Cas(es) socio: comment la BD peut rendre la sociologie vivante

Détail de la couverture de «La Fabrique pornographique», de Lisa Mandel, à partir d’une enquête de Mathieu Trachman

Détail de la couverture de «La Fabrique pornographique», de Lisa Mandel, à partir d’une enquête de Mathieu Trachman

La sociologie est-elle toujours réservée aux chercheurs? Non, répond une épatante collection de BD qui adapte les travaux de sociologues d’une manière à la fois vivante et hyper-cadrée.

Parfois, les critiques, les ignares et les couillons utilisent, face à un film ou un roman qu’ils jugent puérils, une savoureuse expression: «On dirait de la bande dessinée.» Dans leur bouche ou sous leur plume, ça doit signifier quelque chose comme «une histoire simplette en couleurs et des onomatopées qui font zzzbaam». Oui, ça arrive toujours maintenant, alors que le premier tome de Maus, d’Art Spiegelman, totem de la BD adulte basé sur les souvenirs de déportation du père de l’auteur, date des années 1980. Il y a plus d’un siècle, un autre Américain, Winsor McCay, pulvérisait le format de la planche BD avec Little Nemo, suite de rêves surréalistes d’un petit garçon. On pourrait énumérer tous ceux qui ont permis au medium de se renouveler en allant voir ailleurs –Chris Ware, Blutch, Alison Bechdel, Joe Sacco, Emmanuel Guibert, Killoffer, Jacques Tardi, Marjane Satrapi… Mais la liste serait tellement longue que l’exercice deviendrait inutile.

Ça fait longtemps qu’une planche de BD ne sert plus exclusivement à mettre en scène des gags à coup de seau d’eau ou de tarte à la crème –ce qui n’empêche pas d’aimer The Katzenjammer Kids (alias Pim Pam Poum en VF). Alors que les prix littéraires continuent de snober la bande dessinée, celle-ci n’a cessé d’élargir son champ d’action. À la fiction pure, se sont ajoutés l’autobiographie (et son jumeau maléfique l’autofiction), le reportage, la philosophie, l’histoire, l’enquête… Il y a déjà eu des tentatives –comme l’Histoire de France en BD, parue dans les 70’s– mais ce qui avant ne constituait qu’une suite d’essais isolés s’est transformé en une tendance puis une constante.

Sociohistoire

Au niveau de la BD d’investigation, La Revue dessinée (LRD), lancée en 2013, a changé pas mal de mentalités: cette parution trimestrielle propose uniquement des «enquêtes, reportages et documentaires en bande dessinée». Parmi les histoires publiées dans la LRD, Cher Pays de notre enfance, signée par le grand reporter de France Inter Benoît Collombat et le non moins grand dessinateur Étienne Davodeau, nous fait revivre avec vigueur et clarté les années noires du gaullisme. Les auteurs y évoquent l’assassinat du juge Renaud en 1975, celui du ministre Robert Boulin en 1979 et quantité d’actes crapuleux via des témoignages et reconstitutions. Le résultat, vivant, précis et sourcé, concurrence sacrément le documentaire filmé, qui, dans ce cas précis, devrait se débrouiller avec quelques images d’archive. OK, parfois, l’équation «enquête + BD» marche moins bien et le résultat manque de vie… Rien de très exaltant à voir –même dessiné– dans un journaliste recevant des emails.

Dans nos enquêtes, il y a plein de scènes visuellement très intéressantes que l’on ne peut pas forcément bien rendre dans des formats d’écriture académiques

Yasmine Bouagga, sociologue et directrice de la collection Sociorama

Quoi qu’il en soit, le réel prend de plus en plus de place –de manière tout à fait légitime– dans les pages de BD et le mouvement ne cesse de s’amplifier. Les éditions du Lombard lancent en ce mois de mars 2016 une collection didactique et ludique: «la petite Bédéthèque des savoirs». Chaque volume associe un spécialiste avec un(e) auteur(e) de BD pour des ouvrages consacrés à l’univers, l’intelligence artificielle, les requins ou le heavy metal. Beau casting, avec notamment Hubert Reeves, Marion Montaigne, Daniel Casanave, Julien Solé, Hervé Bourhis, Jean-Noël Lafargue.

