Economie

La mobilisation des jeunes contre la loi El Khomri était inévitable (mais pas incontournable)

Gérard Horny, mis à jour le 14.03.2016 à 12 h 52

Elle paraît avoir surpris le gouvernement, qui aurait pourtant dû s’y attendre –et devra passer outre. Ce qui ne le dispense pas de mieux expliquer son projet et de l’amender sur certains points.

THOMAS SAMSON / AFP.

THOMAS SAMSON / AFP.

Qui peut connaître mieux que Jean-Christophe Cambadélis, actuel premier secrétaire du Parti socialiste, les liens unissant la gauche de la gauche et le syndicalisme étudiant? Dans les milieux proches du pouvoir, on ne pouvait pas ignorer qu’un texte qui suscitait une vive réaction de rejet de la part d’une partie du PS provoquerait aussi des débats dans les universités et des manifestations. Mieux préparé, avec davantage de concertation, ce projet de loi aurait peut-être été mieux accepté, mais ce n’est pas certain. Quand l’Unef parle d’une loi dont «la logique même est de précariser les jeunes» (ce qui est évidemment faux) et qui doit être retirée, il est manifeste que certains aménagements au projet ne changeront pas grand-chose à une opposition au principe même de la réforme.

Des sociologues nous le disent: une partie de la jeunesse joue contre son camp. C’est parfaitement exact. Mais il faut bien admettre que les pétitions contre la réforme tombent sur un terreau fertile: avec un taux de chômage proche de 24,9% chez les jeunes de moins de 25 ans, inférieur à celui de l’Espagne (45%) ou de l’Italie (39,3%), mais supérieur à celui de la moyenne de la zone euro (22%) et bien plus élevé que celui de l’Allemagne (7,1%) ou du Royaume-Uni (13,6%), il n’est pas trop difficile d’attiser le mécontentement contre le gouvernement en place et/ou le patronat. Et les étudiants qui travaillent pour payer leurs études (dans la grande distribution, par exemple) ne trouvent pas forcément les postes qui donnent la meilleure image de la vie en entreprise. Un texte qui vise notamment à élargir le rôle des accords d’entreprise a bien peu de chances d’être reçu favorablement dans leurs rangs…

Ils connaissent la précarité ou s’apprêtent à la connaître. Alors, quand on leur parle de flexibilité, ils sont fortement enclins à entendre précarité. C’est une erreur grave, mais qui s’explique. Et quand ces mêmes jeunes entendent des patrons fort bien rémunérés ou des universitaires sans problème de carrière leur expliquer qu’une protection excessive des gens ayant un CDI encourage les entreprises n’ayant aucune certitude sur le niveau futur de leur activité à préférer embaucher en CDD ou en intérim, et qu’en conséquence, il serait préférable d’assouplir la législation, ils ont fortement tendance à penser qu’une certaine élite tient d’abord à préserver ses privilèges, voire à accroître ses gains à leur détriment.

Résistance au changement

Cette vision sombre du monde et de l’avenir ne prédispose guère à accepter les réformes. Des comparaisons ont été faites avec le mouvement de protestation contre le CPE en 2006. Mais la comparaison la plus éclairante est sans doute à faire avec le mouvement plus ancien de Mai 68. À l’époque, les gouvernants n’avaient pas vu que le monde avait changé et que les jeunes avaient d’autres aspirations que leurs anés. Un des slogans les plus révélateurs de ce nouvel état d’esprit était: «Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi.» Aujourd’hui, on observe plutôt une résistance au changement qui pourrait donner pour slogan: «Si tu ne bouges pas, camarade, le vieux monde sera préservé.» Les jeunes de 68 se moquaient des «pépères» de la CGT, les jeunes aujourd’hui manifestent avec la CGT pour le maintien des avantages acquis, qu’il s’agisse du droit du licenciement ou des 35 heures.

Une vision sombre du monde
et de l’avenir
ne prédispose guère à accepter
les réformes

Le problème est que le monde a changé et que le maintien des acquis conduit à une impasse: il ne s’agit pas de revenir au XIXe siècle, voire au XVIIIe comme on a pu l’entendre, mais de chercher d’autres formes de protection des droits des salariés et des travailleurs en général, à la fois plus adaptées au monde moderne et plus efficaces. Il n’est pas possible de faire comme si le monde du travail était toujours le même qu’il y a trente ans, comme s’il n’y avait pas la mondialisation et une évolution rapide des techniques.

