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L’iPhone est le prolongement de notre esprit

L’affaire Apple vs FBI pourrait avoir d’immenses implications sur la manière dont le gouvernement traite la vie privée | unbekannt270 via Flickr CC License by

L’affaire Apple vs FBI pourrait avoir d’immenses implications sur la manière dont le gouvernement traite la vie privée | unbekannt270 via Flickr CC License by

En exigeant de pouvoir pirater les téléphones d’Apple, le FBI met en péril les limites de notre individualité.

Apple doit-il obtempérer à l’injonction d’un tribunal l’obligeant à écrire du code qui permettrait au FBI de pirater l’iPhone d’un terroriste? Tim Cook, le PDG d’Apple, estime que non. Les avocats de l’entreprise ont avancé, en se basant sur le premier et le cinquième amendement, que l’État ne peut obliger le géant technologique à affaiblir le cryptage d’un appareil. Si c’est l’unique manière correcte d’envisager le problème, alors la société est face à la simple question de l’interprétation de statuts existants à la lumière de contraintes constitutionnelles.

Mais les principes légaux, sans parler des inquiétudes technologiques, ne sont pas les seuls prismes à travers lesquels nous pouvons envisager cette affaire qui pourrait avoir d’immenses implications sur la manière dont le gouvernement traite la vie privée.

Que l’État cherche à avoir accès une seule fois à un unique produit Apple ou qu’il convoite des pouvoirs bien plus larges –et que le logiciel qu’il demande à Apple puisse livrer au monde, hors de tout contrôle, la clé d’une porte dérobée déjouant les cryptages ou pas–, le FBI avec ses exigences et Apple avec ses répliques juridiques ont soulevé des questions plus profondes sur la portée morale de nos appareils. De leurs perspectives, soit nous avons le droit d’utiliser des machines qui, grâce au cryptage, peuvent exclure absolument le regard indiscret des enquêteurs, soit nous ne l’avons pas. Or du point de vue de certains philosophes, ce n’est absolument pas la bonne manière d’envisager cette dispute. Un iPhone n’est pas un coffre-fort. C’est un prolongement de l’esprit.

Pirater vos souvenirs

L’image du coffre-fort est régulièrement revenue dans ce débat au cours du mois de février –avec des conséquences plutôt malheureuses. Imaginez par exemple que la société Acme Safe Company conçoive un coffre qui, s’il est ouvert par une autre personne que son propriétaire, détruit automatiquement son contenu. Est-ce qu’Acme fait quelque chose de particulièrement répréhensible en fabriquant ce coffre-fort? En posant cette question, nous demandons si l’existence du coffre en lui-même est problématique d’une manière ou d’une autre. Il semble évident que non. Presque tout ce qui existe au monde peut être transformé en quelque chose de nuisible. Est-ce que les briques que nous utilisons pour bâtir les maisons devraient être conçues de manière à ne pas pouvoir être lancées sur d’autres êtres humains? La question de la réglementation de la production et de l’usage d’un objet dépend de bien davantage que de la possibilité que cet objet puisse, éventuellement, être utilisé dans le cadre d’une violence fatale.

Un iPhone n’est pas un coffre-fort

L’analogie du coffre-fort desservirait plutôt toute tentative de trouver une logique à la signification morale de nos appareils qui stockent des informations. Voyez plutôt l’exemple suivant. Imaginez que vous soyez devenu un maître de la mémoire grâce à des cours dispensés à la Bornstein’s Memory School. Une des caractéristiques cruciales de la formation de Bornstein est que, si quelqu’un essaie de vous obliger à révéler une information que vous avez mémorisée, vous l’oubliez automatiquement. Impossible de vous contraindre à vous en souvenir. L’État a-t-il autorité pour forcer Bornstein à inclure une porte dérobée spéciale dans votre cerveau afin qu’il puisse pirater vos souvenirs sans déclencher le réflexe d’autodestruction?

