Monde

Que deviennent les villes irakiennes libérées du joug de l’État islamique?

Christine van den Toorn, traduit par Yann Champion, mis à jour le 06.04.2016 à 18 h 23

Daech est enfin en train d’être chassé du pays mais c’est bien souvent l’anarchie qui le remplace.

Un policier irakien examine les débirs de la mosquée sunnite Al-Fateh mosquée, détruite par des bombes, dans le village de Sinjar, le 4 janvier 2016 | HAIDAR HAMDANI/AFP

Un policier irakien examine les débirs de la mosquée sunnite Al-Fateh mosquée, détruite par des bombes, dans le village de Sinjar, le 4 janvier 2016 | HAIDAR HAMDANI/AFP

La libération de villes des mains de l’État islamique a étonnamment rendu mes amis irakiens encore plus déprimés qu’auparavant. Lorsqu’on leur demande quand ils pensent que les choses commenceront à changer, ils haussent les épaules et disent «Allah karim», ce que l’on pourrait traduire par «quand les poules auront des dents». Immédiatement après la «libération» de Sinjar, l’un de mes anciens étudiants qui habitait dans la zone m’a envoyé des photographies de leur traditionnel repas du vendredi midi, avant et après l’avoir consommé, avec ces légendes: «Sinjar avant la libération» et «Sinjar après la libération».

L’Irak fait désormais face au célèbre dilemme du «jour d’après». Nombre de ses villes ont été démolies, il n’y a plus d’argent pour reconstruire et aucun accord n’a permis de déterminer quels groupes doivent sécuriser et gouverner les zones reprises. Le problème le plus inquiétant et explosif reste néanmoins la méfiance qui règne désormais au sein des populations locales des zones libérées, qui se considèrent entre elles soit comme des complices soit comme des spectateurs ou des victimes de l’État islamique. Si personne ne s’en occupe, cette dynamique du «jour d’après» conduira –comme c’est déjà le cas– à des conflits internes et à des impasses politiques qui viendront gâcher les victoires gagnées sur le champ de bataille, de la même manière que ce qu’il s’est passé en 2010, lorsque les succès militaires remportés par milices sunnites du Sahwa («l’éveil» en arabe) contre al-Qaida en Irak furent gâchés en raison d’un manque d’accords politiques durables tant du point de vue local que national.

La chose est évidente dans les anciens territoires de l’État islamique que se disputent le gouvernement régional kurde d’Erbil et le gouvernement fédéral de Bagdad. Cela ne cesse d’éloigner la possibilité d’accords politiques locaux et nationaux pouvant mener à une paix durable. Pendant ce temps, les forces locales, plus ou moins loyales à Bagdad ou Erbil, se sont multipliées et militarisées.

Anarchie

Pour voir ce qu’il advient des territoires disputés en l’absence d’entente politique, il suffit de jeter un œil à Tuz Khurmatu, un territoire de la province de Salahuddin, dont l’arrière-pays a été libéré de l’État islamique en octobre et novembre 2014. En novembre 2015, un groupe mêlant Turkmènes locaux et mafias chiites combattant sous la bannière de al-Hashd al-Shaabi (pour le compte du gouvernement national) a commencé à se confronter aux forces locales kurdes et peshmergas. La zone «libérée» est désormais le théâtre de fusillades dignes du Far West, avec des snipers, des attaques au lance-grenades, des enlèvements, des vols et des incendies volontaires réguliers.

Mais les combats ne se font pas qu’entre Kurdes et Turkmènes, ou Erbil et Bagdad. Il existe également une compétition interne aux milices chiites et kurdes, puisqu’Asaib Ahl al-Haq défie le pouvoir des brigades Badr et que les salafistes kurdes s’opposent à l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), le parti kurde dominant. Dans le contexte anarchique des territoires libérés de l’État islamique, toutes ces forces se sentent libres d’agir comme bon leur semble tant les garde-fous sont peu nombreux.

Il n’est pas difficile d’imaginer qu’une telle scène puisse se reproduire dans les mois à venir à Sinjar, territoire à majorité yézidi dans la province de Ninive, ainsi que dans d’autres territoires libérés de Daech. Après la libération de Sinjar en novembre 2015, le nombre de Yézidis quittant l’Irak s’est multiplié. Mais ce n’est pas uniquement la destruction de leur ville qui les a rendus de plus en plus pessimistes sur leur avenir en Irak. C’est aussi la méfiance incroyable de leurs voisins kurdes et arabes, ainsi que l’impasse politique insurmontable opposant les goupes yézidis et kurdes opposés.

À Tuz Khurmatu, la zone «libérée» est désormais le théâtre de fusillades dignes du Far West, avec des snipers, des attaques au lance-grenades, des enlèvements...

Les Yézidis, en particulier, ont perdu toute confiance envers l’UPK depuis son abandon de Sinjar lors de la première offensive de l’État islamique sur la ville. Bien sûr, le fait que le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) ne souhaite pas partager le pouvoir n’arrange rien. Pour tout dire, le PDK avait d’abord cherché à être le seul libérateur de Sinjar en octobre, afin de s’assurer d’être la seule force politique en place. L’attitude très «C’est ça ou rien» du PDK depuis la libération de la ville a convaincu de nombreux Yézidis qu’il valait mieux entretenir de bonnes relations avec Bagdad qu’avec Erbil. Cela n’a aussi laissé d’autre choix à certaines forces yézidies, comme les Forces de protection du Yazidkhan (HPE) de Hayder Shesho, que de demander une autonomie accrue et de s’aligner avec les forces militaires de Bagdad. En l’absence d’accords sur le partage du pouvoir entre les autorités yézidies, les Kurdes et le gouvernement national, les conflits de ce genre ne peuvent que s’achever dans la violence, comme ce fut le cas à Tuz.

