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Superman n'est pas un super-héros du journalisme

Image extraite du film «Batman v Superman».

Image extraite du film «Batman v Superman».

Déontologie douteuse, rétention d’informations, mensonges, connivences… Clark Kent est loin d'être un exemple d'éthique journalistique.

Il y a quelques mois, dans l’une des nombreuses bandes-annonces annonçant la sortie de Batman v Superman (en salle ce mercredi 23 mars), on aperçoit le journaliste du Daily Planet Clark Kent (alias Superman, mais avec des lunettes) faire preuve d’un amateurisme rare. Alors qu’il est en reportage dans une soirée mondaine, il aperçoit un invité et demande à son collègue: «Qui est-ce?» Evidemment, contrairement à ce grand benêt de Kent, tout le monde autour de lui l’a reconnu: il s’agit de Bruce Wayne (Batman pour les intimes), ce multimilliardaire playboy dont les journaux people raffolent. Bruce Wayne, la star de cette soirée sur laquelle Clark Kent n’a même pas pris le temps de se renseigner comme le ferait tout bon journaliste. D'autant plus choquant que, comme le montrent certains comics, Bruce Wayne possède son journal. Dans le film, l'un de ses collègues lui lance, certainement aussi choqué que nous de son ignorance: «Tu dois être nouveau.»


Ce manque de recherche, a priori bénin, cache un problème bien plus grand dans les derniers films Superman: la place même de journaliste accordée à l’idéaliste Kent. Dans le premier film de ce reboot réalisé par Zack Snyder (Man of Steel, 2013), on voit, dans les dernières secondes, Kent intégrer la rédaction du prestigieux Daily Planet. Le tout sans mention apparente, dans le reste du film, d’une quelconque formation en journalisme.

 

Un mec sans formation journalistique apparente obtient un travail dans un grand journal. J'avais envie de jeter mon diplôme vers l'écran

Un jeune journaliste, visiblement énervé contre Superman.

Un affront pour certains spectateurs, jeunes journalistes du monde réel ou non, qui n’ont pas manqué de le faire savoir au moment de la sortie du film.

«J’ai trouvé Man of Steel un peu tiré par les cheveux. Est-on censé croire qu’un journal papier engage des gens?»

«Mon plus gros problème avec Man of Steel? Un mec sans formation journalistique apparente obtient un travail dans un grand journal. J’avais envie de jeter mon diplôme vers l’écran.»

Pourquoi tant de haine envers Clark Kent? Après tout, ce métier, pour peu qu’il soit bien pratiqué, peut être assimilé à celui de justicier, dont la vocation est d’aider les faibles contre les puissants. D’ailleurs, dès les premiers comics au début du XXe siècle, on présente Kent comme une «star» «honnête et intègre» du journalisme. Puis, dans la série télévisée des années 1950, Clark Kent est décrit comme un «journaliste aux manières douces travaillant pour un journal d'une grande métropole, combattant dans une lutte sans fin pour la vérité, la justice et les valeurs américaines». Daniel Andreyev, journaliste (il collabore à Slate.fr) et membre du podcast Comics Outcast, nous explique par mail le climat dans lequel le personnage a été créé: 

«A la création de Superman, les journalistes étaient le paroxysme de l'intégrité et de la vérité de l'opinion publique. Lois Lane, suivant les versions, a un ou plusieurs Pulitzer. On était dans l'ère de Robert Capa et des journalistes qui donnent tout pour leur cause et le Premier amendement. Un surhomme comme Superman ne pouvait pas faire un autre métier que celui-là. C'est pour ça qu'il le fait parfaitement aussi.» 


Mais quand on adopte un point de vue purement éthique, le travail de Clark Kent n'est pas aussi parfait qu'on le croit, loin de là. Bien sûr, au cours des années, les versions de son histoire ont été très différentes, mais le personnage créé par Jerry Siegel et Joe Shuster a toujours entretenu une relation étrange avec la déontologie journalistique.

Son patron l'envoie en Amérique du Sud, il file à Washington

 


Extrait des toutes premières aventures de Superman (1938)  TM & © 2016 DC Comics




 

La toute première apparition de Superman a lieu en juin 1938 dans Action Comics #1. Et déjà, à l’époque, il prenait son rôle de journaliste à la légère, comme une simple couverture pour ses véritables actions. «Ecoutez, chef, si je ne peux pas trouver d’informations à propos de ce Superman, personne ne le peut!», lance-t-il avec assurance et arrogance à son rédacteur en chef du Daily Star, s’amusant ainsi de la rétention d’informations qu’il est en train de mettre en place. Et un peu plus tard, quand le même rédacteur en chef lui demande d’aller couvrir un conflit armé à San Monte, «une petite république sud-américaine», Clark Kent va mentir et faire un détour par le Congrès à Washington pour s’occuper d’un politicien véreux. Dès les premières pages, il montre l’ampleur de son manque de scrupules: le journalisme est un métier parfait pour justifier son absence du bureau et faire croire que l’on est parti en reportage. Bien sûr, sa cause est louable et compréhensible. Mais si l'on se concentre sur le personnage de Clark Kent, qui n'est que lui-même aux yeux du public, son comportement erratique semble clairement répréhensible.


