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La question latino peut aider Trump à gagner la primaire (et aussi perdre la présidentielle)

Marco Rubio et Donald Trump lors du débat républicain organisé à l’Université de Miami le 10 mars 2016, à Coral Gables,  en Floride | JOE RAEDLE/GETTY IMAGES NORTH AMERICA/AFP

Marco Rubio et Donald Trump lors du débat républicain organisé à l’Université de Miami le 10 mars 2016, à Coral Gables, en Floride | JOE RAEDLE/GETTY IMAGES NORTH AMERICA/AFP

La présidentielle américaine devrait voir s’affronter en novembre 2016 Donald Trump et Hillary Clinton. Sauf si un «Barack Obama latino» arrive à stopper la machine Trump. Tous les regards se tournent donc désormais vers les hispaniques et notamment leur symbole: la Floride.

Miami (Floride, États-Unis)

Little Havana est le nom du quartier cubain de Miami. Là, sur Calle Ocho, on suit les primaires américaines avec intérêt mais sans enthousiasme. Mardi 15 mars, la Floride sera pourtant au cœur de l’actualité: elle pourrait aider à départager, du côté démocrate, Hillary Clinton et Bernie Sanders et, du côté républicain, consacrer définitivement Donald Trump.

Le test floridien sera décisif pour les deux challengers de Donald Trump, qui sont d’origine cubaine: si le sénateur Marco Rubio échoue dans son propre État, il abandonnera la course; quant à Ted Cruz, il peut devenir le dernier rempart contre l’homme d’affaire de New York mais, comme il est plus conservateur encore que Trump, il déporterait un peu plus le Parti républicain vers la droite extrême. Pour l’instant, les deux semblent partis pour perdre ce pari, Trump étant donné en tête avec une moyenne de quinze points d’avance par les sondages parus depuis début mars.

Enfants de Cuba

«Les latinos sont des conservateurs qui s’ignorent.» La formule de Ronald Reagan reste dans tous les esprits. Surtout que l’échec du candidat républicain Mitt Romney face à Barack Obama en 2012 a été interprété comme une défaite due notamment au vote hispanique: 27% seulement des latinos avaient alors voté pour lui, ce qui a contribué à sa perte. Ce n’est donc pas un hasard si, en 2016, deux des principaux candidats des primaires, Marco Rubio et Ted Cruz, sont cubains-américains et si un troisième, Jeb Bush, élu d’un État fortement hispanique, est bilingue en espagnol. (Jeb Bush a jeté l’éponge en février après sa défaite en Caroline du Sud.)

«La Floride du sud est littéralement gérée par les Cubains», me dit Michael Putney, l’un des présentateurs les plus connus et respectés de la télévision floridienne (il anime un célèbre talk-show sur Local 10-WPLG, la chaîne locale d’ABC)Le vote des Cubains de Floride reste complexe à décrypter. Il évolue d’une ville et, parfois, d’un quartier à l’autre, plus encore en fonction des générations.«Les jeunes Cubains-Américains sont plutôt favorables à la normalisation, à la fin de l’embargo et à la visite d’Obama à Cuba. Ils voteront démocrate. Pour les vétérans, c’est une autre histoire.»

Pour l’heure, je ne vois aucun panneau en faveur des deux prétendants républicains. En revanche, les signes qui appellent à voter Hillary Clinton sont visibles. Ici, Rubio, enfant de Cuba né à Miami, et sénateur de Floride, est souvent critiqué pour ses positions anti-immigration. Dans les locaux de l’ICCASl’un des principaux centres d’études et de recherches cubaines à l’université de Miami, et à la maison de la presse du Presidio Politico Historico Cubano, où je me rends dans Little Havana, on se demande si Rubio a pour objectif de défendre les latinos ou de les déporter –et en se posant la question, on a déjà une partie de la réponse! De jeunes Cubains me disent détester Trump autant que Rubio et s’apprêtent à voter Hillary Clinton à la primaire. «On aurait préféré Jeb Bush, il est plus pro-cubain que Marco Rubio», me dit également une femme âgée qui sert des jus de fruits exotiques. «On a l’impression que Rubio a oublié d’où il vient» semble le leitmotiv de ces Cubains-Américains qui aspirent à voir élu un président latino mais redoutent que Rubio ne soit pas le Barack Obama latino dont ils rêvent.

