Chaos turc: à qui la faute? À Erdogan ou à la guerre en Syrie?

Ankara le 14 mars, au lendemain des attentats I ADEM ALTAN / AFP

Ankara le 14 mars, au lendemain des attentats I ADEM ALTAN / AFP

Pour le chercheur franco-turc Bayram Balci, le président turc est loin d'être responsable de tous les maux dont on l'accuse. Surtout dans une situation aussi explosive, pris entre quatre feux.

Alors que l’attentat de dimanche 13 mars qui a fait au moins 37 morts à Ankara n’a toujours pas été revendiqué, la Turquie semble s’enfoncer dans la guerre civile. Le président turc Recep Tayyip Erdogan poursuit, lui, sa dérive autoritaire et agressive. Pourquoi? À qui la faute? Un chercheur franco-turc, Bayram Balci, propose une réponse à contre-courant des commentaires habituels.

Quelle que soit la responsabilité du président turc (atteintes répétées à l’état de droit, polarisation de la société, etc.), ce qui est déterminant, selon lui, c’est la guerre en Syrie: 

«Ce sont ses déflagrations que la Turquie subit. Comment peut-il en être autrement d’ailleurs? Avec 900 kilomètres de frontières communes, les deux pays ont presque la même histoire, ils comportent tous deux de fortes communautés kurdes, sunnites, alévis ou alawites. La Turquie et la Syrie sont traversées par les mêmes lignes de fracture confessionnelle.»

Originaire de Mardin, au sud de la Turquie, Bayram Balci a grandi et vécu à Montbéliard. Successivement passé par Florence, Istanbul, puis Bakou, ce chercheur a dirigé l’Institut français d’études sur l’Asie centrale à Tachkent de 2006 à 2010 avant d’être invité à la Carnegie Endowment for International Peace, à Washington.

Le voilà de retour à Paris au Centre de recherches internationales de Sciences Po (Ceri).   Ses recherches actuelles portent sur les relations entre islam et politique dans l’espace post-soviétique et sur la Turquie dans son environnement régional, Caucase, Asie centrale, Moyen-Orient.   

Quatre fronts liés à la Syrie

«Quel qu’ait été son dirigeant, la Turquie aurait été affectée, poursuit Bayram Balci. Ce sont ces difficultés liées à la crise syrienne et à l’aggravation de la situation régionale qui ont rendu le président Erdogan de plus en plus arrogant et autoritaire, même si on peut trouver des traces d’autoritarisme avant la crise syrienne. Daech, le PKK [le parti des travailleurs du Kurdistan] et ce qu’il appelle “l’État parallèle” (le mouvement de l’imam Gülen, auto-exilé aux États-Unis) sont les trois défis majeurs, les trois fronts auxquels le président turc doit faire face. Or, ceux-ci sont soit liés à la Syrie soit amplifiés par la guerre syrienne, sans parler du quatrième front, russe.»

La Turquie a un manque de motivation voire d'intérêt à entrer frontalement en conflit avec Daech

Au début, en 2011, la Turquie a longuement essayé, en vain, de convaincre Damas de procéder à des réformes. Constatant que le régime était fermé à toute évolution, Ankara comme ses alliés occidentaux, France en tête, se fixa exactement le même objectif: faire tomber le dictateur de Damas le plus vite possible, à l’exemple de ce qui s’était passé en Libye avec Mouammar Khadhafi.

«Alors pour les Turcs, il a pu sembler que même avec certains groupes religieux, il valait la peine de s’associer. L’essentiel, c’était de se débarrasser de Bachar el-Assad qui pouvait nuire à la Turquie en utilisant la carte kurde contre elle», analyse Bayram Balci.

Daech, l’allié objectif?

Mon interlocuteur absoudrait-il donc la politique jusqu’au-boutiste du président turc lequel a autorisé le passage de milliers de candidats djihadistes vers la Syrie et a de facto fait de la Turquie une base arrière logistique pour  l’organisation de l’État islamique, comme le dénonce avec vigueur l’éditorialiste Kadri Gürsel dans Turquie, année zéro?

«C’est un fait que la Turquie n’a pas combattu fortement Daech, confirme Bayram Balci. Et elle ne le fait toujours pas. La Turquie a un manque de motivation voire d'intérêt à entrer frontalement en conflit avec cette organisation terroriste. Mais celle-ci est née en Irak, et elle a été alimentée par la crise syrienne, y compris par Bachar el-Assad lui-même dont on connaît très bien la politique perverse qui a consisté à faire sortir de prison des djihadistes pour salir, et affaiblir, l’opposition modérée qui n’a eu d’autre choix que de se radicaliser.»

Ce laisser-faire d’Ankara vis-à-vis des terroristes djihadistes de Daech ne s’explique-t-il pas par une sorte d’alliance objective entre les deux? Car Daech combat en Syrie le​s militants kurdes du​ PYD​ (Parti de l'union démocratique), la branche sœur du PKK​ qu'Ankara combat en Turquie​. ​Bachar el-Assad et Vladimir Poutine, eux, utilisent ​cette carte kurde contre Erdogan.​ Au milieu de cet imbroglio, les États-Unis ​et les Européens sont alliés avec le PYD contre Daech, ce qui indirectement renforce l'ennemi n°1 de la Turquie, le PKK, et ses ambitions.

