800 millions de francophones en 2050? Chiche!

Au Senegal I SEYLLOU / AFP

Au Senegal I SEYLLOU / AFP

Si les prédictions démographiques nous annoncent un boom de la population francophone, celui-ci pourrait être bien moins automatique que ne le laissent penser les statistiques. Concurrencé et peu soutenu, le français devra se battre pour garder toute sa place en Afrique.

«Les nouvelles sont mauvaises d’où qu’elles viennent», chantait l’autre. Dans le ciel français, maussade depuis longtemps, une annonce avait retenti comme un coup de tonnerre. C’était en 2014: une étude réalisée par Natixis annonçait que la langue française serait la plus parlée au monde à l’horizon 2050. Même si ces résultats ont été, depuis, remis en cause, les projections officielles ont encore de quoi donner le vertige. En l’espace d’une génération, le nombre de francophones pourrait bondir de 274 millions à 700 voire 800 millions

Que l’on soit clair: un tel ressort ne provient pas du Canada où l’assimilation des immigrés en anglais fait perdre au français du terrain. Ni de la Roumanie, de la Bulgarie ou du Liban, pays de tradition francophile où le français fait face à l’attraction croissante de l’anglais. Et encore moins du Vietnam où il est carrément en voie de disparition. Le moteur à réaction de la francophonie, c’est bien sûr l’Afrique subsaharienne et équatoriale. Un continent où la natalité demeure encore débridée. Un pays comme le Niger pourrait ainsi tripler sa population au cours des décennies prochaines. Demain, le continent africain abritera donc peut-être 80% des francophones. 

Les défenseurs du français, échaudés par des discours alarmants serinés depuis longtemps sur l’avenir de leur langue, relèvent la tête. Les projections dessinent enfin des courbes avantageuses pour la francophonie. Pourtant, ces statistiques demeurent virtuelles. Parce que la science démographique n’est pas exacte. Et surtout parce qu’on ne sait pas si le français se maintiendra là où s’écrit son avenir: en Afrique. 800 millions de francophones en 2050 représentent donc d’abord un combat avant d’être un constat. Un combat dans lequel la France doit se mouiller faute de quoi elle y perdra des plumes.

Une langue véhiculaire qui est entrée dans les familles

Pour vingt-et-un États africains, le français n’est pas une langue étrangère. Les pays africains –hors Maghreb– une fois devenus indépendants, ont opté pour l’idiome de l’ancien colonisateur. Il s’agissait d’en faire la langue véhiculaire pour les multiples ethnies vivant au sein des États nouvellement créés. Même la Guinée, qui a brutalement rompu avec la France dès 1958, a gardé le français comme langue officielle. Le français présentait également l’intérêt de représenter une langue d’ouverture sur le monde.

Une cinquantaine d’années plus tard, l’Afrique francophone ne forme pas un seul bloc. Selon les pays, le français présente un visage différent. Assez rarement langue maternelle, elle s’acquiert d’abord dans un cadre scolaire. Mais son degré de diffusion est amplifié dès lors que l’on est en présence d’un taux de scolarisation élevé, d’une urbanisation importante et d’une forte dispersion des groupes ethniques.

Au Benin, par exemple, le français est très diffusé et on estime que la totalité des habitants du pays devrait le parler en 2060: c’est le haut niveau de scolarisation qui rend la langue française accessible au plus grand nombre.

Au Cameroun et surtout au Congo, le français est si répandu qu’il s’est même introduit à l’intérieur des maisons de la classe moyenne citadine ayant fait des études. La littérature congolaise francophone est, par ailleurs, reconnue pour sa qualité avec des écrivains primés tel Alain Mabanckou. Pourquoi écrire en français? Parce que c’est «la seule langue dans laquelle je peux m’exprimer, insuffler ma danse congolaise, mon souffle congolais», déclare l’auteur. Le français pour dévoiler son âme congolaise: cette langue n’appartient, dès lors, plus à la France.

Au Gabon, le français galope, profitant du contexte urbain (75% de citadins) avec l’agglomération de Libreville. Un nombre croissant de Gabonais l’adopte comme langue maternelle: on le parle sur les marchés, et même aux nourrissons.

En Côte d’Ivoire, le français est sorti franchement de l’école pour rejoindre non seulement les foyers, mais aussi la rue. Une nouvelle version du français y a éclos: le nouchi. Ce langage identitaire, créé par une jeunesse en rupture de ban et parfois délinquante, s’est répandu dans toute la société. Et ce parler de la rue bouscule les standards du français. Des phrases se retrouvent dénuées d’articles. Une multitude d’expressions nouvelles foisonnent en Côte d’Ivoire. On y entend ainsi «chien ne mange pas chien» ou «beaucoup de viande ne gâche pas la sauce». Les néologismes se multiplient. Certains nouveaux mots voyagent et parviennent même jusqu’aux cours de récréation françaises: il en est ainsi du verbe «s’enjailler», dérivé d’«enjoy». Les Ivoiriens se sont tellement appropriés le français que certains linguistes estiment qu’on assiste à une forme de créolisation.