«No somos Rubios»

Fils d’un couple d’immigrants cubains, se définissant comme catholique pratiquant et ayant eu Ronald Reagan et Jeb Bush comme modèle, Marco Rubio est, à 44 ans, un conservateur qui se situe à la droite du Parti républicain. Selon le palmarès élaboré par un groupe républicain, il se hisse même à la huitième place parmi les membres du Congrès les plus conservateurs. Il est contre l’avortement (même en cas de viol ou de risque vital pour la mère), est opposé au mariage gay et rejette toute augmentation du salaire minimum. Sur le plan diplomatique, c’est un faucon: il est pour le maintien de l’embargo avec Cuba et critique sévèrement Obama pour sa visite à La Havane; il colle à l’agenda de la droite israélienne et veut cesser les discussions de paix avec l’Iran; et il est favorable à un engagement militaire contre l’État islamique en Syrie et en Irak, y compris avec des troupes au sol. Il est allé jusqu’à reprendre à son compte l’expression de «clash de civilisations», que même George W. Bush avait évité d’utiliser en lançant la guerre contre l’Irak.

Ce n’est pas parce que Marco Rubio est d’origine cubaine qu’il va emporter le vote des latinos ici

Michael Putney, présentateur sur Local 10-WPLG, chaîne floridienne d’ABC

Pour le reste, les positions de Marco Rubio ont beaucoup fluctué. Il s’est aliéné de nombreux supporters, notamment latinos, en n’ayant guère de suite dans les idées. Protégé du gouverneur Jeb Bush, il a été élu sénateur de Floride grâce à son soutien avant de se présenter contre lui à la primaire républicaine. Défenseur d’une législation bipartisane voulue par Obama en faveur d’une politique d’immigration équilibrée, à la fois contrôlée mais tolérante, qui devait associer un plus grand contrôle aux frontières et davantage de facilités d’obtention de la nationalité, il a tout à coup basculé dans des positions très anti-immigrés en 2014-2015. Les hispaniques, qu’il a si longtemps courtisés, se retournent désormais contre lui à coup de slogans «No somos Rubios» («Nous ne sommes pas des Rubios») ou «El sueño de Rubio es nuestra pesadilla» («Le rêve de Rubio est notre cauchemar»).

D’autres personnes interrogées sont plus optimistes pour Rubio. Elles mettent en avant sa défense de la famille, son catholicisme et sa biographie personnelle, qui symbolise le rêve américain –autant de thèmes qui peuvent frapper l’électorat hispanique. Certains affirment même que ses idées politiques importent peu et que l’électorat se positionnera en fin de compte de manière affective: si le sénateur de Floride est investi, un nombre significatif de latinos voterait pour lui en novembre, me disent-ils, simplement pour le symbole que représenterait un latino entrant à la Maison Blanche.

«Ce n’est pas parce que Marco Rubio est d’origine cubaine qu’il va emporter le vote des latinos ici», résume Michael Putney. Selon ses pronostics, aussi bien Marco Rubio que Ted Cruz ne convaincront pas les Cubains-Américains de voter pour eux. «Je connais Rubio depuis vingt ans. C’est un homme intelligent et ambitieux. Mais, ici en Floride, et comme partout en ce moment, les gens sont en colère contre Washington. Ils vont voter Trump.» Selon Michael Putney, l’État, qui a voté démocrate de justesse aux deux dernières présidentielles, tombera dans l’escarcelle d’Hillary Clinton en novembre.

«Équation latino»

L’élection présidentielle de novembre se jouera notamment sur la question hispanique, pronostique-t-on dans les deux camps. Les Démocrates imaginent depuis longtemps leur future coalition centrée, entre autres, sur les jeunes, les femmes et les minorités, notamment les noirs et les latinos (c’est l’analyse du sociologue John Judis, auteur de The Emerging Democratic Majority).

De leur côté, les spécialistes électoraux républicains, et ceux qui conseillent justement Marco Rubio, ont mis en garde leur état-major et leurs candidats sur la difficile «équation latino». Aucun candidat républicain ne pourra entrer, prédisent-ils, à la Maison Blanche s’il ne réunit pas au moins 40% du vote hispanique. Des États aussi décisifs que le Nouveau-Mexique, l’Arizona, le Colorado, le Nevada et surtout la Floride en dépendent, parce qu’ils sont des swing states avec de fortes proportions de latinos (la Californie et le Texas comptent aussi, mais ils sont bien ancrés chez les Démocrates, pour le premier, et chez les Républicains, pour le second, ce qui rend le vote hispanique moins effectif).

Aucun candidat républicain ne pourra entrer à la Maison Blanche s’il ne réunit pas au moins 40% du vote hispanique

Reste que cette hypothèse est toute théorique. Dans la pratique, les choses ne se passent pas forcément comme les sondeurs et les commentateurs l’ont anticipé –ce qu’attestent les résultats des primaires récentes, qui ont vu les Républicains et les Démocrates fonctionner à front renversé.