On peut déplorer que la mondialisation ne se soit pas effectuée d’une façon plus heureuse: l’irruption brutale de grands pays émergents, Chine en tête, dans le commerce international pèse sur les rémunérations et l’emploi dans les pays avancés alors que des fortunes colossales sont en train de s’édifier. Mais elle est là et la concurrence entre pays ne va pas disparaître. Quant aux nouvelles technologies, elles vont provoquer la disparition de certains emplois et la création d’autres qui n’auront pas les mêmes caractéristiques que les précédents. Il n’est pas possible d’ignorer cette réalité, même si elle ne correspond pas à nos désirs.

Une réforme certainement sans effet immédiat sur l’emploi

Les opposants à la réforme du Code du travail affirment qu’elle ne créera pas d’emplois; ce qui en créera, c’est une nouvelle politique économique et une augmentation des carnets de commandes. Ce n’est pas faux, mais cela ne justifie pas l’immobilisme.

Il est vrai que l’Espagne a créé plus de 500.000 emplois l’an dernier, mais on ne peut de façon certaine leS mettre au crédit des réformes successives du marché du travail, même si certaines mesures adoptées en 2010 et 2012 semblent avoir été particulièrement efficaces: celles qui permettent aux chefs d’entreprise, dans certaines conditions, de modifier unilatéralement le contrat de travail, qu’il s’agisse du poste occupé, du lieu de travail et même des conditions de travail en général, y compris les horaires et le salaire. On n’en est pas là en France… À Madrid, l’objectif était de permettre à l’économie espagnole de retrouver une compétitivité sur les marchés étrangers fortement mise à mal au cours des années précédentes. Quant à l’Italie, le Jobs Act que Matteo Renzi a fait voter et appliquer à partir du printemps dernier a probablement joué un rôle dans le fort recul du taux de chômage en 2015, de 12,4% à 11,4% de la population active, mais il est difficile d’être plus précis, les mesures fiscales votées par ailleurs ayant joué un rôle non négligeable dans l’amélioration de l’activité et donc de l’emploi.

Des réformes du marché du travail ne peuvent avoir un effet immédiat: effectivement, on n’embauche pas plus pour la seule raison que la rupture du contrat de travail pourra, le cas échéant, être plus facile qu’elle ne l’était auparavant. Mais faire croire à un impact rapidement positif d’une autre politique économique est bien imprudent. On a vu ce qu’ont donné dans le passé des relances décidées en France de façon isolée: la hausse de la demande a eu pour principal effet de doper les importations et de faire grimper notre déficit commercial. Une véritable relance serait à organiser au niveau européen (ce que prétend faire, sans beaucoup de moyens, le plan Juncker) et devrait avoir pour principal acteur l’Allemagne, seule capable, par sa situation budgétaire et l’excédent de sa balance commerciale, de financer des investissements ayant un fort effet multiplicateur sur la croissance. Les marges de manœuvre de la France, en ce domaine, sont très limitées.

Mener la réforme à son terme

Mais une chose est certaine: si la France ne fait pas de réformes, les entreprises qui bénéficieront plus tard d’un regain d’activité en Europe ne seront pas françaises. Dans une tribune publiée par Les Echos le 9 mars, les présidents de filiales françaises de grands groupes internationaux le font savoir: notre droit social, «trop complexe, trop instable et trop incertain», conduit souvent leurs maisons mères à privilégier d’autres destinations et à faire ailleurs leurs investissements.

Il n’y a que dans les albums d’Astérix que les irréductibles Gaulois peuvent l’emporter seuls face au reste du monde

On peut évidemment s’indigner et proclamer fièrement qu’il n’appartient pas aux multinationales de réécrire notre droit du travail. Mais un gouvernement responsable, qui écoute les représentants des organisations syndicales, doit écouter aussi les avis des organisations patronales et en tenir compte. Il n’y a que dans les albums d’Astérix que les irréductibles Gaulois peuvent l’emporter seuls face au reste du monde.

Quitte à se fâcher avec une partie du monde étudiant, le gouvernement Valls doit aller jusqu’au bout de sa réforme –ce qui ne signifie pas qu’il doive se montrer sourd aux revendications qui montent. Déjà semble s’esquisser la possibilité d’un compromis. Les propositions faites par Terra Nova, avec notamment la contribution du juriste Jacques Barthélémy et de l’économiste Gilbert Cette, montrent qu’il est possible de rédiger un texte moins déséquilibré que le précédent au profit du patronat sans pour autant renoncer à introduire plus de flexibilité dans l’économie. Les réformes ne sont pas forcément négatives pour les salariés: elles peuvent être intelligentes et constructives.

En fin de compte, si la révolte étudiante contribue à inciter Manuel Valls à adopter une attitude moins rigide, elle n’aura pas été inutile…

Gérard Horny
Gérard Horny (300 articles)
Journaliste
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