Si cette analogie est éclairante c’est parce qu’elle n’est pas irréaliste. Nos appareils électroniques–ou tout au moins nombre des processus à l’intérieur–font littéralement partie de nos esprits. Et notre façon de considérer les arguments d’Apple et du FBI devraient découler de cet état de fait.

Esprit étendu

Cela peut paraître ridicule. Mais dans un important essai écrit à quatre mains (traduit en français ici; NDT) puis dans un livre, le philosophe Andy Clark évoque une hypothèse, celle de l’esprit étendu. L’idée de base est que nous n’avons aucune raison de considérer le cerveau comme le seul endroit où des processus mentaux peuvent se produire.

Pour prendre un exemple simple, imaginez que vous utilisiez votre voix pour vous aider à compter –que vous disiez tout bas «21, 22, 23», etc. Vous n’utilisez pas seulement des processus neurologiques pour compter mais également ceux engagés dans l’articulation de ces nombres dans votre barbe. Maintenant imaginez qu’au lieu de chuchoter ces chiffres à mesure que vous comptez, vous utilisiez un bloc-notes. Dans ce cas, vous faites une encoche sur le papier pour chaque objet compté. Le bloc-notes fait autant partie du processus de comptage que vos chuchotis. Donc il fait également partie du comptage. Enfin, imaginez une situation où vous utilisez à la fois vos connaissances de la ville et Google Maps pour vous orienter jusqu’à un musée. Les transitions entre votre mémoire et Google Maps et votre décision d’aller dans une certaine direction forment un tout.

Dans des cas comme celui-là, avance Clark, nos processus mentaux s’étendent au-delà de nos processus neurologiques et s’aventurent dans les parties du monde que nous utilisons régulièrement. Qu’est-ce qui fait que ces parties du monde font partie de nos processus mentaux? Au minimum, elles sont accessibles de façon aussi simple et fiable que nos processus cérébraux.

Lecture mentale

Mais on pourrait opposer qu’un appareil exploitant Google Maps n’est absolument pas accessible de façon aussi simple et fiable que nos cerveaux! Il ne peut être partie prenante de notre esprit au même titre que nos processus cérébraux, pas vrai? Mais depuis quand nos processus cérébraux sont-ils accessibles de façon fiable? Après quelques verres, ils ne le sont plus tant que ça. Quiconque a déjà eu un nouveau-né sait pertinemment qu’une privation de sommeil modérée mais régulière peut mettre nos mécanismes physiques dans un état de délabrement imprévisible. Cela n’exclut pourtant pas que les processus cérébraux soient des processus mentaux. Pour considérer que quelque chose est une prolongation de l’esprit, ce qui compte est de franchir un certain seuil d’accessibilité simple et fiable. Et nos téléphones–nos appareils informatiques en général–remplissent le plus souvent ces conditions.

Nos esprits s’étendent au-delà de nos têtes jusqu’à l’intérieur de nos téléphones

C’est particulièrement le cas lorsqu’on en vient au rôle que jouent nos téléphones à la fois en matière de communication et de stockage d’informations. Il n’y a simplement pas de différence de principe entre les processus qui se déroulent dans le globe charnu contenu dans votre crâne et ceux qui se produisent dans le petit bloc de silicium, de métal et de verre dont est constitué votre iPhone. Le disque solide qui sert à conserver des photos dans votre téléphone constitue vos souvenirs au même titre que certains groupes de neurones qui stockent des images dans votre cerveau. Nos esprits s’étendent au-delà de nos têtes jusqu’à l’intérieur de nos téléphones.

Par conséquent, quand l’État exige que les fabricants lui donnent un accès à nos appareils, il exige littéralement d’avoir accès à nos esprits, ou en tout cas à l’esprit de ceux d’entre nous qui utilisent des smartphones. Ce genre de lecture mentale partielle constituerait un immense avantage pour la police, dont elle ne jouissait pas à l’époque pré-numérique. Mais elle compromettrait aussi énormément les limites de l’identité.

