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L'affaire Barbarin mélange honte pour l'Église et harcèlement des médias

Monseigneur Philippe Barbarin à Lyon, le 8 décembre 2015. JEFF PACHOUD / AFP.

Monseigneur Philippe Barbarin à Lyon, le 8 décembre 2015. JEFF PACHOUD / AFP.

On peut répétér son écoeurement face aux scandales de pédophilie qui frappent le clergé catholique, mais on doit aussi bien peser la responsabilité de chacun, sans atténuer ni s'emballer.

Les appels à la démission vont croissant depuis l’implication pour «non-dénonciation» du cardinal Philippe Barbarin, archevêque de Lyon, dans les deux affaires de pédophilie qui secouent le clergé lyonnais. Comme un remake français de Spotlight, récent Oscar du meilleur film, qui racontait l’investigation de journalistes de Boston contre le cardinal de la ville Bernard Law, «démissionné» en 2002 par le pape Jean-Paul II...

Comment retenir son écoeurement face aux scandales de pédophilie qui frappent le clergé catholique? On a beau répéter, à satiété, les mêmes arguments, rappeler que les faits sont anciens, que leurs auteurs ne sont que quelques poignées, que les autorités civiles dans d’autres institutions (comme l’Education nationale) ont été presque aussi défaillantes que les autorités religieuses. On a beau se convaincre que la «tolérance zéro» décrétée par les papes est enfin à l’œuvre, que l’Église a commencé son ménage et qu’elle collabore davantage avec la justice, au lieu de continuer à cacher ses coupables, les muter, les changer d’affectation, de peur du scandale et au risque de la récidive.

On est pourtant très loin d’être rassuré. Le puits semble sans fond. De nouvelles révélations dépassent l’entendement. Des exemples de négligence, sinon de complicité, se manifestent dans la hiérarchie catholique. Le doute mine de plus en plus la confiance dans une institution qui a cessé de régenter, comme autrefois, les lois et les mœurs, mais qui continue d’exercer une grande influence morale et éducative dans le pays, au-delà même de ses millions de fidèles.

Cette fois, c’est donc au tour du cardinal Philippe Barbarin, l’une des plus hautes figures de l’Église de France, bien en cour au Vatican auprès du pape François, d’être rattrapé par le scandale. Depuis des semaines, il est accusé de n’avoir pas déféré devant la justice et d’avoir au contraire «couvert» deux prêtres lyonnais: Bernard Preynat, 71 ans, pour des faits de pédophilie remontant aux années 1980, connus de son archevêque depuis 2008; puis Jérôme Billoud, actuel curé de la paroisse de l’Immaculée Conception à Lyon, contre qui une plainte vient aussi d’être déposée par l’une de ses anciennes victimes, âgée de 17 ans au moment des faits, aujourd’hui haut fonctionnaire au ministère de l’Intérieur.

Une instruction judiciaire a été ouverte, le 5 mars, contre le cardinal Barbarin pour «non-dénonciation de faits de pédophilie». Trente ans après, ces faits sont bien connus et implacables: le prêtre Bernard Preynat a été mis en examen en janvier 2016 pour «agressions sexuelles aggravées». Il est accusé d’avoir commis des attouchements, dans les années 1980, sur des scouts âgés de 7 à 11 ans dans le cadre de la paroisse Saint-Luc, à Sainte-Foy-lès-Lyon, dont il était le vicaire charismatique de 1972 à 1991. C’est le cardinal Albert Decourtray qui, en février 1991, avait suspendu le père Bernard Preynat. Celui-ci est en outre aujourd’hui sous régime de «témoin assisté» pour trois viols présumés.

Le nombre de ses victimes déclarées s'élèverait à 45 selon François Devaux, l’une des ses victimes, fondateur d’une association, La Parole libérée, dont fait aussi partie le fonctionnaire du ministère de l’Intérieur qui accable l’autre prêtre, Jérôme Billoud. Quatre plaintes avaient été déposées contre Bernard Preynat en mai 2015 et jugées recevables. Les autres avaient dépassé le délai de prescription (vingt ans à partir de la majorité de la victime). Pour la même raison, la plainte plus récente contre Jérôme Billoud a aussi été classée sans suite.

Une gestion déplorable au sein de l’archevêché de Lyon 

Ces faits sont graves. La gestion de ces cas de pédophilie par les quatre archevêques qui se sont succédés à Lyon depuis les années 1980 a été déplorable. On n’a pas écouté les propos rapportés par les enfants, répercutés –trop rarement– par des parents tremblant devant l’autorité cléricale. Ces prêtres prédateurs n’ont jamais été écartés du sacerdoce. Pour éviter le scandale, on s’est contenté de les changer d’affectation.

