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La politique des frondeurs en échec au Japon

Le Premier ministre japonais Shinzo Abe, à Tokyo, le 3 février 2016 | KAZUHIRO NOGI/AFP

Le Premier ministre japonais Shinzo Abe, à Tokyo, le 3 février 2016 | KAZUHIRO NOGI/AFP

Les mesures mises en place par le Premier ministre japonais, Shinzo Abe, depuis la fin 2012 devaient faire repartir la croissance et l’inflation. Faute de réformes structurelles, elles n’ont contribué qu'à creuser la dette.

Les politiques français ne regardent pas ce qui se passe hors des frontières. Ils devraient. Le Venezuela a tristement fait la démonstration de la faillite des idées d’extrême gauche et du Front national. Le Japon illustre que «les politiques de relance» telles que la gauche du Parti socialiste et, sur l’autre versant politique, les souverainistes les réclament en France ne marchent pas. Le Premier ministre, Shinzo Abe, applique depuis bientôt quatre ans les recommandations d’une Martine Aubry, le succès n’est pas au rendez-vous.

Shinzo Abe est arrivé tout feu tout flamme au pouvoir en décembre 2012. Il est bien décidé à rompre l’immobilisme de son pays, enfermé depuis deux décennies dans une quasi-stagflation, la déflation et la non-croissance. Il n’est pas un homme neuf, loin de là, puisqu’il a déjà été Premier ministre. Mais après une traversée du désert, il revient avec un logiciel neuf. Il est persuadé que le mal principal est la déflation et que la Banque du Japon, comme hypnotisée par la plus importante dette des pays développés (200% du PIB), mène une politique beaucoup trop timide. Il faut «remettre sur pied le Japon» en relançant tous azimuts.

Sitôt investi par la Diète, il définit ce que les économistes nommeront les «Abenomics»: un carquois de trois flèches. La première est une politique monétaire de QE («quantitative easing»), facilités quantitatives massives; la deuxième est une relance budgétaire qui fait plonger le déficit à 7% du PIB; et la troisième vise des «réformes structurelles» de libération des marchés du travail et des biens.

En 2013, la croissance est de 1,6%. Succès donc, mais succès très relatif: en réalité, elle était déjà remontée l’année précédente à 1,8%. Puis succès très éphémère, elle chute à 0% en 2014, 0,4% en 2015, 0,5% attendu pour 2016. L’activité s’est même fortement rétractée au dernier trimestre de 2015 (-1,1%). Ce n’est pas faute d’insister, puisque la Banque du Japon a accentué par trois fois son QE, jusqu’à adopter des taux négatifs (comme la Banque centrale européenne d’ailleurs). Ce n’est pas faute de profiter de la baisse du yen –la monnaie nippone aura perdu jusqu’à 40% de sa valeur en dollars. Ce n’est pas non plus sans tirer un très gros avantage de la chute du prix du brut, le Japon étant très dépendant des importations énergétiques, surtout depuis Fukushima.

Pion interventionniste

Les astres, pourrait-on dire en France, sont parfaitement alignés. Et pourtant, l’inflation (l’objectif principal) reste à zéro, la croissance aussi. Pourquoi les Abenomics ne fonctionnent-ils pas? Bien peu d’économistes plaideront que le Premier ministre n’en a pas fait assez. Qu’il a été, lui aussi, trop timide. La relance budgétaire a été abandonnée en façade mais le déficit des finances publiques reste autour de 3%. Le Japon promet un équilibre «primaire» en seulement 2020… La dette est entre temps montée à 230%, elle atteindrait sur sa lancée 400% en 2040! Même si c’est l’épargne nationale qui la finance principalement, il est quand même difficile de demander plus.

Alors? Alors la machine n’embraie pas. Les entreprises vont bien. C’est le paradoxe de cette politique. Les profits sont de retour, la Bourse a doublé depuis décembre 2012! Mais les ménages n’obtiennent pas les gains salariaux escomptés. Comme ils voient venir une hausse de la TVA en 2017 (elle avait été repoussée par Shinzo Abe à son arrivée), ils épargnent (+3%). La production industrielle a chuté en 2014, puis encore en 2015.

Les relances des Abenomics ne dynamisent rien: aucun pays ne peut s’exonérer de ces réformes dites «libérales»

Pourtant, là aussi, le Premier ministre a poussé son pion interventionniste dans la microéconomie. À l’instar d’un Arnaud Montebourg, il a voulu réarmer le ministère de l’Industrie, le Meti (anciennement le mythique Miti). Mais sans effet. L’État s’est impliqué dans des fusions dans les industriels métalliques ou électroniques, mais l’heure n’est plus au Japan Inc. des belles années 1970. Les PDG obéissent plus à leurs actionnaires qu’au gouvernement.

L’industrie japonaise reste solide, on le voit dans l’automobile. Mais, dans certains secteurs comme l’électronique, elle perd pied face à la Chine et à la Corée du Sud et n’a pas su imiter le renouveau américain (Google, Facebook, etc.). Shinzo Abe est incapable d’empêcher que le pionnier Sharp ne soit repris par le Taïwanais Foxconn… Les stars, Sony, Matsushita, Fujitsu, ne sont plus ce qu’elles étaient.

Conclusion des économistes de l’OCDE: c’est que la troisième flèche n’a jamais été tirée. Le pays âgé (16% de la population a plus de 65 ans) souffre d’une panne de la productivité. Il faut, enfin, s’attaquer aux réformes du marché du travail, forcer la concurrence dans les services et le commerce, réviser les retraites. Il faut amplifier le renouveau des entreprises en poussant les start-ups et l’entrepreneuriat. Autant d’initiatives «libérales» bloquées par l’immobilisme et les rentes.

Le Japon a, contrairement à la France, d’énormes avantages. Son système éducatif reste excellent, tandis que le nôtre s’est effondré. Et surtout, l’industrie japonaise est haut de gamme, comparée à la nôtre en moyenne. Le Japon dispose d’un secteur de la machine-outil et de la robotique très avancé. Pas la France. Pourtant, malgré ce bon positionnement face à la Chine, malgré sa recherche-développement enviable, Shinzo Abe ne parvient pas à ses fins, vaincre la déflation, retrouver une nouvelle croissance.

Les relances des Abenomics ne dynamisent rien. La leçon est qu’aucun pays ne peut s’exonérer de ces réformes dites «libérales», sans elles les politiques de relance sont des feux de paille. Elles creusent la dette, c’est tout.

Cet article a été initialement publié dans Les Échos.

 

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