La France a un problème de prise en charge de la pédophilie

Michael C. Irving’s Child Abuse Monument 10 / Harvey K via Flickr CC License by.

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Au-delà de la réponse pénale, de nombreux témoignages de pédophiles pris en charge par des psychiatres et psychologues déplorent des professionnels froids et peu impliqués.

Après les deux affaires de pédophilie qui viennent d'éclabousser l'Église de France, des questions reviennent, lancinantes. Comment ont été pris en charge les prêtres pédophiles cités dans ces dossiers? Et alors que le ministère de l'Éducation nationale annonce 27 radiations de membres liées à des cas de pédophilie ou de pédopornographie, comment ces personnes sont-elles accompagnées? Comment s’assurer que cette attirance sexuelle ne débouche pas sur un passage à l'acte ou, quand cela a été le cas, ne débouche pas sur une récidive?

Dans le cas du prêtre Bernard Preynat, mis en examen pour avoir agressé sexuellement de jeunes scouts jusqu'en 1991, un détail interpelle. Selon Le Monde, le prélat a suivi une psychothérapie en 1967-1968 «sur l’invitation de ses supérieurs», à l’âge de 23 ans, après avoir affirmé être passé à l’acte lors de colonies de vacances. Des années plus tard, après les plaintes de plusieurs parents auprès de la paroisse, le père Bernard est écarté de Sainte-Foy. On l’incite à suivre une psychothérapie, mais il refuse. Pourquoi avoir refusé cette prise en charge? Estimait-il que sa première prise en charge ne lui avait pas été utile? Le prêtre ayant pour sa part assuré qu’il n’avait plus recommencé après 1991, «ce n’est pas par la voie médicale qu’il s’en est sorti», nous assure son avocat, Me Frédéric Doyez.

Selon Latifa Bennari, qui a fondé l’association L’ange bleu, qui organise des groupes de parole et vient en aide aux pédophiles comme aux victimes, la prise en charge en France est très insuffisante, tant du point de vue de ce qu'elle appelle les «pédophiles abstinents», qui ne sont jamais passés à l’acte et ne consomment pas d’images pédopornographiques, que du point de vue des personnes déjà condamnées et qui purgent ou ont purgé une peine. «La majorité de ceux qui ont une obligation de suivi me disent qu’ils vont chez le psy juste pour avoir le certificat [le sésame qui leur est réclamé par l’administration tous les mois dans le cadre du suivi obligatoire, ndlr]. Leur prise en charge est un échec, c’est inefficace», explique-t-elle.

Dix ans à rechercher le «bon» praticien, en vain

Mickaël (son prénom a été modifié), pédophile d’une trentaine d’années condamné une fois pour attouchements sexuels et trois fois pour détention d’images pédopornographiques, nous affirme avoir vu «une trentaine de psychiatres» depuis dix ans, sans que ces visites ne l’aient vraiment aidé selon lui. Attiré dès l’âge de 16 ans par les enfants, il a commencé à regarder des catalogues des 3 Suisses avant de consulter plus tard des images érotiques en cachette sur internet, puis des images pornographiques. Il est tombé dans une véritable addiction, suscitant chez lui des angoisses. Il a cherché du soutien dans les livres sur le sujet et auprès de sa famille, sans succès, mais sans penser à l’époque à consulter un médecin ou un psychologue.

C’est après sa première condamnation, au début des années 2000, qu’il a commencé à voir des psychiatres, d’abord en prison, comme c’est possible (mais pas obligatoire, comme il nous l’explique: le suivi mensuel pour les délinquants sexuels est fortement recommandé et peut ensuite permettre des allégements de peine, mais il n’est pas imposé), puis une fois à l’extérieur dans le cadre d’un suivi obligatoire. Des entretiens inefficaces, selon lui: «On parlait de la vie quotidienne et familiale, mais jamais de ma problématique et des solutions à prendre», raconte-t-il.

Déçu, il «compense», selon lui, avec l’alcool et les médicaments. Sa dernière consultation avec un nouveau psychiatre, à laquelle il s’est rendu récemment à la sortie de son troisième séjour en détention, est du même acabit: «Il a bâillé quatre fois, il prenait ça avec banalité, j’ai tout de suite vu que ça ne servait à rien. Il ne posait pas de questions, on avait l’impression qu’il avait hâte que l’entretien se finisse. Les psys que j’ai vus en libéral, ils sont tous pareils», résume-t-il, blasé. Les psychologues lui semblent plus «ouverts». Mais après dix ans à rechercher activement un praticien adapté, sans succès, il n’attend plus grand chose de ce côté-là. Ses espoirs sont maintenant tournés vers l’hypnothérapie.

«Incompétents et irresponsables»

Latifa Bennari, elle-même ancienne victime, a écrit un livre publié en avril 2015, sobrement intitulé Pédophiles, ex-auteurs et victimes, qui regorge de témoignages similaires. Certains dénoncent des praticiens froids, qui les regardent avec méfiance: «Comment aider quelqu’un en affichant sa défiance?», se demande Samuel, déçu par un psy qui lui lance: «Mais qui me dit que vous n’êtes pas passé à l’acte?» «Un psychiatre ou un psychanalyste vous déshumanise, vous n’êtes qu’un numéro parmi tant d’autres», estime de son côté Bernard, qui ne cesse de se demander «pourquoi» il a un jour «basculé dans l’horreur en caressant le sexe d’un enfant». «Être dans un espace de thérapie et d’aide en étant soumis sans cesse à une forme de soupçon m’était insupportable», affirme Christophe.