Insultes de Trump

La question hispanique (et la question noire) semble en effet porter Hillary Clinton vers la victoire de manière positive, alors qu’elle «aide» Donald Trump... de manière négative. Depuis le lancement de sa campagne le 16 juin 2015, le milliardaire a délibérément choisi de s’aliéner le vote latino, ce qui semble lui réussir dans la perspective de se bâtir une base solide dans la primaire, mais pourrait lui coûter l’élection en novembre.

Au cœur de ses propositions, il y a l’immigration. Il veut bâtir un mur «très haut» et «très long», de plus de 3.000 kilomètres, entre le Mexique et les États-Unis pour empêcher les immigrés de franchir la frontière; il propose de taxer ou saisir l’argent qui transite des États-Unis vers les familles restées au Mexique (ce qui serait bien sûr illégal et anticonstitutionnel); il demande l’abandon du droit du sol qui veut qu’un enfant né sur le sol américain est citoyen des États-Unis (une loi protégée par le quatorzième amendement de la constitution américaine); il propose surtout la «déportation» des immigrés illégaux, baptisés ici «undocumented» (sans papiers). Ses propositions sont d’autant plus irrationnelles qu’il ne dit guère comment il sera possible de renvoyer au Mexique une dizaine de millions de clandestins. (Selon les recensements récents, les États-Unis compteraient actuellement 51 millions d’hispaniques légaux, soit plus de 16% de la population, dont 29 millions de Mexicains, 4 millions de Portoricains, 1,6 million de Cubains, 1,2 million de Dominicains, 800.000 Guatémaltèques, 800.000 Colombiens et 345 000 Brésiliens; les Argentins et Vénézuéliens suivent mais en nombre inférieur, autour de 200.000 chacun; on estime aussi qu’il y aurait entre 10 et 15 millions d’immigrés clandestins, principalement des Mexicains.)

Mais au-delà des idées –d’ailleurs souvent partagées par Marco Rubio et Ted Cruz du côté républicain–, c’est le ton qui a surpris. Trump reproche aux Mexicains, qu’il vise principalement, d’apporter avec eux la «drogue» et le «crime», d’être «des violeurs», même s’il reconnaît que quelques-uns d’entre eux peuvent être des «gens bien».

À cela, on peut ajouter les insultes. Plusieurs des journalistes de Univision et Telemundo, les deux principales chaînes latinos en espagnol, ont été menacés publiquement par Donald Trump. Lequel est allé jusqu’à donner en pâture dans les médias leurs numéros de téléphones portables personnels pour qu’ils soient harcelés par ses partisans.

Trump a délibérément choisi de s’aliéner le vote latino

Coalition extrémiste

Il y a plus grave. Derrière la campagne Trump se positionnent toute une série de groupes d’extrême droite qui semblaient avoir disparu du paysage politique américain. C’est le cas de milices patriotes, de néoracistes hérités du Ku Klux Klan et de groupuscules néonazis, tels «The Daily Stormer» ou le web forum «Stormfront», autant de groupes dont Trump n’a pas rejeté explicitement le soutien. Car à un racisme principalement dirigé contre les Mexicains et des attaques sexistes contre les femmes et les gays, Trump a su ajouter quelques paroles bien ciblées contre les noirs (rejet du «multiculturalisme rampant», abandon des lois anti-discriminations et attaques contre Barack Obama, auquel il a dénié la citoyenneté américaine tout en réclamant de voir son certificat de naissance).

De manière tout aussi inattendue, Donald Trump a réussi à séduire une frange importante des partisans du Tea Party ou des évangélistes blancs (par exemple en Virginie) alors qu’ils étaient censés avoir leurs propres candidats: le sénateur du Texas, Ted Cruz, et le gouverneur du Wisconsin, Scott Walker, lequel a jeté l’éponge en septembre 2015. Au-delà, Donald Trump fait ses plus gros scores sur les électeurs sans diplômes et notamment sur les hommes blancs appartenant aux classes modestes, une coalition qualifiée de «peureux et de frustrés» (selon le titre d’un portrait de Trump par Evan Osnos pour le New Yorker, auquel j’emprunte plusieurs informations).

Reste que cette coalition, initialement extrémiste, n’a cessé depuis de s’élargir (par exemple en additionnant des victoires dans les États conservateurs du Sud, mais aussi dans ceux plus modérés du Nord-Est comme le Massachusetts) au point où l’on parle désormais de «Trump Republicans» pour définir ces Républicains très atypiques, mais non plus rares, qui votent pour lui. Elle a atteint l’Amérique rurale et plus encore les «exurbias», ces vastes banlieues loin des centres villes, deuxièmes anneaux de périphérie, au-delà des «suburbs» traditionnelles.

