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Du panda au muffin, le mème de 2016 a pour objectif de nous rendre fous

Montage photo réalisé à partir d'un mème réalisé par «Teenybiscuit».

Montage photo réalisé à partir d'un mème réalisé par «Teenybiscuit».

Quand le LOL devient quasiment un outil d'éducation à l'image.

Cet article a été mis à jour le 18 mars pour y ajouter la photo de Tiziana Vergari.

Fut un temps, si vous avez grandi dans les années 1990, où vous avez certainement consacré une bonne partie de vos passages à la bibliothèque de l’école à chercher un homme portant un bonnet blanc et rouge, des lunettes et un horrible pull rayé. Où est Charlie?, ou Where's Wally? dans sa version originale, a fasciné une grande partie de cette génération, dont l’un des passe-temps favoris consistait à le retrouver dans la dizaine d’albums dessinés par son créateur Martin Handford. Et bien sûr, ce dernier prenait un malin plaisir à nous induire en erreur en dessinant des personnages similaires à Charlie pour mieux jouer avec nos émotions.

Cette relation avec Charlie a pu engendrer chez certains (y compris l’auteur de ces lignes) un besoin presque viscéral de refuser l’échec face à ce genre de casse-tête, frôlant parfois la folie face à la difficulté de certains dessins. Le phénomène était tel que des chercheurs se sont penchés eux aussi sur le bonhomme pour mieux comprendre comment notre cerveau fonctionne quand il part à sa recherche.

Ce n’est donc peut-être pas un hasard si, il y a quelques semaines à peine, internet a de nouveau perdu la tête face à jeu similaire à celui de Charlie. Sur sa page Facebook, le dessinateur hongrois Dudolf a publié l’image ci-dessous et demandé aux internautes de retrouver le panda parmi les bonhommes de neige.

There's a panda amongst them!Can you find it?

Posted by Dudolf on Wednesday, December 16, 2015

Partagée plus de 185.000 fois sur Facebook, cette image a reçu un large écho dans les médias (Slate.fr compris) et a agacé une bonne partie des internautes, qui mettaient de longues minutes à trouver l’infâme animal. Comme nous vous l’expliquions à l’époque, tout dépend de notre capacité à repérer le «déviant» dans une image qui fait de son mieux pour se jouer de notre cerveau en brouillant les signes distinctifs. Dudolf a publié ensuite un autre dessin, où le but était cette fois de trouver un chat parmi un parterre de chouettes, et les internautes ont suivi en proposant leurs propres versions du Panda, faisant du «Find the panda» un mème à part entière.

My version of 'can you find the panda' - National Junior Achievers Conference, Bloomington 1978.

Posted by Tracy Lynn Heightchew on Monday, December 28, 2015

Aujourd'hui, tout le monde a trouvé le panda. Mais alors que l’on pensait cette petite mode révolue, une jeune américaine de Portland nommée Karen Zack (@teenybiscuit) a décidé de jouer elle aussi sur la confusion et l’illusion d’optique de ce genre d’images, mais pour en détourner les codes et s’amuser avec son audience. Plutôt que de sérieusement demander à ses abonnés de retrouver un personnage parmi d’autre, elle a cherché des ressemblances entre des animaux et de la nourriture ou des produits de la vie courante. Elle a donc créé plusieurs albums sur son iPhone regroupant des images qui se ressemblent et a posté les résultats sur Twitter. Et si l’idée est incongrue au premier abord, le résultat est parfois tout aussi perturbant que les dessins d’Odulf ou ceux de Martin Handford.

Les premières images ont été postées en novembre dernier, mais ce n’est qu’avec ses derniers montages, publiés début mars, que Karen Zack s’est faite remarquer. Là encore, comme pour le panda, des milliers de personnes ont rediffusé les œuvres de @teenybiscuit, les médias s’en sont emparés et les détournements ont suivi.

Et il y a quelques jours, une photographe suisse a posté une photo encore plus perturbante. On y voit des jeunes filles poser devant un ou plusieurs miroirs. La difficulté étant de savoir combien sont réelles et combien sont en réalité des reflets. Si la réponse peut sembler évidente, les internautes se sont très vite écharpés pour statuer sur une réponse (pour info, la réponse est deux, tout simplement). 

 

Same but different | My entry #whpidentity for @instagram [thank you #instagram for this featuring ❤️]

Une photo publiée par tiziana vergari iPhoneography (@tizzia) le


La principale qualité de ce genre de mème tient en un adjectif: il est ludique. Alors que les autres mèmes ne font, en général, que provoquer le rire et encourager toujours plus de détournements, celui-là demande un minimum de réflexion (même si, quand on regarde en détail, distinguer un chihuahua d’un muffin est d’une facilité déconcertante) pour en comprendre le principe et résoudre l’énigme, qu’elle soit ironique ou non.

D'autres mèmes lancés ces dernières années reposaient sur un principe similaire. On peut ainsi citer les «Hot Dog Legs», ces comparaisons faites il y a quelques années entre des jambes bronzées et des saucisses, ou encore les «When You See It», ces photos a priori anodines qui cachent en fait un détail parfois terrifiant. Avec, à chaque fois, le même mélange doux-amer de rire et de confusion chez l'internaute.


              Où sont les saucisses?

Via When You See It

Ce principe est extrêmement intéressant, car il nous interroge sur notre rapport aux images et aux informations qui défilent sans cesse sur internet et que l’on scanne sans vraiment y prêter attention. En 2013, Slate.com demandait au site de mesure d’audience Chartbeat de calculer l’attention portée à ses articles par les internautes. Il s’avère qu’une grosse partie des lecteurs ne lit même pas le texte et que la plupart des gens décrochent en arrivant à la moitié de l’article. Plus grave, beaucoup de personnes partagent un contenu sans l’avoir réellement parcouru. Si les images attrapent plus facilement le regard que le texte, elles sont rarement remises en cause quand on voit le travail nécessaire des médias pour démasquer les fausses photos qui essaiment sur internet 

Alors que l’on saute habituellement d’article en article et d’image en image, ces dessins et ces détournements réussissent donc un exploit: capter notre regard, le retenir longtemps, et surtout nous pousser à avoir un regard critique sur l'image, qu'elle soit fictive ou non.

Et en nous poussant à chercher la petite bête, le ou les «déviants», à distinguer le vrai du faux, ces mèmes nous permettent d’aiguiser notre capacité à analyser les images. En 2016, après nous avoir fait longtemps rire, les mèmes pourraient bien décider de nous rendre fous comme Charlie l'avait fait avant eux. Et c’est une excellente nouvelle. 

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