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Affaire Barbarin: que tous les coupables se lèvent!

Philippe Barbarin en décembre 2014 I SAFIN HAMED / AFP

Philippe Barbarin en décembre 2014 I SAFIN HAMED / AFP

De nouvelles révélations atteignant des membres du clergé de Lyon, la situation du cardinal Philippe Barbarin est de plus en plus menacée. Sera-t-il le bouc émissaire d'un phénomène qui dépasse les rangs du clergé?

Non, l’archevêque de Lyon n’est pas ce monstre de suffisance décrit par certains médias, des internautes et des réseaux sociaux rebelles à toute nuance. L’auteur de ces lignes connaît très bien Philippe Barbarin, depuis l’époque où il était aumônier de lycée dans la banlieue Est de Paris. C’est là que le jeune prêtre, fils d’une famille de neuf enfants (dont quatre entrés en religion), avait été repéré par Jean-Marie Lustiger, alors archevêque de Paris, dont il partageait la sensibilité favorable à un catholicisme qui ose davantage s’affirmer.

À la surprise de beaucoup, ce natif de Rabat –aujourd’hui de 65 ans– avait été promu évêque par Jean-Paul II en 1998. D’un très petit diocèse certes (Moulins dans l’Allier), pour faire ses gammes. Mais quatre ans plus tard, Mgr Barbarin était propulsé à la tête de l’archevêché de Lyon, le «premier» de France dans l’ordre historique (d’où le nom honorifique de «primat des Gaules» donné à son titulaire). Il succédait à trois figures connues (Decourtray, Billé, Balland) vaincues –en moins de huit ans– par un cancer.

Lyonnais de l'année 2015

Très vite, parce qu’il «survit» à ce poste maudit, Philippe Barbarin devient la coqueluche de Lyon. Il sera même élu, en 2015, par Lyon Mag, le «Lyonnais de l’année», devant Florence Foresti et Najat Vallaud-Belkacem! En effet, l’archevêque bouscule les codes, fait son jogging sur sa colline de Fourvière, dévore les albums de Tintin (dont il n’ignore aucune des répliques-cultes), comme les grandes revues théologiques.

Féru d’éthique, il plastronne devant les médecins, les patrons, les avocats de la ville, séduit et déconcerte dans les beaux quartiers comme dans les banlieues du Rhône. Il se bat contre l’avortement, l’euthanasie, le mariage pour tous, vole au secours des Roms. Il a les meilleures relations du monde avec le maire Gérard Collomb, le grand rabbin Richard Wertenschlag et Kamel Kabtane, dirigeants des communautés juive et musulmane.

La situation du cardinal Barbarin est devenue très fragile. Les langues se délient à Lyon où l’on redoute des manifestations la semaine prochaine

Avocat du dialogue entre les religions, il fait des allers-retours à Madagascar où, jeune prêtre, il avait été professeur de séminaire et où il soutient encore des écoles et des dispensaires en difficulté. Depuis deux ans, après des visites en Irak, il est l’un des évêques français les plus courageusement attachés à la défense des chrétiens d’Orient persécutés. Et il plaide sans relâche pour l’accueil des refugiés dans son diocèse.

Bon pasteur, mais piètre gestionnaire

Ce cardinal, qui a été l’électeur de Benoit XVI et du pape François aux conclaves de 2005 et de 2013, est un grand spirituel, mais aussi un homme plutôt solitaire, instinctif, un inclassable aux convictions et amitiés peu conventionnelles. Un homme de «coups» qui lui valent des mésaventures comme celle qui, aujourd’hui, le place, mal conseillé, mal entouré, au cœur du scandale de la pédophilie. On n’a pas oublié sa calamiteuse interview de 2013, avant une manifestation contre le mariage homoxuel, sur les conséquences d’une loi dont il faisait une «rupture de société »: «Après, ils vont vouloir faire des couples à trois ou à quatre. Après, un jour peut-être, l’interdiction de l’inceste tombera. Il y aura des demandes incroyables qui commenceront à se faire jour!» 

La situation du cardinal Barbarin est devenue très fragile. Les langues se délient à Lyon où l’on redoute des manifestations la semaine prochaine, semaine sainte avant Pâques (27 mars), quand il ira dans les rues comme chaque année en procession. Sans doute a-t-il encore des soutiens. Les paroissiens ne le lâchent pas. Ils disent aux micros leur surprise devant les faits reprochés aux trois prêtres abuseurs. Mais les responsables du diocèse déplorent la gestion de cette crise. Philippe Barbarin aurait agi cavalier seul. Il n’a pas pris à temps la mesure des dégâts, su s’entourer d’un conseil de communication, éviter des dérapages médiatiques comme celui où il s’est laissé aller à dire: «Les faits sont prescrits. Dieu merci!» Il s’obstine dans la thèse que les faits sont anciens et qu’il ne savait pas.