D’autres témoignages regrettent que les psychologues ou psychiatres qui leur sont proposés ne soient pas vraiment impliqués dans le suivi, voire nient qu’il y ait un problème. «Le psychiatre m’a écoutée, certes, mais ne semblait pas comprendre ce que j’avais et après un moment, a commencé à regarder sa montre et s’est levé pour me dire: "C’est rien, vous n’êtes pas passée à l’acte, ce ne sont que des délires". Une phrase que j’ai ressentie comme une balle en plein cœur», explique Marie-Ange, ex-victime, qui a développé des fantasmes pédophiles après avoir elle-même été abusée par son frère quand elle était petite.

«Bien avant ma rencontre avec Mme Bennari, j’ai tenté plusieurs voies, dont la visite chez deux psychiatres, qui tous deux m’ont reconduit poliment à la porte de sortie, sous prétexte qu’ils ne pouvaient prendre en charge des personnes n’ayant pas commis d’actes de cette nature ou n’étant pas soumis à obligation de soin par ordonnance judiciaire. Ces professionnels qui, au demeurant, auraient un rôle essentiel à assumer en matière de prévention, se sont tout bonnement révélés incompétents et irresponsables», regrette quant à lui un pédophile abstinent anonyme, dans une lettre adressée au ministre de la Santé en 2007 et publiée dans le livre.

«Les psys sont des êtres humains, ils ont leurs angoisses»

De nombreux autres pédophiles témoignant dans le livre dénoncent aussi l’incompétence supposée sur le sujet des praticiens qui leur sont recommandés, ou regrettent que les professionnels rencontrés ne semblent pas familiers avec lui. «Il y a une grande marge d’évolution dans la formation des professionnels», explique Mathieu Lacambre, psychiatre et président de la fédération des Centres ressources pour les intervenants auprès des auteurs de violences sexuelles (Criavs). Il cite le cas d’un patient qui a mis quinze ans avant de trouver le «bon» praticien et évoque des retards de diagnostics très élevés.

Les professionnels, en plus d’être insuffisamment formés, sont souvent empreints de préjugés moraux. «Il y a une composante morale qui domine. Les psys sont des êtres humains, ils ont leur expérience de vie, leurs compétences, leur formation et leurs angoisses. Il se disent que c’est un pervers et que “ça” ne se guérit pas», estime Mathieu Lacambre. Confrontés par expérience à certains patients qui ne viennent que pour «demander leur certificat» (exigé par l’administration une fois les pédophiles sortis de prison, dans le cadre du suivi de soins), ces professionnels peuvent se sentir «instrumentalisés» et avoir ensuite tendance à mettre tous les individus dans le même sac: «Ils s’imaginent que le patient ne viendrait chercher que ça. Et on loupe le coche, on loupe une opportunité de soigner», regrette le psychiatre.

«La France se réveille tout juste»

Pour l’expert, il faudrait développer des filières spécialisées en psychiatrie légale dans les universités et améliorer la prévention auprès du grand public pour changer les mentalités. Il cite le cas, en Allemagne, d’un spot télévisé de 2005 en direction des pédophiles potentiels, où on voit un homme qui tient son journal tout en regardant un enfant avec insistance. «Vous aimez un peu trop les enfants? On peut vous aider», affirme le film. A la suite de sa diffusion, les professionnels de soins ont été débordés d’appels de patients, mais aussi de protestations de la part de contribuables excédés qu’on puisse octroyer le moindre centime pour aider des pédophiles.


Une question au gouvernement du député UMP du Vaucluse Jean-Claude Bouchet proposait de s’inspirer de la campagne allemande et de mettre l’accent sur la prévention. Adressée à la ministre de la Justice Christiane Taubira en 2012, elle est restée lettre morte, la réponse des autorités se contentant d'énumérer certaines des initiatives existantes, qui manquent aujourd’hui cruellement de moyens.

L'Allemagne est largement en avance sur la France dans la prise en charge des pédophiles. Elle a développé le «projet Dunkelfeld», un réseau de groupes de parole similaires à celui de Latifa Bennari, au nombre de dix. L'association L'Ange bleu, elle, n'a les moyens d'animer qu'un seul groupe à Paris, alors que des volontaires pour encadrer et participer existent, selon l'experte, à Lyon, Montpellier, Toulouse, Bordeaux et Lille. Elle va prochainement installer un système de vidéoconférence mais c'est un pis-aller, car L'Ange bleu manque de moyens pour former des encadrants et il n'existe pour l'instant pas de volonté politique d'y investir, explique-t-elle.

«La France se réveille tout juste», affirme le psychiatre Mathieu Lacambre. Chargés d’accompagner les professionnels, les Criavs, au nombre de 24 en France, ont été mis en place en 2008. «C’est relativement récent», insiste le professionnel. Un projet de boîte à outils de prévention des violences sexuelles est également en cours d’élaboration depuis cinq ans, qui vise à doter toutes les personnes intervenants auprès des enfants (enseignants, éducateurs, etc.) de ressources pour transmettre aux enfants les bonnes pratiques. Un pas en avant, mais qui reste loin du compte.

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