Extrait des premières aventures de Superman (1938) TM & © 2016 DC Comics

Si au tout début des aventures de Superman, la façon dont a eu lieu son embauche n'est pas racontée, on apprendra quelques semaines plus tard qu'il s'est servi de ses super-pouvoirs pour obtenir des informations et convaincre son futur rédacteur en chef. Dans Superman: The Unauthorized Biography, Glen Weldon raconte que Clark Kent a profité d'informations livrées lors d'une intervention héroïque de Superman dans une prison pour sortir un scoop et se faire remarquer par le Daily Star. «Le détenu reconnaissant a expliqué à Superman qu'un chanteur dans un club l'avait piégé pour meurtre, tout comme une femme qui devait être électrocutée cette nuit-là, écrit Weldon. Clark a appelé le rédacteur en chef avec l'histoire et a immédiatement été embauché.» Ce n'est qu'après qu'il ira arrêter le chanteur. 

«Après tout, un bon reporter ne livre pas une information privilégiée sans raison... N'est-ce pas Clark Kent?
-Tout à fait! Si je ne peux pas croire un collègue journaliste, qui puis-je croire?»

Extrait de Action Comics #429 (publié en 1973) TM & © 2016 DC Comics

Comment pouvez-vous écrire une histoire de façon juste quand votre alter ego est le sujet?

Mike San Giacomo, professeur à la Case Western Reserve University

Les années qui suivront verront Clark Kent continuer sur la même lancée. Les différentes versions de son histoire le décrivent toujours en brillant reporter lauréat de nombreux prix, mais sa méthode ne change pas sur le fond: il profite de ses pouvoirs pour créer une actualité et en être le seul spectateur, puis il rédige un article faussé (puisqu'il omet de détailler son rôle) qui régalera son rédacteur en chef comme ses lecteurs. Un comportement qui choque toujours autant Mike San Giacomo, journaliste dans l’Ohio au Plain Dealer et professeur spécialisé dans les comics à la Case Western Reserve University. Cité dans une étude sur les journalistes dans les comics, il avoue avoir toujours été «troublé par l’éthique journalistique de Clark Kent»:

«Comment pouvez-vous écrire une histoire de façon juste quand votre alter ego est le sujet? Même si je pense qu’il essaye d’être juste, je serais inquiet qu'il puisse tenter de fausser délibérément l’histoire pour minimiser sa propre bravoure. C’est autant un problème que de chercher la gloire.»

Mais ce n'est pas tout: l'amour va venir également interférer dans sa déontologie. 

Les infos en exclu? C'est pour sa petite amie

Que dire de sa relation avec sa collègue et petite amie Lois Lane, à qui il va livrer des informations en exclusivité? Dans le film Superman de 1978, on voit Perry White, patron du Daily Planet, demander à son équipe un article sur ce super-héros en slip moulant qu’on appelle Superman et qui agite déjà la concurrence. Le héros, qui en pince pour sa collègue Lois, va accepter de lui donner une interview en exclusivité. Les circonstances sont particulières, mais qu’un journaliste privilégie une collègue avec qui il est intimement lié et un journal pour qui il travaille pose des questions déontologiques évidentes. Il paraît inimaginable que, alors qu’ils étaient mariés, Anne Sinclair ait interviewé Ivan Levaï ou vice-versa (même si l'un des deux avait revêtu une cape).

Summum de l’insulte journalistique, Perry White, qui a engagé Ken pour sa «prose dynamique et punchy», affirme également dans ce film qu’un «bon journaliste ne trouve pas d’histoires géniales. Un bon reporter les rend géniales». Une affirmation que personne ne contredira, et surtout pas Clark Kent puisqu’il construit ses histoires et ses scoops à partir de sa propre histoire et de ses propres exploits. Le photographe Peter Parker fait exactement la même chose quand il se prend en photo dans le costume de Spider-Man pour les revendre ensuite au Daily Bugle.

Le super-héros est même allé jusqu’à s’attirer les foudres de la prestigieuse revue de l’école de journalisme de Columbia. En 2011, le journaliste Michael Meyer écrivait ainsi: «Superman a regardé autour de lui et en a conclu que la façon la plus efficace de ne pas être confondu avec un justicier essayant de faire la différence pour l’humanité était d’écrire pour le journal d'une métropole.» Pas très flatteur pour un métier que Kent prétend porter en étendard.

