Manuel Valls, un social-démocrate décrispé?

Le Premier ministre Manuel Valls, à Matignon, le 25 février 2016 | THOMAS SAMSON/AFP

Le Premier ministre Manuel Valls, à Matignon, le 25 février 2016 | THOMAS SAMSON/AFP

Le Premier ministre n’a pas voulu être laminé par une spirale de contestation à cause de son entêtement législatif.

Tout le monde en est pour ses frais: la guerre de la loi Travail n’aura sans doute pas lieu. Elle suscitera encore bien des débats, nul ne peut prédire son issue parlementaire, mais le scénario d’un remake du CPE, qui faisait saliver médias et gauche critique, semble s’éloigner. Manuel Valls n’a pas voulu connaître le sort de Dominique de Villepin, laminé au printemps 2006 par la montée de la contestation, à cause de son entêtement législatif.

Si l’on subodore que la réécriture du projet doit beaucoup à l’Élysée, son teasing et son «service» avant- comme après-vente ont été portés presque uniquement par Valls. C’est lui qui prend la parole lundi 14 mars après-midi pour présenter le nouveau texte, flanqué de ses deux ministres silencieux; c’est lui qui fait l’intervention marquante au 20 heures du soir, sur France 2, bien qu’il ait laissé à Myriam El Komri celui de TF1; c’est lui encore qui est chez Bourdin, sur BFM/RMC, le lendemain matin. Le Premier ministre a renoué avec son hyper-activisme de communication, pour incarner ce texte, et plus encore, son processus de révision.

Mise en scène préalable des rencontres avec les syndicats sur les réseaux sociaux et pour les télévisions, dossier de presse en ligne en même temps que l’annonce, occupation maximum de l’espace médiatique: depuis les manifestations de mercredi 9 mars, la communication sur ce dossier hypersensible, dont chacun, pouvoir compris, soulignait les gros ratages de lancement, a été reprise en main à Matignon, pour que, cette fois, aucune fausse note ne vienne troubler son atterrissage délicat, sur une opinion inquiète. Rien n’a été laissé au hasard de fuites malencontreuses –donc tout le monde a joué le jeu, conscient de l’enjeu.

De cette scénographie qui n’est pas sans rappeler la communication de crise de Lionel Jospin jadis à Matignon (Manuel Valls n’aurait-il pas travaillé avec lui?), il résulte une image et un mot: l’image d’un Premier ministre décrispé au 20 heures et chez Bourdin, pour qui le mieux est l’ennemi du bien réformiste, avec un mea culpa assumé et le compromis érigé en maître mot de son discours. Ainsi le libéral gestionnaire s’est-il transformé, sous nos yeux, en social-démocrate, à équidistance de Martine Aubry la dirigiste et d’Emmanuel Macron le libéral, et surtout entre le Medef et la CGT/FO –si on nous permet de réunifier ces deux syndicats.

Tout bon ex-jospiniste vous le dira: pour trouver le bon équilibre socialiste, il faut avoir contre soi et la CGT et le Medef et c’est encore mieux si vous avez la CFDT avec vous. La feuille de route a donc été parfaitement respectée. Social-démocrate, ce nouveau projet l’est par son contenu, qui fait la part belle à la négociation d’entreprise, et par son processus de révision, qui a mis la CFDT au centre du deal. Un libéral aurait privilégié l’accord avec le Medef en misant tout sur la confiance des chefs d’entreprise. Un(e) dirigiste aurait concédé juste un peu de mou aux négociations de branche.

Virage d’image

On fera remarquer, à juste titre, que Manuel Valls (et François Hollande) n’avait guère le choix. L’hypothèse de sa démission, dont bruissaient les couloirs médiatiques début mars, était à trop haut risque: pour Hollande car elle eût sonné le glas de son quinquennat, mais aussi pour Valls, qui se serait retrouvé esseulé, objet de tous les ressentiments à gauche, et sans prise sur 2017, avec une primaire PS qui se serait faite contre lui.

