Percée de la droite radicale: l'Europe bientôt ingouvernable?

Voie politique sans issue | Bert Kaufmann via Flickr CC License by

Voie politique sans issue | Bert Kaufmann via Flickr CC License by

Le succès de l'AfD aux élections régionales de ce week-end en Allemagne fait écho à la montée partout sur le Vieux Continent de mouvements oppositionnels au détriment des partis de gouvernement traditionnels.

Les résultats des élections régionales en Allemagne de ce dimanche 13 mars prolongent des évolutions de la vie politique nationale, mais font aussi écho à d’autres qui se produisent ailleurs en Europe. On retiendra deux faits particulièrement marquants: la véritable percée d’une droite radicale anti-immigration et l’impossibilité de recourir à des coalitions gouvernementales «classiques» pour diriger certaines régions (et peut-être demain le pays).

La toile de fond de ces développements est déjà ancienne. Il s’agit du déclin des grands partis de gouvernement et de la montée de partis oppositionnels. En Allemagne, l’apogée des premiers s’est produit au cœur des années 1970. Les chrétiens-démocrates de la CDU/CSU et les sociaux-démocrates du SPD concentraient alors jusqu’à 90% des suffrages. En incluant les libéraux du FDP dans ce que certains auteurs ont désigné comme le bloc gouvernemental de la République de Bonn, cette part montait même à 99% (!). Les forces radicales de droite et de gauche, pourtant bien présentes aux débuts de cette République en 1949, avaient donc été absorbées ou réduites à la marginalité.

Cette situation, assez exceptionnelle parmi les démocraties européennes, s’est ensuite modifiée dans le sens d’une «normalisation» du cas allemand. À partir de la fin des années 1970, les tendances à la fragmentation ont inexorablement progressé. Désormais, les «partis de Bonn» ne rassemblent que 70% environ des suffrages, soit le niveau qui prévalait dans l’immédiat après-guerre. C’est principalement par la gauche que s’est faite cette fragmentation, avec l’installation durable des Verts (écologistes) et de Die Linke (gauche radicale) dans le paysage partisan, seuls les premiers étant considérés comme un partenaire de coalition acceptable à l’échelle nationale (1).

Une fragmentation «par la droite (radicale)»

Dimanche dernier, la fragmentation au long cours du système partisan allemand a été confirmée par les scrutins tenus dans les länder de Bade-Wurtemberg, Rhénanie-Palatinat et Saxe-Anhalt. Le score cumulé de la CDU et du SPD y a respectivement atteint 39,7%, 68%, et 40,4%. Dans le premier cas, les Verts ont confirmé leur substitution aux sociaux-démocrates comme premier parti de gauche, moyennant un profil fort centriste.

Mais le point commun aux trois scrutins réside plutôt dans le statut inédit acquis par l’AfD, une formation initialement anti-euro qui s’est rapidement reconvertie pour mettre l’enjeu migratoire au cœur de sa doctrine. À cet égard, la structure des motivations des électeurs de l’AfD est très claire. Ceux-ci sont constamment plus de 90% à être inquiets de l’immigration, de l’islam et de la criminalité. Leur défiance vis-à-vis du système démocratique ou des autres partis est par ailleurs massive. Ces soutiens se recrutent surtout parmi des hommes actifs, au niveau d’instruction assez faible, ouvriers ou au chômage (soit les catégories où le parti est nettement surreprésentée) (2).

Dans deux länder sur trois (le Bade-Wurtemberg et la Saxe-Anhalt), aucune formule «classique» de gouvernement n’est en mesure de réunir une majorité absolue des sièges

Ainsi, l’AfD d’aujourd’hui ressemble fort à un parti de droite radicale, animé par une idéologie anti-élites et nativiste, qui valorise la culture et le bon sens des gens ordinaires contre la menace allochtone, que cette dernière vienne de l’islam et ses (supposés) fidèles ou d’instances décisionnelles perçues comme lointaines et peu dignes de confiance. Il ne s’agit donc plus tout à fait de la formation analysée il y a un an et demi par le politiste Kai Arzheimer, lequel affirmait que ce parti ne réunissait pas les conditions d’appartenance à la famille européenne de la droite radicale (3).

Cette mutation a réussi à l’AfD: alors que le parti avait eu tendance à stagner dans les élections intermédiaires, les scrutins de dimanche dernier lui ont offert entre 12,6% (en Rhénanie-Palatinat) et 24,3% (en Saxe-Anhalt) des suffrages exprimés. En nombre de voix, il s’agit d’un quasi-triplement par rapport à celles recueillies dans ces trois länder lors de l’élection fédérale de 2013 (près d’1,3 millions contre 450 000). Par rapport au court passé de l’AfD, le succès de cette orientation s’explique non seulement par la montée en puissance de l’enjeu migratoire, mais aussi par le fait qu’elle n’est pas véhiculée par un groupuscule néo-nazi délégitimé par avance.

