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Une expérience de pile ou face démonte nos fausses croyances dans la chance

coin flip / frankieleon via Flickr CC License by.

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Combien êtes-vous prêt à payer pour y croire?

Beaucoup d'entre nous ne considèrent pas la chance comme relevant du pur hasard, mais au contraire comme une qualité attachée à un individu: untel passe pour «chanceux», un autre pour malchanceux. Pour vérifier à quel point cette croyance est enracinée, quatre chercheurs espagnols affiliés à l'universitat autònoma de Barcelona, à la Barcelona Graduate Schools of Economics et à l'université de Sydney viennent de mener une intéressante expérience, dont les résultats sont publiés dans le Journal of the Economic Science Association.

Dans le cadre de deux expériences successives et avec des participants différents, des étudiants en finance, à qui il était interdit de communiquer entre eux, étaient répartis en deux groupes. Une autre personne jouait ensuite à pile ou face devant eux cinq fois de suite. Les membres du groupe A devaient, avant chaque lancer, deviner le résultat. Ils gagnaient 2 euros pour une prédiction exacte et 0 euro s'ils s'étaient trompés. Chaque membre du groupe B se voyait alors affecté par défaut à celui du groupe A avec le plus bas taux de réussite. Ils pouvaient en changer, moyennant paiement, pour celui avec le plus haut taux de réussite. Les deux membres du groupe A en question faisaient ensuite à nouveau cinq paris sur cinq lancers de pièce consécutifs, dont la réussite ou l'échec rapportait en conséquence une certaine somme aux participants du groupe B.

Dans la première expérience, les chercheurs ont demandé aux membres du groupe B quelle somme ils étaient prêts à verser pour passer d'un participant avec X succès à un participant avec un nombre de succès plus élevé. Les résultats sont disponibles dans le tableau ci-dessous.

À gauche, l'identifiant du participant, suivi des sommes qu'il est prêt à payer pour passer d'un joueur à un autre.

Par exemple, le participant 9 était prêt à payer 10 euros pour passer d'un candidat qui avait fait 0 sur 5 à un candidat qui avait réussi un 5 sur 5. À l'inverse, d'autres participants se montraient totalement «agnostiques», tels les participants 1 et 2, qui n'étaient prêts à payer dans aucun cas. En moyenne, les participants étaient prêts à payer 0,55 euros pour un pari réussi en plus.

Défier le hasard

Dans la deuxième expérience, les participants n'avaient plus que deux options: payer 1,5 euro pour passer de quelqu'un qui avait fait un bon pari à quelqu'un qui avait fait quatre bons paris, ou payer 2 euros pour passer de quelqu'un qui en avait fait un à quelqu'un qui en avait fait cinq. Dans les deux cas, 21% des participants étaient prêts à payer.

Conclusion des chercheurs:

«Nous constatons que nos participants, qui ont une formation en statistiques [les auteurs précisent plus loin que par ailleurs, leur professeur de finance était dans la pièce, ce qui aurait dû les inciter à adopter le comportement le plus rationnel possible, ndlr], commettent ce qui apparaît à première vue comme une erreur de jugement élémentaire. Dans notre schéma, aucune compétence ne peut jouer un rôle: le succès des joueurs du groupe A est entièrement dû au hasard. [...] Il peut donc paraître surprenant que tellement de participants soient prêts à payer pour de la chance.»

Selon les auteurs, les résultats de cette étude suggèrent qu'il existe un nombre substantiel de gens qui croient dans ce qu'ils appellent prescriptive luck («la perception que la chance est une caractéristique stable qui favorise constamment certaines personnes au détriment d'autres») et non la descriptive luck (la chance comme une séquence aléatoire d'événements). À tort en l'occurrence, puisque la probabilité de «gagner» ou non à pile ou face est strictement de 50-50: sur une séquence courte, un joueur peut connaître un taux exceptionnellement bas ou élevé, mais plus on multiplie les lancers, plus son taux de réussite approchera les 50%, en application de la loi des grands nombres. Une tendance qui s'expliquerait par le fait que «le cerveau humain pourrait avoir évolué pour trouver des modèles à partir d'observations très limitées» et par le fait que nous avons tendance à imiter celui qui obtient le meilleur résultat, sans savoir forcément à quoi il est attribuable.

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