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De Miami à La Havane, on se prépare au rendez-vous d’Obama avec l'histoire

La Havane à Cuba, le 17 mars 2016 I YAMIL LAGE / AFP

La Havane à Cuba, le 17 mars 2016 I YAMIL LAGE / AFP

Le président américain est attendu les 21 et 22 mars à Cuba. Une visite inédite, accueillie avec enthousiasme des deux côtés du Golfe.

La Havane (Cuba), Miami (États-Unis)

Des deux côtés du détroit de Floride, à 160 kilomètres de distance à peine, un même sujet de conversation: la visite que Barack Obama doit effectuer à La Havane les 21 et 22 mars prochains. «Nous allons vivre un moment historique. Je n’aurais jamais cru voir cela de mon vivant. On a rendez-vous avec l’histoire», se réjouit Bert Medina, né à Cuba en 1962.

À l'âge de 7 ans, il a quitté l’île pour Miami. Chemin classique de l’exil avec son cortège de tragédies, d’amertumes et de souvenirs. Comme beaucoup en Floride, il garde au frigo une bouteille de Champagne qu’il ouvrira, me dit-il, «le jour de la mort de Fidel Castro». En attendant, il regarde d’un œil sincèrement ému, l’histoire en marche. Obama à Cuba! Air Force One sur le tarmac de l’aéroport José Martí de la Havane! Obama sur le Malécon! Il a de la peine à y croire et à retenir ses larmes.

Bert Medina retourne pourtant régulièrement sur l’île. Il y visite sa famille et leur apporte des produits de première nécessité. Et il sera à La Havane lorsque Obama atterrira. Il ne manquera ce rendez-vous sous aucun prétexte.

«Un moment incroyable»

Je le rencontre dans les studios de WPLG Local 10, l’antenne d’ABC en Floride du Sud, à une vingtaine de kilomètres de Miami, à Pembroke Park, près de Fort Lauderdale. Medina est le président de cette chaîne de télévision, l’une des principales de Floride. Elle émet en anglais, en direction d’une population largement latino –c’est-à-dire surtout cubaine. Près de deux millions de cubains-américains vivent aujourd’hui aux États-Unis.

«Nous arriverons à La Havane le 17 mars, un peu à l’avance. On va faire des reportages en amont pour suivre la préparation de la visite à Cuba; et à partir de l’arrivée d’Obama le 21 mars, on sera en direct, pratiquement 24 heures sur 24», m’explique Calvin Hughes, l’un des présentateurs vedettes de WPLG, que j’interroge dans la newsroom de la chaîne. Il fera partie de l’équipe de sept personnes envoyées à Cuba. 

Depuis qu’il a pris la tête de cette importante chaîne américaine, Bert Medina a fait le choix de couvrir Cuba –ce que peu de médias américains font. «Bert a voulu qu’on retourne à Cuba dès 2012 et depuis on y va régulièrement», me dit Bill Pohovey, le directeur de la rédaction de WPLG Local 10. Des équipes ont été envoyées «Coast to Coast» pour de longs reportages de terrain, loin des préjugés anti-castristes des Cubains de Miami. La chaîne a également multiplié les directs depuis La Havane, notamment pour les voyages du Pape François et du Secrétaire d’État américain John Kerry en 2015.

«Obama serrant la main de Raúl Castro, c’est un moment inédit, incroyable, que je veux voir», ajoute Michael Putney, un vétéran du journalisme américain et de la politique cubaine, qui anime un important talk show de WPLG. «Nous n’avons pas choisi d’aller à Cuba pour le scoop ou pour faire un coup. Nous y allons sérieusement. C’est un engagement long, sur la durée», résume Bert Medina.

La Havane attend Obama

Au même moment à La Havane, Antonio Rodilès prépare, lui aussi, la visite du président Obama. Il a fait monter la pression ces dernières semaines pour que les dissidents politiques de l’île, dont il est l’un des porte-paroles, soient reçus par Obama à l’ambassade des États-Unis –une proposition rejetée par Raúl Castro. Du coup, en représailles, et pour faire monter la pression, John Kerry, le secrétaire d’État américain, vient d’annuler une visite de préparation à Cuba. À ce jour, Barack Obama a prévu de rencontrer «la société civile» mais nul ne sait qui fera partie de la délégation.

