Pourquoi les jeunes préfèrent-ils le statu quo?

Lors de la manifestation du 17 mars 2016 à Paris. MIGUEL MEDINA / AFP.

Lors de la manifestation du 17 mars 2016 à Paris. MIGUEL MEDINA / AFP.

Tentons d'expliquer la malédiction qui semble toucher toutes les réformes qui les concernent.

Un récent sondage (Odoxa, 10 mars) montre que 78% des 18-34 ans se disent opposés à la loi El Khomri. Ce refus des réformes par les jeunes n’est pas nouveau. On ne compte plus les projets avortés à la suite de manifestations et de protestations des lycéens et des étudiants. Le pays garde en mémoire le CPE de Dominique de Villepin mais avant lui, il y a eu le projet Devaquet en 1986, le CIP d’Edouard Balladur en 1994, le mouvement lycéen contre la réforme du bac de François Fillon en 2004, la réforme avortée du lycée de Xavier Darcos en 2008, et j’en oublie certainement quelques-uns.

Une malédiction semble toucher toutes les réformes qui concernent les jeunes. Comment interpréter ce qui s’apparente à une énigme sociologique? Car certaines de ces réformes étaient sans doute mauvaises, mais d’autres étaient manifestement de bonne tenue et utiles et ont été tout aussi unanimement rejetées. Un bon exemple est la réforme du lycée de Xavier Darcos, une réforme, inspirée par les préconisations déjà anciennes mais jamais appliquées du rapport Thélot, qui voulait promouvoir des parcours éducatifs plus individualisés et plus souples. Un échec complet et une retraite en rase campagne qui scella la fin de la carrière politique du ministre.

Les jeunes sont-ils aveugles et sourds? Sont-ils simplement conservateurs? L’explication, on en conviendra, est un peu courte. Essayons de proposer quelques pistes d’explication.

Une première piste pourrait s’intituler «les protestataires ne sont pas les payeurs». En effet, les jeunes qui s’opposent aux réformes sont presque toujours des lycéens, le plus souvent issus des lycées généraux, et des étudiants: les représentants syndicaux prétendent représenter l’ensemble des jeunes, mais elle ne constitue en fait qu’une partie de la jeunesse. Ajoutons que ces syndicats lycéens et étudiants ont une très faible représentativité (8-9% de participation aux élections universitaires).

Mais surtout, la jeunesse des lycées professionnels, et plus encore celle qui a abandonné le plus tôt ses études et se trouve sur le marché du travail et souvent à la recherche d’un emploi, ne se joint que très marginalement à ces mouvements. Les syndicats étudiants et lycéens diront peut-être que cette jeunesse est dominée ou n’a pas conscience des enjeux qui concernent sa génération. Mais une explication plus simple, et plus plausible, est qu’elle ne se sent pas concernée par des combats qui visent essentiellement à maintenir inchangé un système (éducatif, d’emploi) qui ne lui est pas favorable.

Une révolte qui ne coûte pas trop cher

Ceci étant, la question reste entière: pourquoi les jeunes qui se mobilisent le font-ils pour s’opposer systématiquement aux réformes? Tout le monde sait que le système éducatif français est loin d’être performant, qu’il est injuste, élitiste et qu’il élimine impitoyablement les élèves les plus faibles.

Une partie de la jeunesse n’a finalement pas trop à perdre à maintenir inchangé ce système injuste

Une explication possible, certes désagréable à entendre, est que cette partie de la jeunesse n’a finalement pas trop à perdre à maintenir inchangé ce système injuste. Elle n’a pas trop à perdre parce que le clivage entre les jeunes qui font des études professionnelles et ceux qui font des études générales est profond et que les derniers nommés, parmi lesquels se recrutent les protestataires, ne s’en sortent pas si mal. Il y a bien sûr, en France, le mythe tenace du déclassement. Eric Maurin, dans un petit livre percutant (La peur du déclassement) l’avait mis à bas. Mais il continue d’être très présent dans le débat public. Il suffit de consulter les études «générations» du CEREQ pour constater que les diplômés du supérieur demeurent dans notre pays, au moins au niveau M2 et avec bien sûr des nuances selon les filières d’étude, très bien protégés du chômage, de la précarité et du déclassement. A l’inverse, la situation des peu ou pas diplômés s’est considérablement dégradée.

Se porter contre les réformes ne coûte donc pas trop cher aux jeunes qui se destinent à poursuivre des études supérieures. Les leaders syndicaux étudiants en tirent quant à eux un bénéfice politique immédiat. Tous ceux qui ont animé des mouvements ces dernières années ont réussi leur reconversion politique, qui dans les cabinets ministériels (Jean-Baptiste Prévost), qui dans les grandes municipalités (Bruno Juillard à Paris).  On peut parier qu’il en sera de même pour l’actuel leader de l’Unef. Comme le dit un de ses prédécesseurs, avec candeur ou cynisme, «l’Unef, c’est l’ENA buissonnière».