«Avec la guerre en Syrie, le PKK a, en effet, complètement changé de stratégie. Il a profité de la trêve dont il a bénéficié durant les négociations avec Ankara pour se renforcer et s’armer, alors qu’il s’était engagé à quitter le territoire turc, voire à désarmer. À un certain moment, le gouvernement n’avait d’autre choix que d’intervenir militairement pour casser cette course à l’armement et à la sécession, notamment quand il s’est aperçu que le PKK était en train de mettre en place un système étatique parallèle dans le sud-est de la Turquie», décrit Bayram Balci.

Résultat: des semaines d’affrontements entre l’armée turque, les unités spéciales et les jeunes militants du PKK au sud-est du pays. Une véritable guérilla urbaine. Des quartiers entiers détruits, une partie de la population en fuite. Un millier de personnes tuées.  L’enterrement du processus de paix que le président Erdogan avait pourtant initié.

Universitaires et journalistes visés

En Turquie, la répression n’a cependant pas visé que les militants armés du PKK. Récemment, par exemple, des enquêtes administrative ou criminelle ont été ouvertes contre 669 des 2.212 universitaires «coupables» d’avoir signé une pétition en faveur de la paix. 

Les bombardements et le maintien de Bachar el-Assad au pouvoir donnent la preuve aux réfugiés qu’ils ne pourront jamais rentrer chez eux

Et le président Erdogan s’en est pris à la Cour constitutionnelle qui a décidé fin février de libérer Can Dündar et Erdem Gül, journalistes à Cumhuriyet, après un séjour de quatre-vingt-douze jours en prison. Ils étaient accusés d’«espionnage» pour avoir publié les photos de camions transportant des armes en Syrie en 2014.  

«Ces camions étaient escortés par le MIT (services turcs de renseignement), mais on ne sait pas à qui étaient destinées ces armes puisqu’on a découvert l’affaire avant leur arrivée à destination. Peut-être à l’opposition syrienne, peut-être aux Turkmènes, peut-être à des mouvements salafistes mais pas forcément djihadistes, ce que d’autres pays faisaient aussi. Et ça n’était pas interdit. En fait, ces photos ont sans doute été transmises par le biais de policiers acquis au mouvement de l’imam Gülen, l’ancien allié d’Erdogan, explique Bayram Balci qui fut l’un des premiers à étudier le fonctionnement de ce mouvement islamique, en Asie centrale dans les années 1990. Elles représentaient une nouvelle pièce à charge dans la guerre que ce mouvement mène contre le président Erdogan, son ancien allié, qu’il voulait faire tomber. Et un scandale qui n’est pas sans faire penser aux affaires Assange, Snowden, Manning…»

L’instrumentalisation des réfugiés

Autre répercussion de la guerre en Syrie sur la Turquie: l’afflux de réfugiés. Dès le début du chaos syrien, le président turc a demandé qu’on établisse une zone tampon au nord de la Syrie pour les accueillir. Dans un premier temps, François Hollande a semblé soutenir la demande turque que les Occidentaux ont finalement refusée du fait du véto russe.

Malgré cela, la Turquie n’a pas fermé ses frontières. Elle a consacré 1,5% de son PIB pour accueillir quelque 250.000 réfugiés syriens dans des camps sur les quelques 2,7 millions qui vivent actuellement sur son sol. Plusieurs dizaines de milliers d’entre eux tentent le voyage vers l’Europe plutôt par la mer dorénavant (5.600 corps ont été repêchés par les garde-côtes turcs) ce qui constitue pour Ankara un moyen de pression. Car la Turquie instrumentalise le drame des réfugiés pour obtenir de l’Union européenne des avancées sur des dossiers en panne (processus d’adhésion, libéralisation des visas, etc).

« C’est un fait, c’est peu glorieux et c’est insultant pour les pauvres réfugiés, reconnaît Bayram Balci, mais en même temps la communauté internationale a failli et c’est surtout la Russie qui est responsable de ce qu’il se passe, car ses bombardements, et le maintien de Bachar el-Assad au pouvoir donnent la preuve aux réfugiés qu’ils ne pourront jamais rentrer chez eux. Dans ces conditions-là, ils n’ont d’autre choix que de venir en Europe.»

Le mauvais plan Poutine

Après vingt-cinq ans de perte d’influence russe, Poutine a voulu prendre sa revanche sur l’Occident grâce à la Syrie, selon ce chercheur. Renforcer les partis d’extrême droite européen​s​ effrayés par l’afflux de réfugiés musulmans, puis ​isoler la Turquie de l’Union européenne et de l’Otan: tout cela ferait partie de la stratégie russe.

«Ce plan de Poutine de régler ses comptes avec l’Occident par le biais de la crise syrienne et des flux migratoires semble marcher.» À tel point qu'il pouvait annoncer, lundi 14 mars, le départ de ses troupes. «Au final, l’Europe va être obligée de lever les sanctions qu’elle avait imposée à la Russie après la crise ukrainienne. ​Tandis que persiste le risque d'une Turquie​​​, seule et isolée, alors que sa politique syrienne, aussi inepte qu’elle a pu l’être, a le mérite de la constance», conclut Bayram Balci. 

Plutôt que de critiquer sans fin le «chantage» des Turcs et d'Erdogan qui demandent de nombreux avantages (financiers, libéralisation des visas et reprise du processus d’adhésion) en échange d’un meilleur contrôle du flux des réfugiés, Bayram Balci considère que les Européens auraient intérêt à​ ​​ne surtout pas s'aliéner la Turquie et ​à repenser d’urgence leur politique vis-à-vis de la Russie et de la crise syrienne.

C’est en tout cas ce qu’il recommande aux sénateurs et aux députés français qui l’auditionnent.

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