Vous comprenez, si Obama va à Cuba, il va légitimer le régime. Or, rien n’a changé à Cuba. La situation économique est pire qu’avant

«Obama a raison de venir à Cuba mais cela n’a de sens que s’il rencontre les dissidents», m’explique Rodilès à son domicile, une villa du bord de mer, dans le quartier de Miramar à La Havane. Devant chez lui, j’aperçois des caméras de surveillance qui contrôlent tous ses faits et gestes.

À Cuba, le président américain devrait rencontrer Raúl Castro (mais s’abstenir de voir Fidel). Il devrait assister à un match de baseball –un sport typiquement américain mais particulièrement prisé par les Cubains (les Cubains-Américains sont réputés comme parmi les meilleurs joueurs de baseball aux États-Unis). Il rencontrera sans doute aussi des représentants de la «société civile», peut-être à travers des artistes, des écrivains ou les autorités religieuses. «Nous espérons qu’il voit le cardinal Ortega», me dit Orlando Marques, le rédacteur en chef de Palabra Nueva, le journal officiel de l’église catholique à Cuba, et l’un des proches du cardinal.

Le fossé des générations

Dans l’ensemble, la plupart des dissidents cubains que j’ai rencontrés début mars à La Havane sont favorables à la venue d’Obama tandis qu’à Miami les Cubains-Américains sont beaucoup plus divisés. Au siège de l’ICCAS, l’Institut des études cubaines de l’université de Miami, Jaime Suchlicki, son directeur, ne décolère pas contre le président américain. «Vous comprenez, si Obama va à Cuba, il va légitimer le régime. Or, rien n’a changé à Cuba. La situation économique est pire qu’avant; aucune libéralisation politique n’est en cours et c’est l’armée qui continue à diriger le pays», me dit-il dans QG de Coral Gables.

D’autres, plus jeunes, arrivés aux États-Unis dans les années 1980 ou 1990, sont plus hésitants. Beaucoup ne se sentent plus trop concernés par cet anti-castrisme des origines; ils veulent simplement se déplacer librement et pouvoir visiter Cuba. Ils aspirent à la normalisation des relations diplomatiques et à la fin de l’embargo pour permettre à leurs familles et à leurs amis, restés sur l’île, d’améliorer leur niveau de vie.  

Même Tony Ramos, un pasteur protestant cubain-américain de 71 ans, est pour l’apaisement. Il a quitté l’île à 18 ans, en 1962, et continue de venir presque chaque jour au restaurant Sergio’s de Miami, dans le quartier de Little Havana. C’est là où je le rencontre: il est fier de me faire goûter la cuisine cubaine et ne cesse de me parler de son île, comme s’il y habitait encore. 

«Je pense que la révolution cubaine est maintenant finie. Elle est morte. Les enfants des leaders de la révolution veulent faire de l’argent. Ils se reconvertissent dans le tourisme, l’hôtellerie, le business. L’armée garde le contrôle de l’économie. Je pense que le régime cubain va ouvrir quelques petites fenêtres, quelques espaces de liberté économique mais garder la grande porte fermée. Malgré tout, nous devons tourner la page.»

Des réformes économiques très limitées

À La Havane, depuis quelques semaines, on assiste, selon le mot de Rodilès, à un «nettoyage». La police nettoierait les rues de la capitale cubaine afin que les SDF, les vendeurs à la sauvette, les alcooliques et les dissidents disparaissent pour la visite d’Obama. «Ce n’est pas une impression: ce sont des faits. La police nettoie le centre-ville», confirme Rodilès. Je vois aussi, autour du Capitole et du Prado, dans la vieille ville de La Havane, des travaux de grande ampleur. 