Sur les rives du Golfe de Guinée –Nigéria, Ghana et Guinée Equatoriale exceptés–, le français dispose donc d’une assise solide et capitalise sur une image valorisante. Ailleurs en Afrique, la langue française a emprunté un autre chemin.

La langue des dictées et des formulaires administratifs

Au Sénégal et dans le Sahel, le français demeure la langue de l’administration, des médias et d’une partie de l’économie formelle. Et il reste incontournable à l’écrit. Mais, ici, peu d’appropriation par les jeunes dans la rue ou par les griots des campagnes. On l’entend certes dans les cours de récréation de quelques prestigieux établissements scolaires des capitales, mais il s’agit d’infimes minorités. 

Les thèses et mémoires en lettres [des Sénégalais] étaient comparables à ce qui se faisaient au Canada ou en France

Lilyan Kesteloot

Au Niger par exemple, «le français n’y est parfaitement maîtrisé que par les Nigériens des milieux favorisés ou les élèves issus des lycées privés de Niamey. […] Un français très approximatif est pratiqué dans les médias publics et privés , notait la Commission sur la francophonie économique présidée par Jacques Attali en 2014. Car pour tous les autres établissements publics, les États africains sont souvent complètement dépassés par l’afflux de si nombreux enfants. Les classes comptent jusqu’à 80 élèves. Elles sont tenues par des enseignants, souvent peu formés, et parfois désarçonnés à l’idée d’enseigner en français les mathématiques à des élèves qui maîtrisent à peine cette langue.

Lilyan Kesteloot, spécialiste belge de la littérature negro-africaine francophone constate qu'en cinquante ans d’indépendance, le français en Afrique a «terriblement reculé». À l’époque, se rappelle-t-elle, «les thèses et mémoires en lettres [des Sénégalais] étaient comparables à ce qui se faisaient au Canada ou en France». Quand les jeunes sénégalais ont-ils l’occasion de pratiquer le français? Jamais, car en cours, «ils écoutent juste», explique-t-elle. Un décrochage qui est aussi affectif: la chercheuse note un désamour du français, des professeurs qui rechignent à le transmettre à des élèves, moins envieux de l’apprendre.

L'essor des langues locales

Et dans plusieurs de ces États, des langues locales ont supplanté le français comme langue véhiculaire à l’oral. Le bambara au Mali, le wolof au Sénégal et le sangaï en Centrafrique permettent aux diverses ethnies de ces pays de communiquer entre elles. Cette situation déstabilise la place du français, langue officielle, au sein des plus hautes instances de l’État. Au Sénégal, on a ainsi établi un système de traduction simultanée au Parlement car même les parlementaires se maîtrisent pas tous le français.

Les Congolais, les Gabonais ou les Ivoiriens se sont appropriés le français. Mais ailleurs, lorsque cette langue est avant tout perçue comme celle de l’ancien pays colonisateur, on se questionne sur son intérêt pour l’avenir. Une fenêtre pour s’ouvrir sur le monde? Mais alors, pourquoi ne pas opter pour la langue numéro un: l’anglais? Même au pays de Senghor, certains y songent. Suivant l’exemple du Rwanda, qui, sous l’impulsion de Paul Kagamé, a sauté le pas pour changer d’aire linguistique. Ce pays a intégré le Commonwealth dans la foulée et affiche aujourd’hui des taux de croissance à faire pâlir d’envie nombre de ses voisins.

Désormais, les regards se tournent vers le pays limitrophe, géant francophone: la République Démocratique du Congo (RDC). 85 millions d’habitants sur une surface équivalent à trois fois et demie la France. Un bastion de la langue française au cœur de l’Afrique. 57% de la population le parle (soit environ le double du Sénégal). Langue des élites, il est aussi répandu dans le monde professionnel et dans toutes les relations formelles ou écrites. Mais là encore, les structures scolaires n’ont pu absorber cette jeunesse toujours plus nombreuse. Le niveau de français a baissé au point d’inhiber les Congolais pour s’exprimer dans cette langue.

Le lingala, une des langues locales, s’y est alors substitué en tant qu’idiome véhiculaire. Au lendemain de l’indépendance, le français, perçu comme une langue prestigieuse, était parlée sur les campus universitaires. Mais dès les années 1980, il a perdu de son aura. Les jeunes s’en sont détachés, aspirés par le rêve américain. Albert Yuma Mulimbi, homme d’affaires congolais justifie ce tournant par une politique de visa restrictive: 

«La France nous oblige à envoyer nos enfants, ceux des élites, en Grande-Bretagne, aux États-Unis ou au Canada. Aux États-Unis, ça prend deux jours pour avoir un visa. Le vrai frein à la francophonie, ce sont les institutions politiques: pour les jeunes étudiants, il faut de la mobilité.»

La francophonie économique au secours

L’explosion démographique saturant le système scolaire, une image ternie du français, le retour en force des langues locales, des élites éblouies par le rayonnement des universités anglo-saxonnes… C’est le cocktail bien amer qui pourrait finir par devenir létal pour le français en Afrique. Avec un effet d’entraînement à l’échelle mondiale. Car si le nombre de francophones décline, pourquoi un Japonais ou un Argentin déploierait-il de l’énergie pour l’apprendre comme langue étrangère? «Le risque est grand. […] Beaucoup de choses pourrait conduire à un effondrement […] et on pourrait retomber à 100 millions de francophones», prévient Jacques Attali [par ailleurs actionnaire de Slate, ndlr]. Des augures qui ne peuvent que dépiter les défenseurs du français.