Faux, dit-on au plus haut niveau dans le diocèse. Tout le monde dans le clergé lyonnais était informé des faits de pédophilie reprochés aux prêtres Bernard Preynat et Jerôme Billoud, et au courant de la condamnation judiciaire de Bruno Houbert, prêtre de Rodez, pour agressions sexuelles sur adultes, «accueilli» charitablement à Lyon par l’archevêque qui l’a nommé curé de la paroisse Sainte-Blandine à Millery (Rhône). On peut être bon «pasteur», mais piètre gestionnaire.

Une église tétanisée

On se dit que le temps n’est plus aujourd’hui à la recherche d’alibis, ni à l’absolution. Le cardinal de Lyon est devenu l’emblême d’une église détestée pour sa gestion désastreuse des affaires de pédophilie. D’une église tétanisée qui, depuis trente ans, à Rome et en France, n’ignore plus le nombre des abus sexuels commis sur des mineurs. D’une église qui n’est sans doute pas complaisante, comme on l’a dit et écrit, mais est souvent aveugle, gère ses affaires avec amateurisme, redoute plus que tout le scandale et la mauvaise réputation, refuse de croire les plaignants, déplace ses mauvais éléments au lieu de les virer. Qui est toujours prête à pardonner, donner une seconde chance au pécheur, mais est incapable de faire le ménage dans ses rangs. Qui, ainsi, en voulant se protéger, trahit des innocents et son propre Évangile.

Bien sûr, elle n’est pas restée inactive depuis le début des années 2000 quand le scandale est devenu planétaire. Jean Paul II, malade et très âgé, a tardé à en prendre la mesure. Fort du souvenir des campagnes communistes de dénigrement contre ses prêtres polonais, il a défendu des pédophiles notoires comme le fondateur des Légionnaires du Christ.

Juste avant d’être élu pape à son tour, le cardinal Joseph Ratzinger, bien placé à la tête de la congrégation compétente à Rome, avait déploré publiquement, à Pâques 2005, les «souillures» au sein de l’église. Le pontificat de Benoit XVI (2005-2013) a été marqué par une mise en oeuvre concrète, insistante, de «la tolérance zéro», de la collaboration avec les justices civiles, du repentir et des réparations dûes aux victimes. Le pape François a repris ce travail, l’a amplifié et créé à la Curie une commission compétente, mais pour des résultats qui tardent aussi à venir.

Le coupable idéal

C’est le souvenir d’affaires plus anciennes qui, aujourd’hui, remonte à la surface et, comme à Lyon, fait des ravages. Si les évêques français se montrent plutôt frileux dans leur défense du cardinal Barbarin, c’est parce qu’ils savent que leur propre diocèse est menacé par le scandale, que d’autres affaires hantent «leurs placards». Ils ont pris des mesures de prévention importantes au début des années 2000, sanctionné des actes qui venaient d’être révélés, déféré leurs auteurs devant la justice, relevé des prêtres de leurs fonctions, mais ils se montrent impuissants face à des révélations de faits très anciens, prescrits pour la plupart, dénonçés par des plaignants victimes, dans leur enfance, d’agissements honteux qu’ils ont tus, que leurs parents n’ont jamais osé dénoncer et qui, aujourd’hui, en âge eux-mêmes d’être parents, veulent solder ce passé en signe de protestation contre l’église et des parents pusillanimes.

Barbarin paie pour le camouflage des déviances sexuelles au sein des familles qui, chaque année, fournissent la majorité des plaintes judiciaires pour pédophilie

Oui, l’église a fauté en n’écartant pas à temps ses brebis galeuses. Oui, les victimes ont raison de porter plainte pour que leur cauchemar ne recommence plus. Les communautés paroissiales sont hypocrites en détournant les yeux et en défendant encore leurs prêtres impliqués. Oui, les parents ont manqué à leur devoir de vigilance. Mais comment ne pas constater aussi que le cardinal Barbarin est devenu une sorte de coupable idéal? Le bouc émissaire d’une église dont la posture moralisatrice dérange: par ses combats contre la permissivité, l’avortement, le mariage gay ou l’euthanasie. Par sa défense des roms et des réfugiés.

Libération de la parole

Barbarin paie pour une société qui s’est aveuglée trop longtemps sur le désastre pédophile, en a même toléré certaines expressions avant de faire –tardivement– de la protection de l’enfance une priorité. Il paie pour le camouflage des déviances sexuelles au sein des familles qui, chaque année, fournissent la majorité des plaintes judiciaires pour pédophilie. Il paie pour tous ceux qui tolèrent le laxisme et les pratiques dilatoires à l’intérieur de l’Éducation nationale, de clubs sportifs ou d’associations de jeunesse. Comment expliquer, sinon par les proportions prises par l’affaire Barbarin, l’empressement de Najat Vallaud-Belkacem à annoncer, le 15 mars, que 27 de ses membres impliqués dans des affaires de pédophilie avaient été radiés en 2015?

La parole se libère toujours plus, heureusement, sur les curés qui abusent, sur les parents qui violent, sur les professeurs qui tripotent, sur les familles qui étouffent leurs scandales. C’est une bonne chose. Mais la «criminalisation» d’un homme et d’une église, dans des médias qui ne reculent pas devant les outrances, ne suffira à extirper la réalité d’un mal qui plonge au plus loin ses racines.

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