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Il est temps d'envisager une partition de la Syrie

Syria 2004 CIA map / via Wikimédia Commons.

Syria 2004 CIA map / via Wikimédia Commons.

Personne n'a envie de disloquer un pays. Mais aujourd'hui, qu'en reste-t-il?

En Syrie, l'heure est peut-être au cessez-le-feu provisoire, mais ne nous emballons pas: la guerre n'est pas près de se terminer. Au contraire, elle s'éternise et charrie son lot d'atrocités quotidiennes, avec un bilan qui ne cesse de s'alourdir –un nouveau «problème surgi de l'enfer», pour reprendre les mots du secrétaire d'État de Bill Clinton Warren Christopher au sujet de la guerre en Bosnie. Les chiffres varient, mais selon certains spécialistes, le nombre de morts avoisinerait aujourd'hui les 500.000 –soit à peu près 2,5% de la population du pays avant le début des hostilités. Près de la moitié des Syriens ont été déplacés. Difficile de trouver une catastrophe aux pareilles proportions depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Des négociations sont en cours, menées par l'infatigable Staffan de Mistura. Le problème fondamental, évidemment, c'est que leur objectif divise profondément toutes les parties en présence. Le sort de Bachar el-Assad oppose les États-Unis et la Russie. L'Iran et l'Arabie Saoudite s'affrontent dans un conflit religieux et géopolitique régional dont la Syrie est l'épicentre. Des questions tactiques et stratégiques dressent la Russie contre la Turquie, et ainsi de suite.

Au beau milieu de toutes ces calamités, quelque chose devient de plus en plus manifeste: en tant que nation, la Syrie n'aura jamais été aussi fantomatique. La guerre civile, qui vient d'entrer dans sa cinquième année, ravage et morcelle le pays, dont de larges portions sont gouvernées par des acteurs disparates. Ces derniers n'ont aucun lien avec ce qu'il reste de l’État souverain, quand ils n'y sont pas violemment hostiles. Telle Humpty Dumpty, la Syrie a chu et les chances d'en refaire une entité fonctionnelle semblent extrêmement faibles. Il est temps d'envisager une partition.

Bien sûr, la décision comporte de nombreux risques, inconvénients et difficultés –ce qui explique pourquoi la communauté internationale a préféré la bouder jusqu'ici. Mais pour éteindre l'incendie de la guerre et permettre des négociations, elle devrait être à l'ordre du jour des prochains pourparlers de Genève.

Les frontières de la Syrie, l'histoire est connue, ont été dessinées au siècle dernier, lors de l'effondrement de «l'homme malade de l'Europe» –l'Empire ottoman– après la Première Guerre mondiale. De fait, la Syrie n'est pas une civilisation ancienne comme peut l'être la Perse (aujourd'hui l'Iran), la Turquie ou la Grèce. Bien avant la guerre, la Syrie se voyait segmentée par diverses failles religieuses et ethniques, ce qui explique qu'elle ait si vite plongé dans le chaos –en plus des exactions de la dynastie Assad, de la sécheresse et des bouleversements générés par le Printemps arabe.

Fief alaouite, régime sunnite et enclave kurde

L'hypothèse d'une partition a d'ores et déjà été envisagée par certains observateurs. Des environs de Damas et remontant jusqu'à la mer, le fief alaouite pourrait être laissé au régime Assad et à ses éventuels successeurs. Au centre, quand l’État islamique et les diverses milices affiliées à al-Qaida seront évidemment éradiqués, on pourrait espérer l'avènement d'un régime sunnite modéré. Enfin, et c'est là le point le plus controversé, une enclave kurde pourrait voir le jour à l'est. Assurément, l'ampleur de la partition pourrait aller de la dislocation pure et simple (comme la Yougoslavie a pu imploser après la mort du maréchal Tito) à un système fédéral solide (comme la Bosnie après les accords de Dayton), en passant par un modèle de fédéralisme plus faible (comme l'Irak). 