La francophonie, ça n’est pas seulement se retrouver dans de beaux salons et discuter en mettant les imparfaits du subjonctif

Omar Bongo

Mais depuis quelques années monte en puissance un nouveau concept: la francophonie économique. Elle pourrait assurer au français son avenir prometteur. «La francophonie, ça n’est pas seulement se retrouver dans de beaux salons et discuter en mettant les imparfaits du subjonctif, expliquait Omar Bongo, président du Gabon. Mais la question que pose la jeunesse est: qu’est-ce que ça met dans l’assiette?» Et les études le confirment: le partage d’une même langue est un formidable accélérateur de «business». Générateur de plus de confiance, de mobilité et de compréhension. Le taux de multiplication des échanges entre des pays ayant la même langue en partage oscille entre 30 et 60%. La croissance soutenue que l’on promet à l’Afrique représente, dès lors, une source de richesses pour tous les autres pays francophones.

Parallèlement, la révolution numérique et des médias donne au critère linguistique une acuité plus décisive que jamais. Que ce soit sur le marché publicitaire, de la musique ou des applications téléphoniques. Gilles Marchand, de la Radio Télévision Suisse, explique: «La francophonie est le souffle qui me permet d'exister dans mon propre pays. Je viens d'une petite minorité (20% de francophones en Suisse). Mais quand je dis qu'aujourd'hui, il y a 100 fois plus d'audience en Afrique qu'en Suisse, je pèse différemment dans mon propre pays.» On change complètement d’échelle. Derrière la francophonie, et au-delà de la culture, c’est un Eldorado que l’on découvre. La commission Attali avait chiffré les retombées de la francophonie économique: 350.000 emplois d’ici 2020 et un million en 2050 rien que pour la France.

Snober la francophonie: attention danger 

Le défi linguistique est donc immense, et raisonner uniquement à l’échelle nationale ou européenne ne suffit plus. Dans ses choix, la France pourrait ouvrir ses horizons à l’ensemble de son aire linguistique. Une multitude d’initiatives ont été couchées sur des rapports: favoriser la mobilité des hommes d’affaires, former des étudiants africains en cinéma, créer un Netflix à la française, contribuer à former des professeurs africains, sensibiliser les enfants français à la littérature francophone. Et comment réagit la France? Elle tourne le regard ailleurs. Ses élites, au pire, elles s’en moquent. Au mieux, elles se reposent sur l’héritage existant: un incroyable réseau mondial, riche de quelque 100 instituts, 490 lycées et 800 alliances français, légué par leurs prédécesseurs.

Regardez le russe et l’allemand: plus personne ne parle ces langues dans le monde

Alain Mabanckou

Autre temps, autre mœurs. Les élites d’aujourd’hui imposent l’anglais dans leur conseil d’administration ou renoncent à défendre le français dans les institutions européennes. En refusant de promouvoir le français, elles envoient un signal limpide au reste du monde: le français n’est ni adapté au monde économique d’aujourd’hui, ni pertinent pour décrire la modernité. Décourageant ainsi tous ceux qui souhaitent l’apprendre. Et ce sont bien souvent les francophones non français qui s’en étranglent. L’écrivain libanais Alexandre Adjar constate avec dépit dans son Dictionnaire amoureux du Liban que la francophonie est «ringardisée par les élites françaises, de gauche ou de droite». Pouria Amirshahi, parlementaire socialiste à l’origine d’un rapport défendant la francophonie, déplorait l’inaction sous le mandat Hollande. «Pour l’instant, cela se résume à des mots, sans moyens.» Pourtant, aucune langue, même lorsque le nombre de locuteurs est important, ne voit sa place maintenue sans politique volontariste. «Regardez le russe et l’allemand: plus personne ne parle ces langues dans le monde», remarque le Congolais Alain Mabanckou.

Le français comme une des langues majeures du monde de demain est un pari pascalien. Un pari sur lequel beaucoup d’étrangers ont misé puisqu’on enregistre une recrudescence de l’enseignement du français en Chine, au Nigéria ou dans les pays du Golfe. À New York, d’aucuns évoquent une révolution bilingue: des écoles proposant aux maternelles un enseignement franco-anglais se multiplient. Au Maghreb, le français était voué à être rapidement éliminé après la décolonisation, enfoui sous les réformes d’arabisation de l’enseignement. Mais soixante ans après, à chaque coin de rue, on y entend encore parler français. Au Maroc, Mohammed VI vient même d’annoncer que les matières scientifiques allaient être enseignées à nouveau en français. Beaucoup de pays dans le monde misent sur le fait qu’une grande partie des affaires se feront demain en français. Restent aux Français de jouer. Mais cela implique d’avoir une vision de long terme pour le pays, et non de naviguer à vue.

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