Si ces succès se confirment, l’Allemagne pourrait donc abriter à l’avenir une importante force de droite radicale, poursuivant en quelque sorte sa «normalisation» en Europe du Nord et du Centre. Depuis les années 1970, de nombreux pays sont devenus des terres d’accueil de cette famille, selon des voies spécifiques à chaque histoire politique: montée en puissance de groupes d’extrême-droite auparavant marginaux (comme en France ou en Suède), création de nouveaux partis (comme aux Pays-Bas ou au Royaume-Uni), mutation d’un parti libéral/anti-fiscalité (comme en Autriche ou en Norvège).

La menace d’une crise de gouvernabilité 

Le pouvoir de nuisance de cette force politique pourrait être d’autant plus fort que le mode de scrutin à la proportionnelle lui assurerait une forte représentation parlementaire. Dans deux länder sur trois (le Bade-Wurtemberg et la Saxe-Anhalt), aucune formule «classique» de gouvernement n’est en mesure de réunir une majorité absolue des sièges.  Certains se demandent d’ailleurs s’il ne s’agit pas d’une répétition de ce qui se produira lors des prochaines élections générales en 2017. Là encore, des exemples étrangers viennent assez vite à l’esprit.

Les mal-nommés Démocrates suédois recueillent les intentions de vote les plus élevées de leur histoire, certains instituts les plaçant même en tête d’un éventuel scrutin

Ce scénario est partiellement en cours en Suède, où les mal-nommés Démocrates suédois ont contraint tous les partis installés (sauf la gauche radicale) à un fragile «pacte» mutuel. La crise des réfugiés continue d’ailleurs de jouer en leur faveur, puisqu’ils recueillent actuellement les intentions de vote les plus élevées de leur histoire, certains instituts les plaçant même en tête d’un éventuel scrutin. En Slovaquie, où le recul des sociaux-démocrates s’est accompagné d’une grande fragmentation de la scène politique, l’entrée au Parlement du parti d’extrême-droite ĽSNS a contribué à façonner un paysage fort complexe, dont il n’est pas sûr qu’une coalition gouvernementale viable puisse émerger.

De façon plus générale, dans d’autres pays où la droite radicale n’est pas présente, on observe une inflation des situations post-électorales où la constitution d’un gouvernement se transforme en casse-tête. C’est le cas en Espagne depuis décembre dernier, où l’on retrouve le même scénario de montée de forces oppositionnelles toutefois incapables de se substituer aux grands partis déclinants. Jamais l’incertitude n’avait été aussi forte depuis le retour à la démocratie, l’hypothèse de nouvelles élections étant devenue crédible après l’échec de Pedro Sanchez (le leader socialiste) à obtenir l’investiture du Parlement. C’est encore le cas en Irlande, où là encore la faiblesse des forces traditionnellement structurantes du système politique risque d’aboutir à une impasse.

En Islande, le parti pirate

Dans ces deux derniers exemples, ce sont des pays périphériques de la zone euro, où la crise a particulièrement frappé, qui se retrouvent victimes d’une crise de gouvernabilité. Celle-ci avait d’ailleurs menacé un moment le Portugal, avant qu’un accord historiquement inédit ne soit trouvé à gauche. En Italie, Renzi a tenté d’y échapper avec une loi électorale sur mesure. Hors Union Européenne (UE), on pourrait encore citer le cas islandais, où le jeune Parti pirate est au plus haut dans les sondages.

S’il s’agit là de territoires particulièrement vulnérables, l’actualité électorale allemande fournit cependant un indice que les pays du cœur de l’UE ne sont pas épargnés par les pressions à la déstructuration des systèmes partisans européens. Forces structurelles agissant sur le long terme, celles-ci se sont accrues depuis les chocs créés par la crise économique de 2008 et la crise géopolitique du Moyen-Orient. À ce stade, il est fort probable que les partis dirigeants traditionnels répondent à ces pressions comme à ces crises: de manière désordonnée, désordonnée, sans traiter les contradictions qui nourrissent les unes et les autres en profondeur.

1 — Thomas Poguntke, « Towards a new party system: The vanishing hold of the catch-all parties in Germany », Party Politics, publié en ligne le 30 octobre 2012. Retourner à l'article

2 — Ces constats s’appuient sur les données du site Infratest Dimap Retourner à l'article

3 — Kai Arzheimer, « The AfD: Finally a Successful Right-Wing Populist Eurosceptic Party for Germany? », West European Politics, vol.38, n°3, 2015, pp. 535-556. Retourner à l'article

 

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