La bombe à retardement de la déscolarisation des enfants réfugiés

Des enfants réfugiés syriens au Liban I AFP

Des enfants réfugiés syriens au Liban I AFP

Le forum mondial de l’éducation organisé à Dubaï a été l’occasion de rappeler que l’urgence humanitaire est également éducative. Le Liban et la Jordanie appellent la communauté internationale à l’aide.

Un mélange de Davos et des Oscars. Le Forum global de l’éducation de Dubaï est un événement festif, mondain qui réunit des responsables politiques, des entrepreneurs du secteur, des journalistes dont beaucoup sont invités et, bien sûr, des enseignants venus de 110 pays différents. Mais aussi des stars. La cérémonie de clôture était proprement hallucinante avec ses célébrités de Bollywood et d'Hollywood (Salma Hayek et Matthew McConaughey, l’organisateur nous a assuré qu’il ne les a pas rémunérés…). Quant au nom du lauréat du prix du «meilleur enseignant de l’année», il a été annoncé par la voix du Pape François… En toute simplicité.

Organisé par la fondation Varkey, basée à Londres, qui a des liens étroits avec les Émirats et qui appartient à la même famille que le réseau d’écoles privées Gems, le forum a surtout permis cette année de mettre en lumière un problème particulièrement préoccupant au Moyen-Orient: l’éducation des réfugiés.

Le conflit en Syrie a, par exemple, provoqué la déscolarisation de quelques millions d’élèves. L’association Bibliothèques sans frontière est très engagée sur la question de l’éducation et de l’accès à la culture dans les camps de réfugiés. Voici comment son directeur, Jérémy Lachal, nous résumait la situation à Paris:

«On parle d’un million d’enfants déscolarisés à cause du conflit en Syrie même. Près d’un million d’enfants supplémentaires font partie des populations déplacées dans les pays hôtes où ils n’ont pas toujours accès à une éducation car la capacité des systèmes nationaux à les prendre en charge est très variable.»

La communauté internationale pas à la hauteur

À Dubaï, cette question était portée par les ministres de l'Éducation de deux pays pour qui l’accueil des réfugiés est un immense enjeu depuis des décennies et particulièrement aujourd’hui avec ce conflit si proche: la Jordanie et le Liban. La Turquie était notoirement absente mais l'ancien Premier ministre grec Georges Papandréou a pu s’exprimer aux cotés des représentants arabes. Enfin, même si la secrétaire général de l’Unesco, Irina Bokova, avait fait le déplacement à Dubaï, il ressortait des discussions une immense attente face à l'insuffisance de l'engagement de la communauté internationale sur l’urgence éducative liée à la question migratoire.

Nous pensons que ces élèves pourront devenir terroristes si nous les laissons dans les rues. Le monde entier devrait être inquiet

Mohammad Thneibat

Des centaines de milliers d’enfants et d’adolescents syriens (145.000) sont arrivés en Jordanie. Ils ont besoin d’aller à l’école et de poursuivre leurs études. Nous avons pu interroger le ministre de l’Éducation jordanien, Mohammad Thneibat, en marge des discussions :

«Nous devons faire un sorte qu’en Jordanie, chaque enfant en âge d’aller à l’école soit scolarisé. Sans éducation, ces jeunes pourraient être les futurs agents du désastre. Nous pensons que ces élèves pourront devenir terroristes si nous les laissons dans les rues. Le monde entier devrait être inquiet sur ce sujet, pas seulement la Jordanie. La communauté internationale paiera un prix élevé si les enfants réfugiés ne sont pas scolarisés.»

Une «génération perdue»

Des inquiétudes partagées par son homologue libanais Elias Bou Saab qui est venu s’adresser à l’ensemble des participants pour exprimer sa peur de voir grandir une «génération perdue». Le ministre avançait quelques chiffres pour que nous puissions prendre la mesure du problème:

«Le Liban accueille près d’un demi millions [450.000, ndlr] enfants syriens, c’est davantage que le nombre d’enfants scolarisés dans nos écoles publiques [250.000]… Il faut doubler la capacité de nos écoles et construire d’autres écoles.»