Et puis il y a Sociorama, chez Casterman, autre collection de BD qui raconte le monde qui nous entoure en associant des sociologues avec des dessinateurs selon un processus très cadré. L’aboutissement d’un rapprochement entamé en 2013 après un séminaire intitulé «Bande dessinée et sociologie» organisé à l’École nationale supérieure. Pendant plusieurs mois, quatre sociologues (Marianne Blanchard, Yasmine Bouagga, Julien Gros et Mathias Thura) ont invité des auteurs de BD à dialoguer. «On a remarqué une tendance dans la bande dessinée à travailler sur des sujets avec des méthodes qui nous intéressent, explique Yasmine Bouagga. Certaines de leurs approches, comme celle d’Étienne Davodeau, tiennent de l’enquête à long terme. Leur démarche s’inscrit dans une temporalité proche de celle que l’on pratique dans la recherche sociologue.»

Page 22 de La Fabrique pornographique

Parmi les invités, Lisa Mandel, dont la série HP raconte le quotidien d’infirmiers dans un hôpital psychiatrique marseillais. «Pour ses albums, poursuit Yasmine Bouagga, Lisa Mandel réalise et enregistre de longs entretiens biographiques. Si, en tant que sociologues, on voulait écrire une sociohistoire de la psychiatrie en prenant des trajectoires d’infirmiers psychiatriques, on aurait sans doute procédé de la même manière. On aurait sans doute interrogé davantage de personnes mais la méthode est quand même proche.»

Complémentarité

Au cours de la rencontre, Lisa Mandel prend conscience que sa série HP est une enquête sociologique qui ne dit pas son nom. «La dimension sociologique d’HP, ce sont les sociologues eux-mêmes qui me l’ont fait remarquer. En parlant avec eux, en discutant de leurs recherches, je me suis aussi rendu compte que leurs sujets d’enquête étaient passionnants. Mais, au final, leurs bouquins sont très peu lus parce que ça reste dans le domaine universitaire. Le grand public n’a pas trop accès à leurs travaux, souvent à cause des a priori au sujet des livres scientifiques. C’est vrai aussi qu’ils sont pas mal théoriques et que l’on ne va pas forcément les bouquiner le soir dans son lit. C’est pour ça qu’on a eu cette réflexion: “Il faudrait que la BD se mette au service de ces enquêtes pour les rendre lisibles au grand public.”»

Yasmine Bouagga et Lisa Mandel sympathisent, se revoient, l’association Socio en Cases se crée et, petit à petit, l’idée d’«entrer en complémentarité», de travailler ensemble se concrétise:

«C’est politiquement important pour nous de faire connaître ce sur quoi on a travaillé, estime Yasmine Bouagga. C’est sûr que la BD peut nous permettre de toucher un public hors académie avec des histoires qui peuvent être amusantes, assez ludiques. Dans nos enquêtes, il y a plein de scènes visuellement très intéressantes que l’on ne peut pas forcément bien rendre dans des formats d’écriture académiques. On s’est dit qu’on pouvait les faire passer par la bande dessinée.

 

Pour Sociorama, notre ligne éditoriale est centrée sur des approches de sociologie de terrain qui ne sont ni trop théoriques ni basées sur des archives ou des statistiques. Il faut vraiment que les sociologues soient allés en immersion dans un milieu social ou professionnel, qu’ils aient observé leur objet d’enquête pendant plusieurs mois, qu’ils aient entretenu une vraie familiarité avec les enquêtés.»

Lisa Mandel complète:

«Il y a plein d’enquêtes sociologiques inadaptables. Celles dont on parle dans Sociorama sont très ethnographiques, avec beaucoup d’études de terrain. C’est ici et maintenant, en France et contemporain. Les enquêtes sociologiques sur le XVe siècle ou sur les Dogons n’entrent pas dans la collection.»

Leurs sujets d’enquête sont passionnants. Mais leurs bouquins sont très peu lus. C’est pour ça qu’on a eu cette réflexion: ‘Il faudrait que la BD se mette au service de ces enquêtes pour les rendre lisibles au grand public.’

