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Valeurs actuelles et Fdesouche, le mariage blanc

L'hebdomadaire en vogue à droite de la droite s'offre de la pub et va chercher des lecteurs sur le site d'extrême droite. Les deux disent la même chose, mais n’ont pourtant pas tant à se dire.

Il est des gestes qui révèlent l’époque. On clique sur le site Fdesouche.com, aussi connu comme François Desouche, jeu de mot et organe (internet) central des jeunes blancs que le grand remplacement angoisse, et un bandeau publicitaire saute aux yeux, façon X-Files, ce qui ne me rajeunit pas: «Tous les jours, ce qu’on vous cache!» Donc, une invite à s’abonner à la lettre confidentielle de Valeurs actuelles, organe (hebdomadaire) central d’une bourgeoisie de droite désormais sans complexe, qui voterait Sarkozy en pensant Marine Le Pen.

Tout ceci est évidemment simplifié, mais quelle révélation! Que «Valeurs» fasse de la pub sur FDesouche, c’est à la fois baroque et lumineux. Évidemment, ils disent la même chose, le site web et le magazine, et participent d’une même mouvance large de droitisation de la droite, de la formation d’un bloc gaulois en forteresse coléreuse et assiégée, un hérisson d’identité qui lit ou écoute Zemmour, Finkielkraut, Villiers, remâchant sa certitude de lutter pour sa survie face à la subversion gauchiste, islamiste, immigrationniste et amorale… Air connu. «Tant qu’on est encore majoritaire dans ce pays, on doit verrouiller ce qu’on a», me dit Pierre Sautarel, le fondateur de Fdesouche, un trentenaire des Hauts-de-Seine et twittos convulsif avec qui j’échange sur le maëlstrom identitaire…

On romanticise un peu, peut-être.

Le Kop Boulogne et le XVIe bourgeois

Après le symbole, il y a les faits. Ils ne sont pas moins intéressants. Valeurs actuelles n’a pas racheté Fdesouche. Les dirigeants de l’hebdomadaire n’ont jamais échangé avec Sautarel. Et ils sont moins romantiques. Prosaïquement, Valeurs vient chez Desouche pour trouver des lecteurs. L’hebdomadaire a lancé une lettre confidentielle payante et veut la diffuser. Il regarde les viviers potentiels. Il va aussi prospecter sur le site de la Manif pour tous et sur Boulevard Voltaire, agora extrémiste inventée par Robert Ménard. Catholiques ultras et néo-fachos, lisez nous? Dis-moi qui tu recherches, je te dirais qui tu deviens… Ce qui étonne plus, dans le partenariat avec Desouche, c’est le gap sociologique: ces gens gens-là, nonobstant les idées, n’ont a priori rien à voir!

Comment dire? Fdesouche ressemble à feu le Kop Boulogne, cette forteresse bleu-blanc-rouge du Parc des Princes, quand Valeurs pourrait être consulté dans le salon d’un fâché du XVIe arrondissement, en guerre contre l’installation d’un centre pour SDF au Bois de Boulogne. C’est presque le même quartier, mais pas tout à fait pareil.

«Je comprends la démarche de Valeurs. Nos lecteurs se partagent entre le FN et les Républicains, ça rencontre ce qu’ils cherchent», dit Sautarel. Mais le social, ça compte encore? Si la jonction se fait, on pourra réfléchir sur un identitarisme transclassiste. On supputera quelque chose de vaguement fasciste, au gré du temps, puisque c’est un objet du fascisme de nier les classes au profit du nationalisme. N’anticipons pas. Pour l’instant, ce sont quelques dizaines d’abonnés qui ont rejoint Valeurs en provenance de Fdesouche… Et à mieux regarder, ce sont quand même les contradictions qui nous frappent, dans cette histoire. Elles aussi nous disent le moment, quand le vieux monde veut se refaire une santé sur la vitalité des nouvelles couches.

Quinquagénaire et adolescent

Valeurs actuelles est un journal quinquagénaire, grandi dans la rencontre du pompidolisme industriel et des inconsolés de l’Algérie française, où l’on s’est longtemps piqué de bien écrire. Depuis quatre ans, l’hebdomadaire s’est dessalé, larguant les élégances sans avoir tant changé, décidant simplement d’appeler un chat un chat et l’immigration rom une overdose (ou Najat Vallaud-Belkacem une ayatollah, le reste à l’avenant). Ça a marché. Dans l’univers déprimé des hebdos, Valeurs prospère. La presse est un positionnement. L’homme qui a boosté la vieille feuille, Yves de Kerdrel, est un as du marketing et une plume du journalisme économique. Venu des Échos via Le Figaro, il a capté la rage d’une bourgeoisie tricolore et a installé son journal dans la France de Buisson et Zemmour. Il n’a rien inventé, et surtout pas cette France. Il l’accompagne et la conforte et la révèle à elle-même, un peu, en repoussant les limites du convenable…

Fdesouche, au contraire, a changé le pays dans ses profondeurs insoupçonnées, creusant le sillon du désarroi gaulois quand ce n’était pas encore la mode. Le site n’a que onze ans. Il a été salué ici, sur Slate, il y a quelques années, pas sur le fonds de sa pensée mais sur sa simplicité: une compilation d’articles de presse et de vidéos, de faits divers et de polémiques, démontrant dans leur accumulation l’état d’insécurité de la société française, et liant cette insécurité à la question immigrée. L’idée, faussement banale, a été reprise par Laurent Obertone, auteur à succès de La France Orange mécanique il y a trois ans. Lui non plus n’avait rien inventé. Aller chercher dans le réel, ou sa réfraction médiatique, la source et la preuve de ses peurs. «Quand on a lu notre site un ou deux ans, on en a fait le tour. Ce sont toujours les mêmes histoires. Mais cela conscientise les gens, dit Sautarel. On a eu plusieurs générations de lecteurs et on a gagné des combats. La surdélinquance immigrée, par exemple, est aujourd’hui une banalité.» Ainsi se construisent, viralement, les hégémonies. Il faut imaginer Gramsci identitaire.

