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«N'être pas à Paris, c'est être à moitié homme», affirmait-on au Moyen Âge...

Étudiants représentés sur un fragment de l'arche de Giovanni da Legnano, musée de Bologne, 1383 | via Wikimedia Commons (domaine public)

Étudiants représentés sur un fragment de l'arche de Giovanni da Legnano, musée de Bologne, 1383 | via Wikimedia Commons (domaine public)

Paris, au début du XIVe siècle, s'impose comme «the place to be». Ce, grâce à une université qui attire de nombreux étudiants de toute Europe: les idées fermentent, évoluent, s'échangent, les livres se multiplient, les disputes s'enflamment.

«N'être pas à Paris, c'est être à moitié homme.»

Je vous laisse une seconde pour méditer sur cette phrase. Je suis sûr que vous vous êtes dits: «quel snob!» (et encore, je reste poli). Que vous l'avez tous pensé. Même (surtout?) si vous vivez à Paris et profitez, comme moi, des plaisirs offerts par ses grands musées, ses beaux théâtres, et sa ligne 13 bondée. Que celui qui n’est jamais venu à Paris ne me jette pas la première pierre: ce n’est pas moi qui parle.

Une querelle parisienne

L’auteur de cette phrase est Jean de Jandun, clerc, philosophe, théologien, enseignant à l’université de Paris au début du XIVe siècle. Et cette phrase, en fait, est une blague, reprenant sur un mode ironique le célèbre «n’être pas philosophe, c’est être à moitié homme» de Aubry de Reims, autre philosophe parisien, de la fin du XIIIe siècle cette fois. Cette citation d’Aubry, quant à elle, s’inscrit dans le contexte de la querelle averroïste, certains philosophes cherchant alors à définir une autonomie de la philosophie par rapport à la théologie en utilisant la pensée d'Averroès, en réalité Ibn Rushd, un philosophe andalou. Pas de pédantisme chez Aubry donc, mais au contraire une provocation assumée qui vise à soutenir ce combat pour la reconnaissance d’une discipline encore balbutiante.

Quelques années plus tard, c’est ainsi cette phrase, ce slogan, que reprend Jean de Jandun pour mieux la subvertir avec humour. Mais derrière l’ironie se laisse entendre une vérité: Paris est en train de devenir le grand centre intellectuel par excellence. Grâce à de prestigieux enseignants, l’université de Paris s’affirme comme l’une des plus importantes de la chrétienté, éclipsant de loin les deux petites universités anglaises, Oxford et Cambridge... Les universités italiennes –Bologne, Padoue– sont spécialisées dans d'autres disciplines que la théologie et tirent mieux leur épingle du jeu.

Les sources vantent la modernité des locaux et la qualité de l’enseignement: s’il y avait eu un classement de Shanghai à l’époque, l’université de Paris aurait été classée au top! Il a fallu des années pour que Paris devienne ainsi une capitale intellectuelle. Dès le début du XIIIe siècle, avec le succès de l'École de Notre-Dame (cette école qui invente le «hoquet»), Paris est rebaptisée la Seconde Athènes–le soleil en moins... Dans un célèbre jeu de mots, on loue «Paris expers Paris», Paris sans pair, c’est-à-dire sans égal.

Le Quartier latin, déjà...

Retournons au XIVe siècle. L'université de Paris attire plusieurs milliers d’étudiants, venus de toute l’Europe et organisés par «nations», c'est-à-dire par régions d’origine. Ces étudiants parisiens participent pleinement de la vie intellectuelle, sociale, économique: naît peu à peu le Quartier Latin, en référence à la langue qu’on y parle. Dynamiques, les étudiants le sont même trop aux yeux des autorités urbaines: ils boivent, se battent, agressent les jeunes filles, défient les agents de police. Mais qu’importe, ils contribuent aussi à la vitalité de l’université. Bref, pour les étudiants et les enseignants, en ce début du XIVe siècle, Paris est the place to be.

L'histoire s'accélère: de nouvelles idées sont en germe, on parle, on traduit, on invente...

L’ironie de Jean de Jandun n’est donc pas que de l’humour: elle cache une conscience et une fierté de ce dynamisme intellectuel. Jean de Jandun rédige d'ailleurs également un éloge de Paris. Plus largement, sa phrase renvoie au sentiment que l’histoire s’accélère: de nouvelles idées sont en germe, on parle, on traduit, on invente. Le succès des universités a des conséquences sur la vie politique: les juristes, diplômés en droit, occupent une place de plus en plus importante dans les administrations royales et seigneuriales, bouleversant en profondeur le monde féodal et accompagnant la construction de l’État moderne.

Il ne suffit plus de savoir se battre pour dominer le monde: il faut désormais savoir lire, écrire, connaître les lois. Les savants, doctiores, comptent désormais parmi l’élite sociale et politique, éclipsant les seuls guerriers. Et, grâce à des systèmes de bourses ou de collèges, tel celui fondé par Robert de Sorbon en 1254–qui donnera la Sorbonne–, des étudiants pauvres ont accès aux cours et aux diplômes: rêve de méritocratie, d’un monde gouverné par les talents et pas seulement par les biens-nés.

...on s'attaque aux institutions

On s’attaque aux institutions, et même à la plus centrale, l’Église: Marsile de Padoue, clerc italien qui devient le recteur de l’Université de Paris en 1312, profite de la querelle qui oppose l’empereur Louis IV de Bavière au pape Jean XXII pour avancer des idées opposées au pouvoir temporel du pape. Il est soutenu par... Jean de Jandun.

En 1324, les deux universitaires doivent fuir Paris, et seront quelques années plus tard excommuniés et déclarés hérétiques. D’autres vont plus loin: Guillaume d’Ockham, anglais diplômé de l’université de Paris, lui aussi opposé au pouvoir du pape, va jusqu’à remettre en question le pouvoir des nobles, des seigneurs, des rois. Marsile de Padoue légitime le tyrannicide: quand un souverain est violent et cruel, il ne faut pas le supporter, il faut agir. On ne parle pas encore de démocratie, ni de révolution, mais un lent mûrissement est en marche, derrière le bouillonnement intellectuel de ce temps.

C’est tout ça qui s’exprime dans la phrase de Jean de Jandun. S’il faut venir à Paris pour être pleinement homme, ce n’est pas parce que les provinciaux sont inférieurs, mais parce que c’est à Paris que les idées évoluent, que les livres s’écrivent, que l’histoire se fait. Considérée ainsi, la phrase change de sens: il ne s’agit pas d’exclure les non-parisiens de l’humanité, mais de les inviter à venir à Paris, à venir entendre cette histoire qui se fait, à venir participer à la construction d’une nouvelle humanité, plus ouverte, plus savante, plus tolérante–le mot humanisme n’est pas si loin. Venir à Paris, pour y être pleinement homme, en contribuant à inventer l’homme de demain.

Franchement, ça ne vous donne pas envie d’affronter la ligne 13?

Pour aller plus loin:

Les Universités au Moyen Âge

Jacques Verger

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La philosophie médiévale

Alain de Libera

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Vous pouvez retrouver tous les articles de cette série sur le site Actuel Moyen Âge

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