Imaginerait-on en France devoir accueillir autant de nouveaux élèves si rapidement? En attendant, le Liban s’organise avec un programme spécial baptisé «Race» qui est encore trop modeste d’après les ONG. Le pays essaie, par exemple, d’organiser l’ouverture des écoles l’après-midi aux réfugiés, les élèves libanais étant scolarisés le matin. Les enseignants en temps partiel ont été également appelés à travailler davantage d’heures. D’autres prises en charge sont proposées mais elles sont souvent dénoncées comme insuffisantes par les associations humanitaires.

Il faut également convaincre certaines familles d’envoyer leurs enfants sur les bancs de l'école quand ceux-ci travaillent ou aident leur famille à chercher de quoi manger chaque jour. Les filles sont également parfois tenues éloignées de la scolarité. Il faut donc faire œuvre de pédagogie auprès des parents sur ce sujet.

L'appel à la France

Le problème demeure le coût de la scolarité. Qui paye? Principalement, les pays d’accueil. En Jordanie, par exemple, le budget de l’Éducation nationale était de 300 millions de dollars par an juste pour les élèves du pays. À 1.000 euros par élèves et par an, on comprend qu' avec 145.000 élèves supplémentaires à gérer la crise est aussi celle du financement de leur éducation.

De plus, comme le souligne Elias Bou Saab pour le Liban à la tribune du forum, l’argent, promis par la communauté internationale n’arrive tout simplement pas assez rapidement.

«Ce n’est jamais assez rapide. Jamais. Nos besoins sont trop importants… et quand l’année scolaire est commencée, il est tout bonnement déjà trop tard.»

Lors de l’interview qu’il nous a accordée, le jeune ministre a également fait référence aux liens qui unissent son pays à la France. Une relation qui marque profondément le système scolaire libanais dans lequel de nombreux élèves reçoivent un enseignement en français.

«Oui, nous pourrions avoir davantage d’aide de la France dans la situation où nous nous trouvons! Nos pays entretiennent de bonnes relations. J’ai rencontré la ministre quand j’ai pris mon poste [il y a un an] puis Mme Belkacem devait venir au Liban mais sa visite a été annulée à cause de l'actualité en France. J’espère vraiment qu'elle pourra faire le déplacement. Nous demandons aussi aux établissements français du Liban de bien prendre en considération le contexte actuel et d'aider davantage le pays dans cette situation difficile.»

Nous apprenons aux élèves pas simplement des disciplines comme les maths ou les sciences mais aussi l’idée d’accepter les autres et d’engager le dialogue

Mohammad Thneiban

Enseigner la tolérance?

Au-delà des moyens financiers, la question des programmes est extrêmement politique: dans la plupart des pays, comme en Jordanie et au Liban, ce sont les curricula locaux qui sont utilisés. Ce qui facilite l’intégration des enfants dans le système nationaux même si c’est un peu plus compliqué au Liban puisque l’enseignement ne s’y effectue pas qu’en arabe. Il faut donc y adapter les cours.

Mais parler des programmes permet aussi à Mohammad Thneibat de nous donner les objectifs de cette éducation… qui rappellent des discours entendus ici en France, en particulier après les attentats de 2015:

«La stabilité politique de la Jordanie dépend de notre tolérance et de notre capacité à accepter les autres. Nous apprenons aux élèves à se construire une personnalité, pas simplement des disciplines comme les maths ou les sciences mais aussi l’idée d’accepter les autres et d’engager le dialogue. Nous introduisons donc dans nos cours les idées de coexistence et de liberté. Nous éduquons pour la paix

L'urgence éducative, l'obsession d'une ministre pour qui, dans la question migratoire, «aucune alternative à l’école n’est possible». Symbole fort de réussite, c’est une Palestinienne, Hanan Al Hroub, professeur à Ramallah dont le but est «d’enseigner pour la paix», qui a remporté le prix du meilleur enseignant de l’année à Dubaï. La jeune femme a grandi dans un camp de réfugiés.

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