Les inconvénients sont certains, mais il faut les mesurer et les comparer aux bénéfices d'une éventuelle solution négociée. En général, les partitions donnent un mauvais exemple aux minorités les plus marginalisées du monde et il y a un risque de voir s'enflammer d'autres situations potentiellement chaotiques. Les partitions sont aussi difficiles à négocier. Elles requièrent une connaissance subtile du terrain humain, une gageure dans un État failli. Elles nécessitent aussi des compromis complexes qui ne satisfont pleinement jamais personne, autant de ferments pour de futurs conflits.

En outre, les voisins peuvent voir d'un mauvais œil la création d'enclaves susceptibles d'attiser leurs propres minorités ethniques et religieuses (la Turquie, naturellement, s'inquiète de la naissance d'un État kurde). Les partitions sont aussi compliquées à mettre en œuvre, vu que la plupart des acteurs ne sont pas satisfaits par tel ou tel aspect de l'accord final. Enfin, les partitions peuvent soulever d'épineux problèmes en matière de droit international, qui s'associe en général aux États souverains et cherche à renforcer des territoires unifiés existants. Faire accepter une partition est aussi difficile car de nombreux pays (l'Espagne, la Turquie, sans oublier des membres du Conseil de sécurité comme la Grande-Bretagne, la Chine et la Russie) ont leurs minorités en mal d'indépendance.

Qu'on n'oublie pas non plus le voisin de la Syrie: l'Irak. Dans cet État troublé, les appels en faveur d'une partition se font entendre depuis des décennies, un phénomène qui aurait a priori de meilleures conséquences sur le long terme. A la différence de la Syrie, l'Irak est riche en ressources pétrolières, une manne susceptible d'apaiser les revendications des populations minoritaires. Le pays est aussi doté d'un gouvernement fédéral qui, s'il est vétuste, continue à résister. La Syrie n'a ni l'un ni l'autre et chancelle vers l'abîme.

Séparer les belligérants

En dépit de leurs inconvénients, les partitions peuvent être utiles pour séparer les belligérants et rétrécir le champ de bataille. Pour une population d'ores et déjà à moitié déplacée, franchement, il n'y a plus grand-chose à perdre. Une partition pourrait offrir une chance, simple, de quitter un camp de réfugiés ou d'éviter un périple dangereux vers une terre d'asile – et, en pratique, créer les «zones de sécurité» que la communauté internationale promet depuis longtemps.

Malheureusement, une partition immédiate céderait, de fait, une large partie de la Syrie aux extrémistes sunnites. Pour cette raison, il est peu probable qu'Assad (avec le soutien indéfectible de la Russie) accepte une partition totale. Ainsi, l'hypothèse la moins hasardeuse consisterait en une campagne d’éradication de l’État islamique associée à la construction d'un système fédéral permettant une plus grande autonomie locale. Avec une telle proposition combinée, les négociations pourraient sortir de leur impasse actuelle, comme il y a vingt ans en Bosnie, ce genre d'idées a pu mener aux accords de Dayton.

Avant d'introduire cette idée dans les négociations, il faut, à court terme, laisser une chance au cessez-le-feu et voir s'il peut, sur le long terme, devenir un outil. La logique est la suivante: si les parties prenantes peuvent, a minima, commencer à discuter, alors, le temps aidant, elles pourraient se mettre d'accord sur la tenue d'élections et la rédaction d'une nouvelle Constitution. L'hypothèse d'une partition (que le secrétaire d’État John Kerry a récemment mentionnée, avant de faire quelque peu marche arrière) est susceptible d'affiner les discussions, tout en offrant aux négociateurs un ensemble d'idées fraîches.

Face aux périls de la guerre civile, à un bilan humain qui ne cesse de s'alourdir, une situation toujours plus chaotique sur le terrain et l'échec de toutes les autres approches, cette simple hypothèse devrait être mise aujourd'hui sur la table des négociations.

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