mettre longtemps à venir. Entre temps, le phénomène Trump –puissant mélange de préjugés décomplexés, d’agressions nationalistes et de politique économique hétérodoxe– pourrait prospérer. En fait, c’est ce qu’il va probablement faire, puisque les tendances qui ont produit Trump –économie fragile, classe ouvrière blanche mal en point, classe moyenne blanche précaire, population non blanche en augmentation, impasse politique et puissance politique accrue des minorités– sont toujours actuelles.

Étant donné la montée plus que difficile qui l’attendrait à une élection générale, l’homme qu’est Trump possède une date de péremption. Mais le Trumpisme entrera dans le firmament de la politique moderne, un courant puissant qui façonnera l’avenir du parti républicain, et du parti démocrate également. Trump a fait son entrée en scène comme un clown. Mais, lorsqu’il en sortira, il le fera en tant que nouvelle icône d’un mouvement familier de la vie américaine.

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