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Pourquoi sauver deux hovercrafts passionne (seulement) les Anglais

L’un des plus grands aéroglisseurs du monde, le Princess Anne, au port de Douvres le 30 septembre 2000 | ADRIAN DENNIS/AFP

L’un des plus grands aéroglisseurs du monde, le Princess Anne, au port de Douvres le 30 septembre 2000 | ADRIAN DENNIS/AFP

Plus de 20.000 personnes, en majorité des Britanniques, ont signé la pétition lancée pour sauver le Princess Anne et le Princess Margaret. Ces deux aéroglisseurs, derniers survivants des liaisons en hovercraft entre la France et l’Angleterre, pourraient être bientôt détruits.

Ils incarnent la nostalgie du trans-Manche sur coussins d’air. Des traversées polluantes et bruyantes, attractions phares des visiteurs de Calais jusqu’au 1er octobre 2000, mais aussi d’un James Bond (Les diamants sont éternels, 1971). Les deux derniers aéroglisseurs SR-N4, gigantesques vaisseaux glissant sur l’eau, sont menacés de destruction. La nouvelle attriste nos voisins britanniques. Pétitions, interviews pour la BBC ou le Daily Mail, visites des deux hovercrafts. Les Anglais ne lésinent pas sur les moyens pour sauvegarder le Princess Anne et le Princess Margaret. Mais, côté français, la mobilisation semble au point mort.

À Lee-on-The-Solent, dans le Hampshire, l’annonce a retenti tel un glas. Le 30 janvier, Warwick Jacobs, directeur de l’Hovercraft Museum, apprend que le HCA, un service de l’État propriétaire du terrain et des deux aéroglisseurs, souhaite s’en débarrasser au profit d’un programme immobilier. Le Princess Anne et le Princess Margaret, inutilisés depuis déjà seize ans, doivent être détruits, et le musée, unique au monde, déplacé. Un coup dur pour ce passionné, d’autant plus que le musée à rouvert ses portes en janvier, après deux ans de travaux. Mais Warwick Jacobs n’est pas du genre à se laisser faire. Il remonte ses manches et lance une pétition sur le site change.org. En moins d’un mois, le texte reçoit plus de 20.000 signataires. Le Princess Anne pourra sans doute être sauvé. Pour le Princess Margaret, l’affaire est plus complexe.

Leur arrivée en 2000 au Hovercraft Museum

Mastodontes parmi les hovercrafts, ces deux aéroglisseurs ont marqué l’histoire franco-britannique. Des six appareils à avoir glissé sur la Manche –et même de tous les aéroglisseurs créés dans le monde pour du transport de personnes–, ils sont les plus grands, et les plus performants. À eux deux, ils totalisent plus de 90.000 heures de traversée et plus de 300 tonnes. Le Princess Margaret, qui a volé dès 1968 pour transporter des voyageurs et leurs voitures, est le plus ancien des deux. Le Princess Anne, lui, est le plus rapide. Le 14 octobre 1995, il est parvenu à traverser la Manche en vingt-deux minutes sur la ligne Calais-Douvres. Un record pour l’époque.

Rancune française

Pourtant, dans l’Hexagone, c’est silence radio, ou presque. Dans les commentaires laissés par les signataires de la pétition, les Français sont rares. Idem dans le groupe Facebook «Save the historic SR-N4 hovercraft», créé par Cliff Valize-Jones. Ce passionné britannique, qui note le peu de présence française sur ces pages internet, assure toutefois que «quelques Français tentent sur Facebook de sauver le Princess Margaret et de le ramener à Calais ou Boulogne, mais rien d’officiel». Des groupes informels ou ceux d’associations, tels que Boulogne-aéroglisseurs, sur lesquels quelques dizaines de personnes partagent des photos des hovercrafts. Mais aucun collectif. Au port de Calais, le service communication a «vaguement entendu parler de cette affaire». Rien de plus. Difficile de le nier: en France, la mobilisation ne prend pas. Pas même aux alentours de Calais.