Quant aux lycéens ou étudiants «ordinaires», ils sont sans doute attachés sincèrement aux symboles de l’égalité qu’ils défendent généralement en s’opposant à ces réformes, mais sans se rendre compte ou en ne voulant pas voir que ces symboles de l’égalité formelle masquent bien souvent des inégalités réelles et contribuent à leur perpétuation. La réforme avortée du baccalauréat de François Fillon est un exemple symptomatique: la réforme, qui visait à simplifier le bac et à en faire passer une partie en contrôle continu, a été contestée (et finalement abandonnée) au nom de l’égalité, le bac, examen national, étant censé garantir cette égalité. Une telle idée fait évidemment sourire lorsqu’on sait comment se déroulent les inscriptions dans l’enseignement supérieur et le rôle que jouent les bulletins scolaires et les lycées d’origine dans la sélection pour les filières les plus prestigieuses. Voilà une égalité de papier, mais peu importe, on est prêt à descendre dans la rue pour la défendre. S’est développée également depuis plusieurs années la technique des blocages de lycées ou d’universités, un procédé parfaitement antidémocratique et violent, mais efficace, qui permet une sorte d’embrigadement forcé dans le mouvement de jeunes par ailleurs souvent bien heureux de «sécher» les cours!

On n'ose pas aborder les questions qui fâchent

Il serait intéressant d’analyser les carrières scolaires des enfants des responsables politiques les plus
en vue

Le fait est que la classe politique est faible face aux jeunes et à cette façade égalitaire à laquelle tout le monde, dans un grand concours d’hypocrisie, fait semblant de croire et dit vouloir défendre. On n’ose pas, le plus souvent, aborder de front dans le débat public les questions qui fâchent. On n’ose pas s’opposer aux jeunes. Il y a bien sûr la peur de la «rue», de l’imprévisibilité de la jeunesse, des risques politiques qui pourraient résulter d’un grave incident comme celui du décès de Malik Oussekine (décédé à la suite de violences policières en marge des manifestations contre la loi Devaquet en 1986). Mais la lâcheté politique va sans doute au-delà de la prise en compte des risques et du souci bien légitime d’éviter que de tels drames puissent se reproduire. Il serait intéressant d’analyser les carrières scolaires des enfants des responsables politiques les plus en vue, quelle que soit leur orientation. On peut parier, sans avoir trop de risques d’être démenti, qu’ils profitent à plein du fameux «élitisme républicain» et qu’ils sont très largement surreprésentés dans les grandes écoles. L’élite politique est-elle vraiment allante sur les réformes visant à rendre le système éducatif plus juste et plus performant?

L’actuel mouvement lycéen et étudiant s’inscrit donc dans une longue tradition. Il est encore plus surréaliste car la réforme El Khomri, contrairement à la plupart de celles qui ont été évoquées jusqu’à présent, ne touche pas au système éducatif et ne concerne pas directement les jeunes. Il était assez hallucinant de voir William Martinet, sur le perron de Matignon, s’opposer sans nuances et avec une grande assurance à ce projet alors que son organisation représente au mieux 4% des étudiants, et peut-être 1 ou 2% de l’ensemble des jeunes! Si l’on prend au sérieux les déclarations de l’Unef, il est clair que pour cette organisation, le principal problème des jeunes n’est pas le chômage et la difficulté particulière que rencontrent les jeunes Français à se stabiliser dans l’emploi, mais les atteintes qui pourraient être portées au statut des travailleurs stables. Au fond, tout se passe comme si les étudiants que représente l’Unef se vivaient déjà comme de futurs insiders, jugeant insupportable qu’on puisse porter atteinte à leurs droits putatifs. C’est dire si cette organisation est en décalage avec les préoccupations de la majeure partie des jeunes!

Bien sûr, ces jeunes n’ont pas beaucoup de raisons d’être satisfaits des résultats de la politique de François Hollande, lui qui avait fait de la jeunesse un des marqueurs de son quinquennat. Il est néanmoins assez paradoxal que ce soit au moment où celui-ci prend enfin quelques timides mesures qui visent à déverrouiller un système totalement bloqué et qui  enferme les jeunes pendant de longues années dans la précarité que ces derniers semblent se dresser contre sa politique. Mais comme on a essayé de le montrer, il y a beaucoup de faux-semblants dans ce mouvement et les jeunes qui ont de bonnes raisons de se révolter en sont absents. S’ils se réveillent un jour, la contestation risque d’être beaucoup plus dure.

 

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