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En Syrie, les Occidentaux ont commis toutes les erreurs possibles

Un guerrier rebelle au nord d'Alep, le 18 décembre 2014.

Un guerrier rebelle au nord d'Alep, le 18 décembre 2014.

De la manifestation du 15 mars 2011 au récent cessez-le-feu précaire, il semble que tous les mauvais choix possibles ont été faits, conduisant à ce que certains observateurs ont qualifié de tragédie la plus grave depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

L’expression est d’un ancien conseiller de Barack Obama: cinq ans après le début du conflit en Syrie, «le bilan est catastrophique». Philip Gordon vise en premier lieu la stratégie américaine mais le jugement vaut pour tous les Occidentaux, Français compris, et la catastrophe touche avant tout la population locale.

Plus de 300.000 morts, 4 millions de réfugiés hors des frontières de la Syrie, dont plus d’un million sur les routes vers l’Europe, 7,6 millions de personnes déplacées, soit au total près de la moitié des habitants. Une grande partie du pays détruite par les affrontements armés et les bombardements. Bachar el-Assad toujours au pouvoir avec le soutien de l’Iran, qui s’affirme comme une puissance régionale incontournable, et de la Russie, qui a consolidé sa présence au Moyen-Orient –mais qui vient, par la voix de Vladimir Poutine, d'annoncer un retrait dont on ne connaît pas encore l'ampleur exacte. Daech qui a mis à profit la guerre civile pour s’implanter en Syrie et en Irak. Des groupes djihadistes de toutes obédiences qui ont pris le pas sur les combattants de l’Armée syrienne libre, avec le soutien des monarchies sunnites du Golfe. La Turquie, pays membre de l’Otan, au bord de l’affrontement avec la Russie, obsédée par la question kurde.

Et pour couronner le tout, la crédibilité des Etats-Unis largement entamée vis-à-vis de ses alliés comme de ses adversaires par les hésitations de Barack Obama au moment de faire respecter la «ligne rouge» qu’il avait lui-même fixée, à savoir l’utilisation contre les populations civiles par le régime de Damas de gaz sarin, une arme dont la communauté internationale a banni l’usage, y compris en temps de guerre.

Comment en est-on arrivé là? De la manifestation de potaches à Deraa, une ville du sud-ouest de la Syrie, le 15 mars 2011, au précaire cessez-le feu conclu sous la double tutelle américano-russe en février dernier, qui devrait permettre une reprise des négociations, il semble que toutes les erreurs d’appréciation et tous les mauvais choix possibles ont été faits par les dirigeants occidentaux. Ce qui ne veut pas dire qu’il existait une solution facile. Pour citer encore Philip Gordon, «c’est la tragédie la plus grave depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Mais cela ne veut pas dire qu’il y a avait une alternative plus simple». Passage en revue.

1.Dans l'euphorie du Printemps arabe,
la capacité de résistance d'Assad
a été sous-estimée

Le 15 mars 2011, une quinzaine d’adolescents taguent des slogans sur les murs de la ville de Deraa: «Ton tour arrive, docteur» («docteur» est le surnom donné à Bachar el-Assad à cause de ses études d’ophtalmologue). Les jours suivants, des manifestations pacifiques réclamant la fin de la corruption et le respect des libertés individuelles ont lieu dans plusieurs villes, sauf Damas et Alep. Pas de doute, la Syrie est sur le même chemin que la Tunisie, l’Egypte, voire la Libye.

À Tunis et au Caire, les autocrates Ben Ali et Moubarak ont été contraints de quitter le pouvoir. Pourquoi en irait-il autrement à Damas? «Assad doit partir», «Ses jours sont comptés». Tel est le discours tenu dans les capitales occidentales pendant ces années. Il exprime plus un vœu qu’une réalité mais peu doutent alors qu’il soit appelé à subir le même sort que ses semblables tunisien ou égyptien, sans parler de la chute de Kadhafi, qui interviendra quelques mois plus tard. C’était sans compter avec la complexité de la situation syrienne, la confessionnalisation de la société, obstacle à une unification de l’opposition, l’implantation du régime, qui bénéficie en outre du soutien de l’Iran et de la Russie…

2.L’intervention en Libye, exemple et contre-exemple

Face aux manifestations, Assad répond par quelques concessions (levée de l’état d’urgence et libération de quelques centaines de prisonniers politiques, essentiellement des extrémistes islamistes qui iront grossir les rangs des djihadistes), mais surtout par la répression. Peut-il être dissuadé d’utiliser ses chars contre la population civile comme Kadhafi a été empêché de marcher sur Benghazi? L’intervention en Libye peut servir de précédent. De même que le Conseil national de transition (CNT) a été reconnu comme seul représentant légitime du peuple libyen, le Conseil national syrien, en novembre 2011, puis la Coalition nationale syrienne, en novembre 2012, sont considérés par les «amis de la Syrie» comme les interlocuteurs des Occidentaux.