Sautarel a été webmaster au Front national, puis travailleur indépendant, dit-il, montant des sites internet ou des campagnes de webcommunication. Il ne vit pas de fdesouche. Il y croit. Il est de ces jeunes gens de banlieues lointaines qui se sont sentis chassés de chez eux par leurs contemporains moins blancs et qui pensent que l’antiracisme est un sport de bourgeois. Il est sans illusion sur les fractures de classe et s’amuse aussi à relayer, sur son site, un éditorial de France Inter fustigeant «les racailles du XVIe arrondissement». «Les gens du XVIe ne refuseraient pas un centre culturel saoudien», ironise-t-il. Il est parfois confondant de sincérité blessée, ayant (assure-t-il) remisé son hostilité de jeunesse envers les enfants de l’immigration: «Ils sont, comme nous, des victimes de cette situation.» Il ferraille sur internet avec les antisémites soraliens, ce n’est pas son histoire. Il n’est pas sûr de croire en la «remigration», ce retour mythifié des Français non-gaulois vers les terres de nos aïeux. Il pense juste que les siens ont perdu pied. On ne voit pas de cynisme dans sa panique. On peut évidemment se tromper. Sautarel campe dans le bas de la société, ayant pourtant créé un empire. Fdesouche résaute, alimente, cultive et s’offre même des scoops: on a, typiquement, le bottom-up et la net-génération de l’extrême-droite. C’est ce qui a bluffé Kerdrel, cet aventurier venu du vieux monde, qui a vu un réservoir et une preuve. «Quatre millions de visiteurs uniques, plus que L’Express! On mesure la droitisation du pays...» L’un sème, l’autre veut récolter.

Inclus et exclus

Kerdrel est aussi différent de Sautarel qu’il est possible de l’être: il va bien. Il est d’un bon côté de la France, de vieille noblesse bretonne et de parcours élitaire, des conseils d’administration et de la commission Attali pour la croissance[1]. Il y a rencontré Emmanuel Macron, qui est resté, dit-il, sinon un ami, du moins un homme qu’il estime et avec qui il échange, régulièrement. A l’époque, Kerdrel plaidait pour l’immigration, facteur de croissance. Aujourd’hui, il ajoute «assimilée» à sa définition de l’immigration souhaitable. Ca n’est pas déterminant. Il parle mécaniquement la langue identitaire, qui n’est pas la sienne. Sur Twitter, il s’abonne, consciencieusement, aux comptes les plus baroques de la mouvance réactionnaire. Il fait le métier.

Kerdrel soupire parfois, drôlement, sur son journal qui ne lui ressemble pas, lui, le libéral européen, mais qui est libéral en France? On se demande parfois s’il ne fait pas de l’entrisme élitaire dans le monde de la colère, voulant le ramener aux réalités économiques, les seules qui compteraient? On lui prête une stratégie politicienne: aller rameuter pour le sarkozysme le peuple du Front national? À voir. A la direction de Valeurs actuelles campe aussi le vétéran Étienne Mougeotte, qui ne se fâchera pas avec un futur président Juppé, que les sondages plébiscitent, dans Valeurs comme ailleurs.

Faisons simple. Yves de Kerdrel est un inclus. Il aime donner des signes au monde apaisé, celui dont il vient. En 2013, il était allé chercher Richard Malka, avocat de gauche, de Charlie Hebdo et de DSK, contre le ministre des Finances Pierre Moscovici. L’affaire s’était terminée pacifiquement. Depuis, Malka n’a plus agi pour le journal. Il a même du le rembarrer publiquement, Kerdrel ayant utilisé son nom sans le prévenir dans une autre dispute avec la France de gauche (un échange de horions avec le sénateur David Assouline et la journaliste Sihem Souid). Il n’empêche: l’intention y était, l’intuition stratégique, la preuve par un avocat que Valeurs et son patron ne sont pas des hors-caste, à peine des indécents du monde admis. On est loin du Kop Boulogne et des pauvres blancs de banlieue, et assez loin des lecteurs de Sautarel.

Ceux-ci ne sont qu’une réserve improbable, une armée de gueux pour les campagnes de Valeurs? Yves de Kerdrel poursuit son business-plan. Sautarel prend sa pub pour stabiliser son site, changer du matériel, tenir mieux. Ils ne se parleront pas, on parie? On s’est trompé d’histoire d’amour. Valeurs actuelles et Fdesouche disent la même chose mais n’ont pas tant à se dire, puisque les capitalistes et les purotins se rencontrent rarement. C’est un peu triste mais presque rassurant.

1 — Dont étaient respectivement président et membre Jacques Attali et Eric Le Boucher, cofondateurs de Slate.fr Retourner à l'article

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