«Depuis presque soixante ans, le régime n’avait pas restauré ces bâtiments ni réparé ces rues, et tout à coup, avec cette visite d’Obama, tout s’accélère», me fait remarquer une diplomate européenne en poste à Cuba. Laquelle ajoute que «près de 60.000 personnes ont encore quitté le pays depuis un an pour rejoindre la Floride, signe que les Cubains continuent à voter avec leur pieds. Ils fuient le castrisme. Même dans nos propres services, chaque fois qu’on autorise un employé cubain à voyager en Europe comme touriste… il ne revient pas».

Près de 60.000 personnes ont encore quitté le pays depuis un an pour rejoindre la Floride, signe que les Cubains continuent à voter avec leur pieds

En amont de sa visite, le président Obama vient d’annoncer ce mardi certains assouplissements sur les transferts d’argent vers Cuba, des autorisations élargies de visites individuelles des Américains à Cuba (ce qui fut longtemps interdit) et davantage de facilités pour les entreprises américaines dans leurs échanges économiques avec l’île. La reprise de vols commerciaux directs réguliers est également prévue (pour l’instant seuls une quinzaine de charters quotidiens font la navette entre Miami et Cuba).

«Il n'y a pas de transition»

De son côté, le parti communiste cubain pourrait profiter de son congrès, prévu en avril, pour annoncer une nouvelle étape de réformes et élargir la libéralisation de l’économie, qui est encore limitée à un petit nombre de professions. Il est possible que le «CUC», la monnaie dite «convertible» (elle ne l’est pas) créée pour que les touristes n’utilisent plus les dollars, soit supprimée et que seul demeure le pesos cubain historique (ou «CUP»). Une forte inflation n’est pas à exclure.

Tous les experts insistent sur le fait que les réformes sont d’une extrême lenteur sur l’île. «J’ai toujours dit que nous étions pour la transition à Cuba, une transition démocratique et économique. Mais pour l’instant, il n’y a pas de transition. Quelles ont été les améliorations depuis l’annonce de la reprise des relations diplomatiques avec les États-Unis? Aucune», constate, amer, Antonio Rodilès.

Les entreprises américaines, comme européennes, tentent bien de pénétrer le marché cubain. Des milliers de missions d’études et de conseils sont menées actuellement sur l’île par d’innombrables entreprises et administrations des États-Unis afin de tester les opportunités commerciales cubaines. Mais toutes se heurtent à des restrictions considérables et un patriotisme économique cubain très hostile, qui n’est pas sans rappeler le modèle chinois. Les investissements étrangers restent difficiles et il est presque obligatoire de passer par des agences d’État archaïques et généralement tenues par l’armée pour espérer faire du commerce. 

Contrôle policier

Les communications sont limitées et l’accès à internet quasiment impossible sur l’île. Airbnb a bien lancé une offre à la Havane mais celle-ci passe par le téléphone, faute d’un accès régulier au web. Quelques secteurs sont libéralisés, comme les «casas particulares» ou «habitaciones», ces appartements individuels que l’on peut louer chez l’habitant mais la police impose des règles d’hébergement drastiques (autorisations préalables, contrôle d’identités des clients etc.). Partout, dans les immeubles comme dans les entreprises, les fameux CDR, ou Comités de Defensa de la Revolución, organisent un contrôle policier minutieux des habitants, des hommes d’affaires et des touristes –lesquels sont parfois arrêtés par des patrouilles sur la 23e rue ou le Malécon pour avoir simplement parlés à des Cubains.

Toutefois, toutes les personnes que j’ai rencontrés me disent vouloir fêter l’événement, voir de leurs propres yeux le cortège officiel et applaudir Obama –dont ils espèrent surtout, au-delà du symbole, un changement concret dans leur rude vie quotidienne. Des centaines de milliers de personnes devraient donc descendre dans les rues de La Havane pour assister à la visite d’État. Des multitudes de drapeaux américains seront placés tout au long de la route qu’empruntera Obama. Quelques jours après ce voyage historique, ils pourront encore assister au concert des Rolling Stones, prévu le 25 mars. Tout bouge à Cuba en ce moment –même si rien ne change.

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