Obama est arrivé au pouvoir pour sortir les Etats-Unis de deux guerres, en Irak et en Afghanistan, pas pour en entamer une autre

Mais l’intervention en Libye est aussi un contre-exemple. Barack Obama a l’impression d’avoir été entraîné dans une expédition par ses alliés, David Cameron et surtout Nicolas Sarkozy. Aujourd’hui, le président américain critique la «vantardise» de l’ancien chef de l’Etat français et les réticences ou l’incapacité des Européens à assumer leurs engagements. Malgré les avis de certains de ses conseillers, il ne veut pas recommencer en Syrie, qui ne représente pas pour lui une priorité. Il est arrivé au pouvoir pour sortir les Etats-Unis de deux guerres, en Irak et en Afghanistan, ce n’est pas pour en entamer une autre.

Contre-exemple aussi pour la Russie et la Chine. Par leur abstention au Conseil de sécurité, ces deux pays ont permis d’accorder la légitimité de l’ONU à l’intervention occidentale en Libye. Mais la résolution 1973 autorisait la création d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus du pays et une protection des populations civiles, pas un changement de régime. Pas question pour Pékin, et surtout pour Moscou, de se laisser abuser une nouvelle fois. C’est d’autant plus facile que personne n’est prêt à se lancer dans une aventure militaire au Proche-Orient.

3.Les hésitations sur les livraisons d’armes

À défaut d’intervention directe, les Occidentaux se posent la question de savoir s’il faut armer les opposants à Bachar el-Assad. Face à la férocité de la répression, une partie d’entre eux est passée à la lutte armée. Embargo sur les armes à destination de la Syrie, livraison d’armes non-létales à certains groupes d’opposition, entraînement d’opposants par la CIA en Jordanie: l’appui américain et européen à l’opposition armée, réunie dans l’Armée syrienne libre (ASL), connaît une forme d’escalade, en donnant l’impression d’avoir toujours un temps de retard sur l’évolution de la situation sur le terrain.

Il faut attendre le printemps 2013 pour que les Américains consentent à livrer des armes aux rebelles par l’intermédiaire de l’Arabie saoudite. Discrètement, la France fait de même, reconnaîtra plus tard François Hollande.

Les hésitations occidentales sont compréhensibles. La crainte, c’est que les armes livrées tombent «dans de mauvaises mains», c’est-à-dire aillent renforcer les groupes djihadistes extrémistes, comme le Front al-Nosra, avatar d’al-Qaida au Moyen-Orient, qui dominent de plus en plus l’opposition armée à Assad. Mais ces atermoiements ont affaibli l’ASL, censée représentée les «modérés», au profit des islamistes équipés par les monarchies du Golfe.

4.Feu la «ligne rouge»

Barack Obama veut maintenir l’engagement américain en Syrie aussi limité et indirect que possible. Il accepte l’envoi de quelques forces spéciales mais rejette totalement l’idée d’avoir des boys sur le terrain. Il refuse la création d’une zone de sécurité dans le nord de la Syrie pour protéger les populations civiles ou d’une zone d’exclusion aérienne pour empêcher les hélicoptères d’Assad de tirer sur la foule, suggérée par certains de ses conseillers.

On ne peut refaire le scénario idéal en disant que les frappes auraient conduit à la défaite de Bachar

Jean-David Levitte, ancien conseiller diplomatique de Nicolas Sarkozy

En 2012, il déclare envisager une seule exception: l’utilisation par le régime de Damas d’armes chimiques. C’est une «ligne rouge», tracée aussi par François Hollande. En cas de franchissement par Assad, elle doit entraîner punition et représailles. Le 21 août 2013, 1.400 civils sont tués dans une attaque au gaz sarin. La France est prête à «punir» Assad mais après les députés britanniques, Obama recule. Au sommet du G20 à Saint-Pétersbourg, il s’entend avec Vladimir Poutine pour que la Russie propose une destruction du stock syrien d’armes chimiques. Abandonné par ses alliés, François Hollande considère qu’il n’a ni les moyens militaires ni la légitimité politique pour intervenir seul.

La décision du président américain porte un coup à sa crédibilité et replace la Russie au centre du jeu. Des bombardements punitifs sur des objectifs militaires du régime de Damas auraient-ils changé la situation? Les experts en doutent: «On ne peut refaire le scénario idéal en disant que les frappes auraient conduit à la défaite de Bachar, que les modérés auraient eu le vent en poupe, et que Daech n’existerait pas, explique l’ancien conseiller diplomatique de Nicolas Sarkozy, Jean-David Levitte. Mais elles auraient accéléré la chute de Bachar…»

Après avoir quitté le département d’Etat, Hillary Clinton a regretté que la reculade de Barack Obama ait «laissé un grand vide que les djihadistes ont maintenant rempli». «Nous avons créé un monstre, a aussi déclaré Manuel Valls à Jeffrey Goldberg du magazine américain The Atlantic. Les cibles étaient déjà désignées. Si nous avions bombardé comme prévu, je pense que les choses seraient différentes aujourd’hui.»