Entreprise privée

Le problème au cœur de ce débat ne se limite donc pas à savoir si l’État, en tentant d’empêcher le terrorisme, peut outrepasser les protections de la vie privée traditionnelles ou rendre accidentellement nos données bancaires accessibles à des pirates informatiques russes. Il s’agit plutôt d’un problème de fond sur la perméabilité des limites de la personne. Quelle proportion de nous-mêmes devons-nous accepter de céder à l’État?

Il n’y a pas de réponse facile à cette question. Mais il vaut la peine de noter que les gens semblent tout à fait à l’aise avec l’idée d’abandonner des formes de dissimulation personnelle qui leur étaient chères autrefois. Ils conduisent leur vie émotionnelle et fantasmée à travers tout un éventail de plateformes de médias sociaux. Ce faisant, ils disséminent leurs processus mentaux dans les réseaux. Ce qui a nécessairement le double effet à la fois d’élargir les capacités mentales –nous nous mettons à penser collectivement ou de façon plurielle grâce à l’accès fiable à ces réseaux– et de réduire les horizons de l’identité finie et individuelle. Le passage de l’un à l’autre n’est peut-être pas totalement évident à première vue mais il est nécessaire pour qui entend profiter des capacités mentales et agentielles d’une vie pleinement connectée en réseau.

Or ces réseaux sont eux-mêmes, en général, la propriété d’entreprises. Donc, tandis qu’Apple peut choisir de ne pas entrer par effraction dans les téléphones de ses clients –et même de créer une technologie de cryptage qui l’en empêche–, ses clients choisissent de s’empêtrer eux-mêmes dans la vaste architecture d’informations d’Apple. Quand j’utilise Apple Music pour écouter les Dead Kennedys, je ne me contente pas d’échanger un vinyle contre un MP3. J’échange également une activité privée contre une autre partagée, bien qu’appartenant à une entreprise. Car écouter de la musique en streaming s’inscrit nécessairement dans un réseau décentralisé dont les nœuds ne sont pas principalement dans ma tête à moi mais répartis dans un système qui appartient à une entreprise privée et qu’elle gère en grande partie.

Moi interconnecté

Quelle proportion de nous-mêmes devons-nous accepter de céder à l’État?

Cette transformation de masse de notre moi privé en moi interconnecté laisse penser qu’une porte dérobée imposée par l’État dans tous les iPhones ne déboucherait pas sur une amélioration qualitative de nos vies. Cela représenterait plutôt un glissement supplémentaire loin de l’individu fini vers un moi décentralisé et interconnecté.

D’aucuns diront que le problème n’est pas tant l’accès à nos esprits en soi que l’accès de l’État à nos esprits. Or ce problème est-il réellement moins effrayant que l’accès à nos cerveaux dont bénéficient déjà les entreprises? Après tout, les États –en tout cas, ceux qui sont démocratiques– sont supposés être les incarnations de nos engagements les plus idéalistes envers une individualité interconnectée et décentralisée. Quand l’État vraiment démocratique agit en notre nom, nous agissons tous publiquement ensemble, même si cette action n’a pas seulement lieu dans nos propres corps (quand c’est le cas d’ailleurs). Par conséquent, l’incursion de l’État démocratique, ne serait-ce que de nom, dans nos vies mentales prolongées par nos appareils n’est peut-être pas aussi insidieuse que celle des entreprises.

D’un autre côté, si l’on estime qu’on ne peut pas faire confiance à l’État (ce qui est sans doute le cas), alors les entreprises privées dont le but ultime est de gagner de l’argent devraient soulever chez nous bien davantage de doutes. Cette idée pourrait renverser tout le débat, jusque-là focalisé sur l’État. 

Le gouvernement ne devrait pas exiger d’Apple qu’il construise une porte dérobée spéciale dans un iPhone en particulier ni dans aucun iPhone d’ailleurs. Il devrait plutôt exiger d’Apple, de Google, de Facebook et consorts qu’ils rendent opaques à eux-mêmes les opérations de leurs propres réseaux. Si nous en interdisons l’accès à l’État, nous n’avons aucune raison de donner aux entreprises la clé de notre esprit.

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