«-Super boulot, Clark! La diffusion a explosé depuis que tu a commencé à écrire cette nouvelle série d'articles sur la criminalité.
-Merci Perry! J'espère avoir un autre scoop demain! Je dois filer maintenant et suivre une piste!»

TM & © 2016 DC Comics

Clark Kent, ce journaliste rebelle mais assis derrière son ordi

L'information a été remplacée par le divertissement. Les journalistes sont devenus des sténographes

Superman, en 2012, juste avant sa démission du Daily Planet

Et pourtant, dans les années 2010, des changements radicaux vont se mettre en place. En redémarrant la série Superman, DC Comics décide de donner plus de place à Kent et donc à son métier. Tout d'abord en faisant de lui un journaliste moins timide, plus agressif, puis en le confrontant à ce que tous les médias ont connu dans ces années-là: le plongeon dans le web et la tentation de l'infotainment. Dans le volet 13 de Superman, publié en octobre 2012, Clark Kent décide de quitter le Daily Planet après une violente dispute avec le PDG du conglomérat qui gère le journal, le premier reprochant au second d'avoir remplacé l'information par le divertissement.«Les reporters sont devenus des sténographes», lâche-t-il après s'être lancé dans un discours enlevé sur l'éthique journalistique. 

Image extraite de Superman #13, octobre 2012. TM & © 2016 DC Comics

«La vérité, c'est que, en cours de route, le business de l'information est devenu l'information, s'exclame Clark Kent dans l'image ci-dessus. Ayant grandi à Smallville, j'ai cru que le journalisme était un idéal, aussi valable et important qu'être policier, pompier, professeur ou docteur. On m'a appris qu'on pouvait utiliser des mots pour changer le cours des choses, que même les plus sombres secrets tomberaient sous la violente lumière du Soleil. Mais les faits ont été remplacés par les opinions. L'information a été remplacée par le divertissement. Les journalistes sont devenus des sténographes. Je ne peux pas être le seul à en avoir marre de ce qu'est devenue l'information aujourd'hui.»

Clark Kent, après avoir été présentateur télé un temps dans les années 1970, devient donc un blogueur indépendant, mettant fin à ses relations avec le système médiatique actuel au nom d'un idéal soi-disant désuet et en apparence supérieur. Une once d'espoir qui ne chance pas le problème de fond puisqu'il continue à dissimuler des informations.

Clark Kent a le droit de bafouer l'éthique journalistique parce qu'il sauve la Terre plusieurs fois par an

Reste-t-il donc quelque chose à sauver chez ce journaliste, faux chevalier blanc mais vrai opportuniste? Oui, grâce à son alter ego Superman. Dans une interview accordée en 2014 au site Valley News, Joseph Hayden, professeur de journalisme à l'université de Memphis, se demandait si la fin (sauver des gens) justifiait justement les moyens (piétiner les principes d'éthique journalistique) de Superman:

«Selon moi, la vie humaine dépasse le besoin de vérité. Si mentir empêche la mort de milliers de gens, par exemple, alors oui cela en vaut le coup, et presque n'importe qui pourrait être d'accord avec cela. [...] Dans la pratique, néanmoins, vous voyez ressortir souvent l'affirmation puissante selon laquelle les journalistes font ça pour le bien commun, et souvent, c'est seulement ça: une revendication surjouée. Comme le disait si bien Benjamin Franklin, ceux qui sacrifient les libertés essentielles pour plus de sécurité ne méritent ni l'une ni l'autre.»

Pour Ben, illustrateur et membre du podcast Comics Outcast, le métier de journaliste, s'il n'est pas toujours respecté dans ses principes, permet aux super-héros d'être encore plus efficace quand ils enfilent leur tenue:

«Les métiers des super-héros sont généralement plus des couvertures qu'autre chose, même si ça a son utilité dans leur mission de faire le bien. Clark ment surtout pour protéger ses secrets personnels et (ceux de) ses proches. Quand il quitte son poste, c'est pour la bonne cause, pour sauver la planète encore une fois. Je ne sais pas si c'est un bon journaliste, mais ça n'en est pas un mauvais, dans le sens où il est incorruptible, qu'il ne se sert pas de ce métier pour de mauvaises raisons, etc... Soit il utilise sa plume pour faire le bien, soit il n'a pas le temps de l'utiliser!»

L'on peut donc considérer que, malgré tous ses manquements à la fameuse charte de Munich, Clark Kent a le droit de continuer à trafiquer ses articles pour le bien du monde entier. C'est un oiseau? C'est un honnête journaliste? Non, mais c'est Superman.

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