5.L’apparition de Daech

L’implantation de l’Etat islamique en Irak et en Syrie n’avait pas été anticipée. Elle ne date pas de la guerre en Syrie –certains observateurs font remonter ses origines à l’intervention américaine contre Saddam Hussein en 2003 et à la débandade de l’armée irakienne dont les officiers encadrent les combattants de Daech, même si leurs objectifs n’ont rien à voir avec la création d’un califat. Mais la guerre civile en Syrie, comme l’affaiblissement du pouvoir chiite en Irak, a facilité l’extension de Daech.

À partir de l’automne 2014, les Etats-Unis et leurs alliés, européens et arabes, bombardent les positions de Daech en Irak et en Syrie. La France se limite d’abord à des opérations aériennes au-dessus de l’Irak, avant de les étendre un an plus tard à la Syrie, à la suite des attentats contre Charlie Hebdo et contre l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes à Paris, puis de l’attentat manqué du Thalys. François Hollande a pris sa décision de bombarder l’Etat islamique en Syrie et l'a mise à exécution un mois et demi avant les attaques du 13 novembre 2015 à Paris.

Cependant, Daech place les Occidentaux devant un nouveau dilemme. Faut-il donner la priorité à la guerre contre Daech sur la lutte contre Assad? Faut-il les mettre sur le même plan? «Ni Daech, ni Assad», entend-on d’abord à Paris. Puis le discours évolue en faveur d’une large coalition internationale contre l’EI, c’est-à-dire avec la Russie voire avec l’Iran, soutiens du régime de Damas, ce qui suppose une forme d’entente tacite avec le régime syrien. Entretemps, il est vrai, Poutine a changé la donne politico-militaire.

6.La surprise russe

À la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies, en septembre 2015, le président russe dénonce la politique de regime change des Occidentaux et affirme son soutien à Assad. Quelques jours plus tard, la Russie, qui a renforcé sa présence militaire sur et autour de sa base de Tartous en Syrie, passe à l’acte. Elle lance une campagne de bombardements intensifs sur les «terroristes».

Sous prétexte de lutter contre Daech, l’aviation russe pilonne surtout les positions des groupes d’opposition à Damas. Avec l’aide des pasdarans iraniens et du Hezbollah, les forces loyalistes regagnent du terrain. Les alliés d’Assad ont résolu la question sur laquelle a buté pendant des années la coalition occidentale: comment coordonner des attaques au sol avec les frappes aériennes, étant donné que ni les Etats-Unis ni les Européens ne veulent envoyer des troupes et que les pays arabes sunnites censés soutenir la rébellion préfèrent les promesses aux actes?

L’intervention russe redonne de l’air à Assad, affaiblit l’opposition armée et permet à Moscou de dicter l’agenda politique. Après avoir bloqué pendant cinq ans tous les projets de résolution à l’ONU sur la Syrie, la Russie participe à l’adoption, à l’unanimité, de la résolution 2254 qui fixe une feuille de route pour une transition politique. Les précédentes tentatives, Genève I en 2012 et Genève II en 2014, ont échoué sur le sort qui devrait être réservé à Assad.

L’opposition aborde la nouvelle série de pourparlers qui doit s’ouvrir ces jours-ci, toujours à Genève, dans une position plus fragile qu’auparavant. Elle estime que ses soutiens occidentaux, en particulier les Américains, sont trop enclins à faire des concessions aux Russes dans l’espoir de mettre enfin un terme à la guerre civile. Mais, comme le dit une ancienne collaboratrice d’Hillary Clinton au Département d’Etat, «mieux vaut forcer Assad à la table de négociation que de soutenir des groupes hostiles à Assad avec lesquels nous ne voudrons pas avoir à faire après sa chute».

C’est bien le problème récurrent que les Occidentaux ont rencontré très rapidement après les débuts de la contestation en Syrie. Les groupes d’opposition étaient soit trop faibles quand ils se voulaient laïques et démocratiques, soit peu fréquentables quand ils prônaient le djihad. À quoi s’ajoutait le fait que les alliés extérieurs, comme les monarchies du Golfe ou la Turquie, poursuivaient des objectifs contradictoires et pas toujours conformes aux principes que les Etats-Unis et l’Europe étaient supposés défendre.

Le sort et a fortiori l’issue de la négociation qui doit s’ouvrir à Genève sont incertains. La Russie et l’Iran, sans lesquels le régime de Bachar el-Assad n’a pas d’avenir, n’ont pas intérêt à épuiser leurs ressources dans une poursuite du conflit. Toutefois, le compromis qu’ils pourraient être disposés à accepter sera loin des objectifs que les Occidentaux envisageaient il y a cinq ans et qu’ils ne se sont jamais donné les moyens d’atteindre.

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