Ça fait déjà seize ans que le dernier vaisseau a fait son dernier vol. C’est vieux, les gens ont oublié. D’autant plus qu’ici, en France, on est plutôt hostile aux aéroglisseurs

Jean-Guy Hagelstein, fondateur de Boulogne-aéroglisseurs

Désintérêt, rancune, différence culturelle... Les raisons avancées par les rares Français à avoir signé la pétition varient. Mais tous évoquent un même souvenir: la destruction des N-500. C’est d’ailleurs la première explication qui vient à l’esprit de Dany Prévostat, président de l’association France-aéroglisseurs. «Ils ont été massacrés par les Anglais!» lâche-t-il. Dans les années 1960, deux ingénieurs ont créé des hovercrafts bien plus grands que ceux conçus à cette époque. L’un, britannique, a donné naissance au Princess Anne et au Princess Margaret. L’autre, français, a créé les deux N-500. À l’époque, les compagnies britanniques dominaient l’activité trans-Manche. L’une d’elle, Seaspeed, a racheté le Jean-Bertin, du nom de son inventeur. Quelques années plus tard, il est revendu à la société Hoverspeed et repart en mer en 1983 pour quelques rares voyages, avant d’être démantelé en 1985. Plus aucun aéroglisseur français n’a assuré par la suite cette traversée.

Le N-500

Pour les passionnés, il était le plus grand, mais aussi plus rapide que les embarcations britanniques. À l’instar de Dany Prévostat, Jean-Guy Hagelstein, fondateur de Boulogne-aéroglisseurs estime lui aussi que le N-500 a été «torpillé». Mais il refuse de se contenter de cet argument pour expliquer le manque d’engouement chez les Français pour ce patrimoine aéronautique. La pétition, il l’a signée deux fois. Une fois avec son nom. La seconde au compte de son association. Ce passionné estime que le manque de mobilisation est surtout dû à un désintérêt. «On n’est pas vraiment une région maritime, explique celui qui tente de sauver le dernier hoverport de France, à Boulogne-sur-Mer (celui de Calais a été détruit en janvier 2016). Et puis, ça fait déjà seize ans que le dernier vaisseau a fait son dernier vol. C’est vieux, les gens ont oublié. D’autant plus qu’ici, en France, on est plutôt hostile aux aéroglisseurs, ce qui n’est pas le cas en Angleterre.»

«Concorde of the Sea»

L’exception anglaise serait donc une fois de plus l’explication? Il faut dire que, contrairement à la France, où l’utilisation de ces appareils, souvent très polluants (le Jean-Bertin consommait 5.000 litres par heure), est strictement encadrée, le Royaume-Uni semble plus enclin à les laisser voler. Il existe d’ailleurs encore une liaison réalisée par aéroglisseur en Angleterre, entre Portsmouth et l’île de Wight. Selon le président de France-aéroglisseurs, «plus de 90% des aéroglisseurs sont fabriqués en Angleterre».

L’enthousiasme des Britanniques à l’égard de ces vaisseaux est tel que plusieurs n’hésitent pas à comparer leur disparition à celle du Concorde, lui aussi à moitié anglais. C’est le cas du directeur de l’Hovercraft Museum. «Nous avons inventé et construit le SR-N4, une invention britannique», rappelle-t-il, en évoquant le N-500 français, «qui ne fonctionnait pas aussi bien»«Pour nous, c’est un tome de l’histoire qui s’efface, à l’instar du Concorde. Ce sont des icônes.»

Cette référence, il ne l’utilise d’ailleurs pas au hasard. Le Princess Anne a longtemps été surnommé le «Concorde de la mer» («Concorde of the Sea») après avoir battu le record de vitesse de traversée. Selon les dernières avancées des pourparlers, le vaisseau au nom royal devrait ainsi être sauvé, voire aménagé en musée, salle de concert ou encore en restaurant. Un sort honorable pour un aéroglisseur sans moteur. En 2000, Haydon Baillie, l’une des cinquante plus grosses fortunes du Royaume-Uni, a racheté les deux hovercrafts et en a retiré les moteurs pour son yacht. Il a également retiré l’hélice du Princess Margaret, plus ancien et aujourd’hui en très mauvais état.

Une raison de plus à la frilosité des Français à l’égard de ces vaisseaux: si les Anglais semblent prêts à l’offrir aux ports de Calais ou de Boulogne, «les coûts pour l’amener seraient pharaoniques», souligne Jean-Guy Hagelstein. «Il faudrait trouver le moyen de le faire traverser, puis construire un bâtiment pour le protéger... Chacun a son histoire. Eux, ça fait partie de leur patrimoine. Nous c’était le Jean-Bertin, le N-500.»

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