Tout bon ex-jospiniste vous le dira: pour trouver le bon équilibre socialiste, il faut avoir contre soi et la CGT et le Medef et c’est encore mieux si vous avez la CFDT avec vous

Mais c’est encore plus la crainte d’une mobilisation de la jeunesse, entraînée par le noyau dur de la gauche militante, qui a contraint au «compromis dynamique». Mercredi 9 mars, chacun a noté que, s’il n’y avait pas de raz de marée dans la rue, la mobilisation de la gauche syndicale et politique, étudiante et salariée, était néanmoins significative: plus de 200.000 personnes de gauche dans la rue, pour une première manif, contre un pouvoir issu de la gauche, c’est sans précédent sous la Ve République.

Non maîtrisable, une mobilisation le devient quand elle fait d’un texte le symbole honni d’une situation peu florissante et pourtant préexistante: aucun dirigeant ne réchappe d’une telle spirale sociale. Telle était le cas avec la précarité de la jeunesse. Le barème d’indemnités pour licenciement abusif faisait parfait symbole d’injustice, puisque, pour sécuriser les entreprises, on redoutait que les salariés soient lésés. Il suffisait donc de le retirer, d’y ajouter une louche de garantie jeune et de prévoir une hausse du point d’indice des fonctionnaires: tout manifestant passé, actuel ou futur a ainsi eu sa poire pour la soif.

Reste à évaluer la réussite et la crédibilité d’un tel virage pour le Premier ministre. Virage d’image quand le coup de menton cède la place à la discussion constructive. Virage toujours risqué, mais l’autorité vallsienne ne cessait de vaciller: son efficacité marginale diminuait à chacune de ses nouvelles expressions. C’est donc plutôt une opportunité dont il s’est saisi, en changeant de registre au moment où ce dernier était usé. Quant au virage idéologique, on dira qu’il banalise Manuel Valls, en le recentrant dans ce qui reste de la galaxie socialiste, alors que lui s’est construit sur la transgression. Sauf qu’Emmanuel Macron l’avait débordé depuis longtemps dans ce domaine, avec le soutien, impressionnant d’unanimisme, des unes d’hebdos mais pas forcément du peuple de gauche. Alors que Valls perdait justement le soutien d’une part conséquente de l’électorat socialiste –la plus inquiétante, dans sa récente chute de popularité, l’hémorragie devrait au moins cesser.

Touche sarkozienne

D’autant que Manuel Valls conserve par ailleurs une ligne harmonique personnelle, que personne dans son camp ne semble vouloir lui disputer –ce pourrait pourtant être le terrain du président, avec le régalien: celui de «la politique des valeurs», du débat «intellectuel» et de la question identitaire. De sa défense d’une «laïcité intransigeante» devant les amis du Crif en janvier 2016 à sa défense de Kamel Daoud, sur Facebook, Valls se veut le meilleur pourfendeur de l’islamisme politique et de «l’islamogauchisme». Il est le seul au PS, étrangement, à explorer ce champ politique pourtant déterminant.

Las, il n’a pu s’empêcher, mardi 15 au matin, avec les questions des auditeurs de Jean-Jacques Bourdin, de prendre aussi position contre le cardinal Barbarin, nouvelle tête de pioche médiatique, mais aussi contre le retour de Benzema (tête de pioche, lui, permanente), à l’Euro de football de juin. À la nouvelle image social-démocrate qu’il construit depuis une semaine, Valls aura donc ajouté, in fine, une touche sarkozienne: cette tentation à laquelle l’ancien président ne résistait pas, de prendre position sur presque tous les sujets qui font la conversation des Français.

Social-démocrate et sarkozien, c’est un oxymoron: la satisfaction que peut avoir le Premier ministre d’avoir éteint, au moins provisoirement, l’incendie politique et social, l’a-t-il entraîné à ces écarts un brin démago, qui l’ont transformé en pape et en Didier Deschamps, l’espace d’un instant? Telle est la rançon de l’hyperactivisme médiatique, mais ceux-ci ne lui coûteront pas cher.

Tenir la position social-démocrate, en revanche, demandera de la constance et de nouvelles preuves pour reconstruire ce qui a été défait depuis les attentats du 13 novembre. Reste que ses adversaires de gauche ont été pris –de façon surprenante– à revers, pendant qu’Emmanuel Macron perdait tout de même une bataille. En politique, l’enjeu n’est pas d’être en position idéale, circonstance rarissime, mais d’être en meilleure posture –ou moins mauvaise, que ses concurrents.

Partager cet article