Lisa Mandel, dessinatrice et et directrice de la collection Sociorama

 

Vécu fiction

Les deux premiers volumes tiennent lieu de manifeste. Pour La Fabrique pornographique, Lisa Mandel adapte l’enquête du chercheur Mathieu Trachman Le Travail Pornographique. «En général, les sociologues s’immiscent, se fondent dans leur milieu, expliquent Lisa Mandel. Quand tu restes des mois et des mois, il faut trouver des moyens pour gagner la confiance des gens, pour que leur parole se libère. Ils ne peuvent pas se placer en tant que scientifique extérieur, ça serait mal vu. Mathieu s’est d’abord occupé de la lumière sur un tournage et a ensuite participé à l’écriture d’un scénario. Pour étudier au plus près une communauté, il faut en faire partie.» Pour Chantier interdit au publicClaire Braud a, elle, adapté l’enquête sociologique de Nicolas Jounin au sein du secteur de la construction. Dans ce cas, le sociologue s’est fait embaucher comme manœuvre pendant deux ans.

Page 47 de la bande dessinée Chantier interdit au public

Des travaux de sociologues adaptés en BD, tout le monde a pigé le topo? Mais Sociorama n’est pas que ça. L’idée géniale des deux directrices de collection et de l’éditeur: transformer les enquêtes en fiction. Un des personnages principaux de La Fabrique pornographique s’appelle Howard. Il bosse comme vigile et, après avoir rencontré une réalisatrice actrice X qui le fait bander, devient acteur porno puis amène sur un tournage sa copine Betty. Dans Chantier interdit au public, on suit principalement Soleymane, coffreur sans papier qui cherche à quitter le monde des intérimaires pour se faire embaucher par l’entreprise de BTP qui a pignon sur rue, et Hassan, ferrailleur débutant. Ces trajectoires racontées de manière ultra-vivante reflètent la réalité d’un milieu sans filtre avec des rebondissements (le premier tournage pro, l’accident de travail sur le chantier, la retraite de l’actrice X, etc.) qui rappellent à chaque moment que l’on parle de gens ici et pas de statistiques:

«Une fois que l’on a décidé d’adapter les enquêtes, la question a été: comment les rendre lisibles? explique Lisa Mandel. On a choisi un axe différent de celui de la BD didactique: la fiction. On a décidé de créer des histoires originales qui se nourrissent des enquêtes sociologiques. En essayant d’éviter au maximum le jargon scientifique, en faisant comprendre le point de vue du sociologue et les conclusions de son enquête par le vécu des gens et non par des explications théoriques.»

Yasmina Bouagga poursuit: «Rapidement, on a décidé qu’on ne voulait pas de sociologie illustrée. La solution de facilité aurait été de mettre en scène le sociologue sur son terrain. Et puis passer par ce travail d’adaptation, de réappropriation évite aux auteurs de BD qu’il s’agisse uniquement d’un boulot de commande. Leur créativité donne une nouvelle dimension à l’enquête. En ayant une marge de manœuvre à travers la fiction, ils traduisent l’enquête d’une manière qui ajoute beaucoup à la compréhension des situations sociales.» Ainsi, Lisa Mandel admet avoir utilisé par moments des raccourcis:

«Betty, c’est un patchwork de plusieurs témoignages, j’ai personnalisé un parcours commun à plein d’actrices. Pour Howard, en revanche, j’ai pris un personnage qui existait vraiment, toute son entrée dans le porno est vraie et vient d’un témoignage que j’ai récupéré. Après, je mets mon personnage dans des situations que celui qui a témoigné n’a pas vécues, je fusionne certains témoins. Je vais aussi inventer des scènes de transition pour permettre aux histoires de s’enchaîner. Je joue un peu au docteur Frankenstein, quoi.»

