La campagne d’Algérie de Sarkozy est avant tout une campagne électorale

Nicolas Sarkozy à Nice, le 9 mars 2012 | CLAUDE PARIS/AFP

Nicolas Sarkozy à Nice, le 9 mars 2012 | CLAUDE PARIS/AFP

Derrière les critiques de l'ancien président de la République sur la commémoration du 19 mars, on retrouve l'importance des centaines de milliers d’électeurs pieds-noirs.

C’est à une violente charge contre François Hollande que se livre Nicolas Sarkozy, vendredi 18 mars, dans une tribune publiée par Le Figaro où il accuse le président de la République d’avoir «choisi délibérément le 19 mars, date du cessez-le-feu qui suivit la signature des accords d’Évian, pour commémorer la fin de la guerre d’Algérie»:

«Choisir la date du 19 mars, que certains continuent à considérer comme une défaite militaire de la France, c’est en quelque sorte adopter le point de vue des uns contre les autres, c’est considérer qu’il y a désormais un bon et un mauvais côté de l’Histoire et que la France était du mauvais côté.»

Cette position n’est pas nouvelle de la part de l’ancien président de la République: elle prolonge celles affichées à la fin du précédent quinquennat, avant donc le vote par une assemblée et un sénat de gauche de la loi du 6 décembre 2012 instituant le 19 mars comme journée du souvenir. En mars 2012, à l’époque du cinquantenaire des accords d’Évian, son secrétaire d’État aux Anciens combattants, Marc Laffineur, avait rejeté l’idée d’une commémoration le 19 mars:

«Si le 19 mars évoque la joie du retour des militaires français dans leurs familles, il marque également l’amorce d’un drame pour les rapatriés, contraints au déracinement, et le début d’une tragédie pour les harkis massacrés dans les semaines qui suivirent, au mépris des accords d’Evian.»

Dans les derniers mois de son quinquennat, Nicolas Sarkozy avait, notamment sous l’impulsion de Patrick Buisson, multiplié les gestes discrets en direction de cet électorat, qu’il s’agisse des pieds-noirs (les rapatriés) ou des harkis (les Algériens engagés aux côtés de l’armée française). En 2011, un décret de la présidence de la République avait décoré de la Légion d’honneur Jean-François Collin, ancien de l’OAS qui verra sa décoration lui être retirée deux ans plus tard et avait par ailleurs déclaré: «Je vous promets que je ne porterai jamais cette croix tant qu’il y aura un gaulliste ou un ami du FLN à l’Élysée.» Surtout, le chef de l’État avait causé une polémique en décorant de la grand-croix de la Légion d’honneur Hélie Denoix de Saint-Marc, ancien grand résistant et déporté à Buchenwald, mais aussi engagé aux côtés des généraux putschistes au printemps 1961.

Plus performant en 2012 qu’en 2007

À l’époque, l’Élysée évoquait en guise de justification un acte «militaire» et non «politique», mais la gestion de la mémoire de la guerre d’Algérie était et reste bien sûr aujourd’hui éminemment politique, à huit mois de la primaire ouverte à droite et à un an de l’élection présidentielle. En mars 2014, l’Ifop avait consacré une intéressante note au sujet, intitulée «Le vote pied-noir: mythe ou réalité?», où l’institut notait, ce qui se vérifie à nouveau cette année, que «la communauté pied-noire suscite souvent une attention particulière à la veille des échéances électorales importantes». L’institut y évaluait le nombre de personnes se définissant comme pied-noires à 800.000 à cette date et le nombre de personnes revendiquant une ascendance pied-noire à 3,1 millions (7% de l’électorat), avec des pointes allant jusqu’à 15% de l’électorat potentiel en Paca.

La gestion de la mémoire de la guerre d’Algérie reste éminemment politique, à huit mois de la primaire ouverte à droite et à un an de l’élection présidentielle

En 2012, Nicolas Sarkozy avait obtenu les voix de 64% de cet électorat au second tour face à François Hollande mais avait surtout réussi, ce qui était loin d’être gagné en début de campagne, à capter dès le premier tour une partie du vote qui aurait pu aller vers Marine Le Pen: son score chez les pieds-noirs était alors plus élevé de 10 points que son score national (38% environ), là où la candidate du FN n’affichait qu’un survote de 3,5 points (21,5%). À l’inverse, en 2007, Nicolas Sarkozy avait recueilli au premier tour le même score dans l’électorat pied-noir qu’auprès de l’ensemble de la population (31%), là où Jean-Marie Le Pen, beaucoup plus identifié «Algérie française» que sa fille, doublait quasiment le sien (18%). Si sa campagne de 2007 avait été plus centrée sur la valeur travail et moins sur l’identité, il avait pourtant, là aussi, ciblé cet électorat, notamment dans un discours prononcé à Toulon le 7 février 2007:

«À tous ceux d’entre vous qui sont revenus des colonies en ayant tout abandonné, n’emportant avec eux que leurs souvenirs de jeunesse et cette nostalgie qui ne les quittera plus jamais, je veux dire que, si la France a une dette morale, c’est d’abord envers eux.

 

Aux enfants des harkis qui ont servi la France, qui ont dû fuir leur pays et que la France a si mal accueillis, je veux dire que si la France doit des excuses et des réparations, c’est à eux qu’elle les doit.»

De même, le 9 mars 2012, à Nice, il lançait, lors d’un discours tenu à 450 pieds-noirs et harkis: «Pour que vous puissiez pardonner, la République doit reconnaître qu’il y a eu une forme d’injustice, d’abandon. C’est fait.»

Clientèle

Critiques envers François Hollande, les derniers propos de Nicolas Sarkozy s’inscrivent aussi dans le contexte d’une concurrence des droites, alors que la qualification de l’ancien chef de l’État, s’il est investi, pour le second tour de la présidentielle, est loin d’être assurée et qu’il accuse un net retard dans les sondages sur Marine Le Pen. La dernière polémique en date sur ce thème remonte d’ailleurs à l’automne 2015: le maire de Béziers Robert Ménard (apparenté FN) avait rebaptisé la rue du 19-mars pour la renommer rue du commandant Hélie-Denoix-de-Saint-Marc. Comme l’écrivait alors notre chroniqueur Nicolas Lebourg, «sur la question de la défense des rapatriés d’Algérie, l’extrême droite a une longue pratique. L’UMP et le FN se disputent la clientèle» et «la thématique de l’abandon des harkis permet tout à la fois de se faire le chantre d’un patriotisme de contrat social et de faire passer un virulent message contre la présence d’origine arabo-musulmane en France».

Notons par ailleurs que, en 2012, si le vote des pieds-noirs tranchait nettement avec la moyenne, c’était beaucoup moins le cas pour le vote des personnes revendiquant une ascendance pied-noire, Nicolas Sarkozy ne recueillant dans cette catégorie «que» 52% au second tour face à François Hollande. Une preuve que cet effet est parti pour s’estomper progressivement dans les prochaines années mais qu’il reste encore suffisamment important pour essayer d’aller grappiller des voix à une présidentielle ou lors d’une primaire ouverte, où une région comme Paca devrait être une place forte de l’électorat sarkozyste.

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