Dans la province de Diyala, les revendications autour des zones de Jalawla et Saadiya ont compliqué et retardé la reconstruction et le retour des populations locales. Un accord officieux passé dans l’ombre à l’été 2015 entre les représentants kurdes et irakiens (l’UPK et respectivement Badr ou Hashd) a accordé le contrôle de Saadiya à Bagdad et celui de Jalawla à Erbil. Cela a apporté une certaine stabilité et a permis à certaines des populations sunnites de la région de revenir. Toutefois, si l’accord n’est pas consolidé par un autre plus formel au niveau local et national, il est très probable que les divers groupes en place (milices chiites, survivants de Daech, sunnites anti-Kurdes ou anti-Hashd) mettront bientôt en péril l’ordre actuel.

Méfiance

Néanmoins, aussi complexe et explosive soit-elle, la situation n’est pas désespérée pour autant.

Il est clair que la politique américaine est de faire en sorte que la guerre en Irak soit avant tout la paix en Irak. C’est une bonne décision. Nous avons vu ce qui s’est passé lorsque les États-Unis ont soutenu les forces sunnites en 2007 sans s’occuper des partis chiites de Bagdad. Ayant appris que les puissances étrangères ne peuvent créer d’accords politiques à long terme, les États-Unis souhaitent désormais, à juste titre, que ce soient les forces locales (Erbil et Bagdad, Yézidis, sunnites, Kurdes) qui prennent l’initiative de chercher un accord.

Il y a beaucoup de bonnes volontés. Dans nombre de territoires repris aux mains de l’État islamique, des acteurs locaux sont prêts à se retrousser les manches et à prendre des risques en cherchant des accords avec leurs ennemis (et leurs amis) d’hier afin de repeupler la région, reconstruire et réconcilier les populations. Talib Muhammed, à la tête de la localité sunnite de Sulaiman Beg à Tuz Khormatu, a rencontré plusieurs fois les leaders chiites de Bagdad, ainsi que les Kurdes de Sulaimani. Hayder Shesho, le chef des forces de protection de Yazidkhan, est en pourparlers aussi bien avec les Kurdes qu’avec Bagdad. À Rabiaa (qui n’était pas un territoire disputé avant l’arrivée de l’État islamique) le cheik Abdullah al-Yawar, de la tribu sunnite des Shammar, a conclu des accords avec les Kurdes, qui ont libéré la zone. D’autres cheiks shammar s’adressent au gouvernement de Bagdad. À Jalawla, le cheik Yacoub Lheibi, un arabe sunnite membre de l’UPK a été à la tête des efforts pour faire revenir les arabes sunnites à Jalawla sous la bannière d’Erbil.

Toutefois, les acteurs locaux et nationaux ne peuvent conclure des accords durables à eux seuls. La méfiance est trop profondément ancrée, et ce, depuis trop longtemps. S’il doit y avoir la paix, il faudra un tiers —qu’il s’agisse des États-Unis, de l’ONU ou de l’Institut des États-Unis pour la paix— pour assister les Yézidis, les Kurdes et les sunnites locaux qui souhaiteraient conclure des accords entre eux ainsi qu’avec le gouvernement fédéral irakien et le gouvernement régional kurde. Afin d’être perçus comme des partenaires honnêtes, ces acteurs extérieurs devront être présents de manière soutenue lors des négociations tant aux niveaux nationaux que locaux.

Stabilisation

Les États-Unis et la Banque mondiale devraient aussi lier l’aide internationale dont le gouvernement irakien a désespérément besoin à l’acceptation du principe de gouvernance inclusive. En novembre 2015, lors d’une visite en Irak, le secrétaire d’État adjoint des États-Unis Tony Blinken a annoncé une augmentation de 38,7 millions de dollars de l’aide économique apportée à l’Irak, «afin de soutenir les initiatives réformatrices du gouvernement, ainsi que les efforts de stabilisation post-conflits», mais on ne sait pas bien qui sera en charge de distribuer cet argent en Irak, ni quelles en seront les modalités. À la mi-décembre, la Banque mondiale a annoncé un prêt de 1,2 milliard de dollars à l’Irak, mais les conditions qui y étaient rattachées étaient principalement concentrées sur les réformes économiques plutôt que politiques.

Les États-Unis ont beaucoup fait pour permettre des victoires militaires en Irak et en Syrie. Mais afin d’éviter de dilapider les effets de cette victoire, ils doivent faire plus en matière de diplomatie et de financement, pour cimenter la paix. Washington et les autres membres de la coalition anti-Daech menée par les États-Unis doivent se servir de leur influence afin d’obtenir un accord à long terme entre les factions rivales et les groupes communautaires dans les territoires libérés du joug de l’État islamique.

L’une des grandes raisons expliquant pourquoi l’État islamique s’est installé si facilement en Irak a été la marginalisation des groupes ethniques et religieux locaux par les autorités kurdes à Erbil et par les leaders politiques nationaux à Bagdad. Si l’État islamique, ou son successeur, doit être encore chassé à l’avenir, il faut remédier à cette dynamique. Cela devrait être la mission de toutes les parties ayant joué un rôle dans les récentes victoires militaires en Irak, y compris les États-Unis.

Christine van den Toorn
Christine van den Toorn (1 article)
Professeure à l’American University of Iraq Sulaimani
DaechIrak
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