«On prend le lecteur par la main»

Vous ne trouverez pas non plus dans Sociorama des pavés d’infos jetés en pâture ou des notes absconses qui grignotent les bas de page. «On voulait éviter que les BD soient bavardes, qu’elles ressemblent à de la théorie avec des petits dessins autour pour faire passer la pilule. Toutes les informations théoriques passent par les conversations plutôt que par des encarts.» Dans La Fabrique pornographique, une des données de l’enquête «Contexte de la sexualité en France» réalisée entre 2004 et 2006 est exposée par un des protagonistes de manière assez naturelle. De manière générale, chaque histoire est conçue de la manière la plus fluide possible. «On prend le lecteur par la main, estime Lisa Mandel, on l’amène dans un voyage et à aucun moment on ne veut que des trucs le sortent de sa lecture. Au cinéma, on retrouve cette démarche dans le film de Maiwenn Polisse ou même Samba, qui raconte comment ça se passe d’être un travailleur sans papier. Ce sont des films bien documentés.»

On a décidé qu’on ne voulait pas de sociologie illustrée. La créativité des auteurs de BD donne une nouvelle dimension à l’enquête

Yasmina Bouagga, sociologue et directrice de la collection Sociorama

Car, attention, au sein de Sociorama, les auteurs de BD n’ont pas le droit de raconter n’importe quoi. Leur liberté narrative a été cadrée, leur script a été relu par le sociologue adapté, les deux directrices de collection ainsi que par un comité scientifique! «Le comité lit le livre à différents stades de sa création, détaille Lisa Mandel, le ou la sociologue auteur(e) de la thèse fait ses retours, ainsi que les directrices de collection que nous sommes, Yasmine et moi. On vérifie que tous les sujets sont abordés, que ceux qui doivent être creusés le sont, que l’auteur n’a rien survolé… Il faut que l’on retrouve les problématiques de l’enquête, que ça soit juste sociologiquement, afin que personne ne nous accuse d’être approximatifs ou de raconter des mensonges.»

Yasmine Bouagga complète: «Le travail d’adaptation doit se situer dans un certain équilibre qui évite à la fois de faire de la sociologie illustrée et de tomber dans l’anecdotique, voire de reproduire des stéréotypes en prenant seulement des anecdotes décontextualisées. Par exemple, l’accident de travail sur le chantier est complètement intégré dans la narration et correspond totalement aux des observations de terrain de Nicolas Jounin. Lui a pu assister à cette scène: on appelle l’ambulance, on essaye de dissimuler les manquements aux règles de sécurité avant que l’inspection n’arrive…»

Page 116 de Chantier interdit au public

Eh ouais, il y a des règles. Pour leur album respectif, Claire Braud et Lisa Mandel ont dû s’en tenir à l’étude sociologique:

«Si, rectifie Lisa, on peut amener des infos prises ailleurs que dans l’étude mais… auprès du sociologue. Il en a dans sa besace beaucoup plus que ce qu’il a mis son livre. C’est vrai que, nous, les auteurs de BD, nous pouvons avoir l’impression d’être pantouflards. Plusieurs fois je me suis dit que j’aurais bien aimé assister au tournage d’un film porno, juste pour sentir l’ambiance. Mais si tu ajoutes des choses personnelles, ça enlève la véracité scientifique du projet, ça va troubler le parti-pris du sociologue. Pour autant, il n’y a pas de jugement dans les albums. On met les lecteurs devant les situations et on leur laisse leur libre-arbitre.»

En avril, paraîtra Séducteurs de rue, de Léon Maret, d’après une enquête de Mélanie Gourarier, ahurissante plongée dans le monde des dragueurs de rue et Turbulences, dessiné par Baptiste Virot et scénarisé par la sociologue Anne Lambert, qui racontera le quotidien d’employés d’une grande compagnie d’aviation. Pour l’heure, Lisa Mandel et Yasmine Bouagga se sont lancées dans une enquête sur la jungle de Calais. Le jour où je leur parle (séparément), elles sont encore dans l’expectative. «On est embêtées parce que quand le sujet est trop chaud, remarque Lisa Mandel, l’enquête sociologique n’a pas eu le temps de se faire. L’espace-temps n’est pas le même. Entre le moment où un sociologue commence son enquête et la finit, il peut se passer cinq ans. C’est hyper bizarre que les mêmes personnes qui ont créé la collection se retrouvent à faire un travail scientifique qui ne peut pas y entrer…» Quant à Yasmine Bouagga, elle préfère que je n’en parle pas dans cet article. Depuis, les choses se sont décantées: un blog a été créé pour héberger ce travail qui tient plus du reportage.

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