Expression malheureuse

Grâce à cette idéologie incohérente mais très radicale, une sorte de Front national qui serait présidé par un milliardaire, et qui s’est élargie peu à peu au bénéfice d’un sentiment anti-élite et anti-establishment très répandu dans le pays, Donald Trump est en bonne voie de gagner l’investiture républicaine. Sa coalition faite de racistes assumés, de maccarthystes nouvelle manière et de travailleurs blancs pauvres anti-système, peut suffire à gagner la primaire. Mais peut-elle permettre de gagner en novembre? C’est là que réapparaît la question latino.

Étrangement, lorsque Mitt Romney, le candidat républicain face à Obama, a milité durant la campagne de 2012 pour une politique d’«autodéportation» des hispaniques («self deportation»), Trump fut le premier à juger l’expression malheureuse et à demander aux Républicains de courtiser le vote latino. L’argument peut aujourd’hui être retourné contre lui. Son style paranoïaque et ses expressions à l’emporte-pièce ont suffisamment marqué l’électorat hispanique pour que leur vote soit observé avec minutie.

Et il faut rappeler que, depuis longtemps, Hillary Clinton engrange des soutiens, des dons et –avant tout– des électeurs parmi les latinos et les noirs, ce qui lui a permis de gagner haut la main la primaire de Caroline du Sud et, durant le Super Tuesday, de l’emporter dans des États où les minorités sont importantes, comme l’Alabama, le Texas ou la Virginie (mais pas dans le Colorado, où l’électorat hispanique, évalué à plus de 500.000 personnes, est plus jeune et plus contestataire que dans les autres États –ce qui aurait aidé Sanders).

 Les immigrés de première ou de seconde générations ont parfois tendance à regarder l’immigration de masse mexicaine d’un mauvais œil

Son dialogue avec une jeune fille latino, nommée Karla Ortiz, dont les parents sont menacés de déportation a connu un succès considérable parmi les hispaniques –et est devenu une vidéo de campagne très efficace avec son «Come here, baby» («Viens là, ma puce»), lorsque Hillary Clinton prend Karla dans ses bras.

Tradition de «caudillo»

Pourtant, contre toute attente, un pourcentage élevé de Républicains d’origine hispanique a déjà voté pour Trump durant la primaire républicaine. «Quarante-cinq pour cent des hispaniques ont voté pour Trump dans le Nevada», me fait remarquer Michael Putney. Pour expliquer ce résultat déconcertant, certains avancent l’hypothèse qu’il y a une tradition de «caudillo» en Amérique latine –l’homme fort autoritaire, nationaliste et peu idéologue–, doublée d’une haine contre l’establishment de Washington, qui se retrouveraient concentrées dans le vote Trump.

Certains hispaniques qui votent républicain, notamment les Mexicains installés de longue date aux États-Unis, sont inquiets pour leurs enfants, ils craignent le chômage et la violence, qu’ils imputent aux nouveaux immigrés. C’est aussi le cas des Cubains-Américains de Floride, qui sont plutôt bien intégrés et, en vertu des politiques d’immigration qui leurs sont très favorables, ne comptent guère en leur sein d’illégaux. «Il n’y a pas de Cubains “undocumented”», me fait remarquer Bert Medina, le président de la chaîne locale d’ABC en Floride, lui-même né à Cuba. D’une manière générale, les immigrés de première ou de seconde générations ont parfois tendance à regarder l’immigration de masse mexicaine d’un mauvais œil. C’est, pour une part, lorsqu’ils votent à droite, l’électorat de Marco Rubio.

On le voit, le vote latino peut avoir des effets complexes sur les primaires et l’élection présidentielle. Il peut aider Donald Trump et, dans une moindre mesure, Marco Rubio à gagner l’investiture, le premier en affichant son racisme anti-immigrés pour coaliser autour de lui l’électorat républicain masculin blanc, le second en affichant ses origines et son nom pour en faire son porte drapeau. Du côté démocrate, le vote hispanique a manqué à Bernie Sanders pour conserver son avantage sur Hillary Clinton, qui devrait l’emporter grâce notamment aux minorités.

Quant au duel de novembre, tout est encore possible en fonction des deux finalistes. Mais si le choix devait s’opérer entre Donald Trump et Hillary Clinton, il est fort à parier que la haine des Mexicains qui aura tant servi de moteur à la campagne Trump signe finalement sa défaite à la présidentielle.

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