Leurs victimes, aujourd’hui en âge de pouvoir se plaindre devant la justice, soucieuses que de tels faits ne se reproduisent plus, racontent leur vie brisée, au moins en partie, par ces attentats, même très anciens, à leur intégrité et leur dignité d’enfants. Le premier devoir est de les écouter. L’Église catholique ne dit plus aujourd’hui autre chose. Elle se repent, prend des sanctions et alerte la justice.

On savait gré à la conférence des évêques de France d’avoir, dès 2002, dans un document officiel appelé Lutter contre la pédophilie, mis en place tout un arsenal de mesures préventives. Et depuis des années, en effet, il était de bon ton, malgré la condamnation judiciaire d’un évêque en 2004, de constater que le scandale avait eu une ampleur beaucoup moins grande en France, toutes proportions gardées, qu’en Irlande, en Allemagne, aux Etats-Unis.

Mais cette double affaire du diocèse de Lyon vient rappeler aux évêques français que la menace n’est pas écartée, que d’autres abus peuvent encore être portés à la connaissance de paroisses, que les informations ne remontent pas toujours jusqu’à la hiérarchie, en un mot que la pédophilie du clergé n’est pas un phénomène limité à de rares cas individuels. Et que la lutte est toujours à reprendre.  

«Tant pis si c’est une honte supplémentaire pour l’Église»

Dans de telles affaires, il convient toutefois d’être très scrupuleux, de bien peser la gravité des faits et des responsabilités de chacun. Sans les atténuer, mais aussi sans s’emballer. Ainsi y a-t-il aujourd’hui quelque chose d’indécent dans la curée d’une partie des médias et des réseaux sociaux contre le cardinal Barbarin, arrivé à la tête du diocèse bien après les faits –anciens et pour partie prescrits–, et contre l’Église de France, accusée de «complaisance coupable», comme l’a fait Le Monde. Une déontologie élémentaire de l’information semble ici manquer.

Cet homme d’Église était connu pour sa rigueur dans un domaine où il n’avait pas l’habitude de transiger. Par deux fois, dans le diocèse de Lyon dont il a pris la tête en 2002, mis au courant d’abus sexuels commis par eux, Philippe Barbarin avait suspendu immédiatement deux prêtres restés, depuis, interdits de ministère.

Dans le cas aujourd’hui incriminé, celui du prêtre Bernard Preynat, les faits se sont déroulés plus de dix ans avant qu’il n’arrive à Lyon. Ce n’est que par des tiers qu’il a été informé, et seulement à partie de 2008. Il a tardé à l’évincer, mais ayant personnellement enquêté pour savoir si ce prêtre avait récidivé, depuis la sanction prise contre lui en 1991, il lui était apparu que rien n’avait pu lui être alors reproché. Peur du scandale, manque de courage? Le cardinal n’est pas allé plus loin, et s’il ne se décide qu’en 2015 à suspendre le père Preynat, c’est qu’il a enfin rencontré une victime qui a accepté elle-même de porter plainte.

De même, pas un mot n’est dit dans les médias qui le harcèlent de sa détermination à remettre de l’ordre dans des congrégations religieuses où s’étaient produits de graves manquements aux vœux religieux. La plus scrupuleuse honnêteté aurait aussi commandé de rappeler cet incident qui l’a opposé à une journaliste d’un hebdomadaire local, Mag2Lyon, qui, pour les besoins d’une enquête, s’était fait passer pour la victime d’un viol commis par un prêtre et avait demandé à rencontrer le cardinal. Celui-ci l'a reçue et sa réaction –justement rapportée par l’hebdomadaire– est sans ambiguïté. L’archevêque de Lyon presse la (fausse) victime de ce viol d’avertir immédiatement la police:

«Tant pis si c’est une honte supplémentaire pour l’Église, car cela peut rendre service à tout le monde. Si vous, vous portez plainte, on va interroger ce soi-disant prêtre, et c’est très bien. Et même pour lui parce qu’il faut arrêter de mentir.»

Le cardinal Barbarin est une cible trop facile. En 2013, il fut le porte-parole de cette partie de l’Église qui a bruyamment manifesté contre le «mariage pour tous». Depuis, il passe pour complice d’un ordre moral, répressif et hypocrite, aujourd’hui pervers, qui serait incarné par l’Église catholique. Celle-ci a en revanche trop souvent dissimulé les faits de pédophilie et protégé, malgré elle, des prêtres pervers. Et s’il est très injuste de prétendre qu’elle est encore aujourd’hui «complaisante» et constitue en elle-même une structure perverse, on est en droit de se demander pourquoi une telle institution, incapable de se garder de telles transgressions, ne se réorganise pas plus radicalement et peine à sortir d’un discours moral qu’elle n’est plus capable de s’appliquer à elle-même et qui est devenu archaïque, inaudible à la plupart de nos contemporains.

Correction: Une première version de l'article indiquait à tort qu'un journaliste ayant appelé le cardinal en se faisant passer pour une victime travaillait pour Lyon Magazine.

 

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