Comment prévoir avec certitude sans perdre le sourire

The Crystal Ball / Randall Pederson via Flickr CC License by.

Ce que Rabelais, Corneille et Tintin nous apprennent de la prévision.

Incertitude climatique, incertitude sécuritaire, incertitude électorale, aux États-Unis comme en France, et j’en passe. Les scénarios se multiplient, mais prévoir devient une entreprise décourageante, de plus en plus au-dessus de nos moyens. Beaucoup y renoncent d’ailleurs, et sombrent dans le pessimisme. En ces temps d’incertitudes, comment se rassurer? Il existe pourtant une excellente méthode, de nature à redonner le sourire.

Certes, la prévision est difficile, surtout lorsqu'elle concerne l'avenir, si l’on reprend cet aphorisme attribué à Pierre Dac. Le même s’y essayait d’ailleurs avec une certaine réussite en qualifiant de zone préoccupée la moitié de la France laissée «libre» par l’armée allemande entre 1940 et 1942. Il est possible cependant de faire mieux encore. Il suffit pour cela d’utiliser un principe simple. Je vous laisse deviner lequel, à partir de trois exemples.

«Cette année, les aveugles ne verront que bien peu»

Le premier emprunte à François Rabelais, mort en 1553. Dans un livre peu connu, mais qui eut beaucoup de retentissement lors de sa parution, Les Pentagruelines pronostications, il se livre à toute une série d’affirmations prédictives. En voici un court extrait (je les transcris en français d’aujourd’hui): «Cette année seront tant d'éclipses du Soleil et la Lune que j’ai peur (et non à tort) que nos bourses en pâtiront d’inanition et nos sens de perturbation. Saturne sera rétrograde. Vénus directe. Mercure inconstant. Et un tas d'autres planètes n’iront pas à votre commandement.» Et encore ceci, qui vaut son pesant de figues, comme on dit en Provence: «Cette année, les aveugles ne verront que bien peu, les sourds entendront assez mal; les muets ne parleront guère; les riches se porteront un peu mieux que les pauvres, et les sains mieux que les malades.» Et enfin, ce bijou: «Vieillesse sera incurable cette année à cause des années passées.»

La méthode étant infaillible, Pierre Corneille (mort en 1684) l’employa également, quoique de façon moins explicite, notamment dans sa pièce Horace, jouée pour la première fois en 1640. L’action se déroule en 672-640 av. J.-C. Albe et Rome sont alors en guerre. Sabine, native d’Albe, est la femme du romain Horace, et ses trois frères combattent contre Rome. La sœur d’Horace, Camille, romaine elle aussi, aime l'un de ces trois frères de Sabine, Curiace. A l’acte I, scène II, Camille se lamente et en appelle aux oracles (vers 195/198). Ceux-ci ne se mouillent pas, si vous me passez l’expression:

Albe et Rome demain prendront une autre face ;

Tes vœux sont exaucés, elles auront la paix,

Et tu seras unie avec ton Curiace,

Sans qu'aucun mauvais sort t'en sépare jamais.

Ce qui revient à dire: demain, Rome et Albe seront en paix ou en guerre. Imparable. Leur paix sera la paix des morts ou celle des vivants. Vrai. Toi et Curiace serez unies, dans la tombe ou dans le mariage, et plus rien ne vous arrivera. Inéluctable. Pas de choix cornélien ici: tout est toujours vérifié. La prévision est parfaite. Comme s’il s’agissait des éclipses dont parle Rabelais.

Phénomène répétitif

Prenez justement Le Temple du soleil. Tintin, le capitaine Haddock et le petit Zorrino, qui les a conduits jusqu’au repaire du descendant de l’Inca, sont condamnés à périr sur le bûcher qui brûlera aussi le professeur Tournesol, lequel a commis le crime terrible de porter un bracelet sacré. Le maître des lieux accorde une grâce à Tintin: il pourra choisir la date du son supplice. Par le plus grand des hasards, notre reporter a récupéré dans sa cellule un bout de journal. En lisant les lambeaux de papier, il saute de joie et arrête la date de l’exécution.

Le jour arrive. Les condamnés sont placés sur l’estrade en bois qui s’embrasera bientôt. Au moment où le feu doit être allumé, Tintin s’adresse à haute voix au soleil, le dieu révéré des Incas, et l’invite à se cacher s’il refuse le sacrifice qu’on s’apprête à effectuer en son nom. Le peuple hurle au blasphème, mais la face du soleil commence à se dérober. Un croissant noir le mange peu à peu, jusqu’à ce qu’il fasse complètement nuit. L’Inca supplie Tintin, qui manifestement commande à ce dieu, de le faire réapparaître. Jeu d’enfant pour notre ami, à qui l’astre semble obéir. Ses compagnons et lui sont bien entendu sauvés.

Tintin prévoit tout simplement une éclipse. Les lois de l’astronomie permettent de préciser avec certitude toutes celles qui seront visibles d’un point donné du globe terrestre pour les siècles à venir, et même plus. Elles fournissent aussi le même renseignement pour le passé.

Autrement dit, quand il s’agit d’un phénomène répétitif, il est possible de déterminer aussi bien l’avenir que le passé. Pour le dire sous une autre forme, la science prévoit ce qui, dans l’avenir, est de l’ordre du connu. Dès qu’il s’agit d’inconnu et de non répétitif, la prévision ressemble à un tirage au sort ou au lancer d’une pièce de monnaie. Les chances de se tromper égalent celles de tomber juste. Les tenants d’une science sociale comme l’économie, par exemple, n’auraient jamais dû accepter de se livrer à des prévisions. Leur crédibilité en a considérablement souffert en quelques décennies. Même les climatologues se méfient désormais, qui pourraient pourtant garantir qu’après l’hiver viendra le printemps.

Mais faut-il vraiment essayer de prévoir le futur? N’est-il pas préférable de s’efforcer de le construire conformément à nos vœux, en dépit de toutes les incertitudes qui nous assaillent? D’ailleurs, un autre humoriste, aujourd’hui oublié, Alphonse Karr (1808-1890), pensait que l’incertitude est le pire des maux, jusqu’à ce que la réalité vous fasse regretter l’incertitude.

Partager cet article