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Fabrice Luchini, la névrose tranquille

Fabrice Luchini en 2009 I EMMANUEL DUNAND / AFP

Fabrice Luchini en 2009 I EMMANUEL DUNAND / AFP

Ou comment l'acteur réussit à faire passer ses traumatismes et ses obsessions pour de gentils contes pour adultes. Dans son livre «Comédie française» (Flammarion), il se met en scène sans jamais s'épargner et sans nous encombrer.

Il n'est jamais aussi bon que lorsqu'il parle de lui-même, avec emphase et lyrisme, car c'est là le meilleur moyen de ne pas penser à sa propre vie. Fabrice Luchini esquisse chaque fois qu'il passe à la télévision un rideau de fumée nécessaire à sa survie. «Tout homme profond avance masqué», disait Nietzsche. Ou encore: «Spiritualiser nos états de maladie, voilà le but de l'artiste.»

Logiquement, Luchini, qui vient de sortir Comédie française, son autobiographie en forme de journal de bord, adore Nietzsche. Il le connaît même par cœur. Il l'adore comme ces déglingués géniaux qui ont fait le délice et la noirceur des grands philosophes et des grands moralistes. 

«Nietzsche est un prophète absolu de la psychanalyse, lâche-t-il un jour, chez François Busnel. Il a photographié le ressentiment. La thèse de Nietzsche, c'est qu'il capte partout que les hommes se vengent de vivre. Comme les hommes souffrent de la vie, ils ont inventé la transcendance.»

Pessimisme et perfectionnisme

Avec le temps, on a fini par aimer sa folie et supporter sa façon de répéter les affres de sa sexualité. On a fini par aimer ses provocations qui n'en sont pas toujours. Et qui cachent un fond d'ironie, de douleur, bref de pensée. Quand, comme lui, on a «fait le maillot de Marlène Jobert» à l'âge où d'autres ont leurs premiers boutons, on comprend mieux l'étendue du traumatisme... «Je n'ai pas pensé que j'allais changer l'ordre des choses. C'est en cela que je ne suis pas progressiste», dit-il à David Pujadas, qui lui consacre plusieurs minutes dans son JT. Il l'appelle «Poujadas». Vante son minimalisme. Son art de la synthèse. Cet espèce d'optimisme et de positif qui se dégage de sa personne, quand lui, l'acteur, n'est qu'obsession, tentative de perfection et pessimisme. 


Puis Luchini poursuit: «Je suis un peu bas de gamme, un peu mesquin, un peu pessimiste et pas enthousiaste à l'idée du lendemain qui chante.» Comment pourrait-on éprouver la moindre empathie pour un tel personnage? Pourtant, en se moquant de lui, Luchini parvient à nous toucher. Comme ce jour où, sur la plage de l'île de Ré, il fait une tentative d'interprétation des plagistes bourgeois et déprimés. En contrepoint, c'est lui qu'il évoque, sa tentation de la bourgeoisie, sa façon de ne jamais être satisfait, de ne pas se contenter du bonheur matériel, même si parfois, ça aide à survivre. 

«Y'a pas besoin de cracher sur la bourgeoisie, moi j'en fais partie. Si j'avais un amour du prolétariat, eh bah je vais à Palavas...»


«L'argent, c'est ce qui permet d'éviter la folie», avoue-t-il. Quand les artistes de gauche clament que leur cœur balance toujours du côté de la justice et de l'égalité, il est l'un des seuls, dans son milieu, à s'assumer «réac'», sans pour autant être un bourgeois. Il pourrait lire de la poésie gratuitement, c'est vrai, «mais pas tous les soirs.» Pour lui, l'argent n'est pas sale. C'est la rançon de la gloire. C'est l'assurance du mérite. C'est ce qu'on reçoit quand on a bien travaillé. Luchini parle comme un philosophe mais vit comme un petit commerçant. C'est ce qui fait tout son charme.

Continent noir et brioche maudite

Chez Michel Drucker, il est même parvenu à faire passer la grossiereté pour de l'humour. Qu'on se rappelle: il a 15 ans, il est apprenti coiffeur chez Alexandre, avenue de Matignon à Paris. Il habite à la Goutte d'Or, revient tous les soirs chez Maman (la femme de sa vie?), n'est pas encore acteur, ou si peu: 

«Tous les grands homos voulaient me faire goûter à la brioche maudite pensant que c'était plus intéressant que la chatte. Ils disaient toujours pourquoi tu t'occupes des nanas? Tu devrais te faire faire des pipes par des mecs, c'est beaucoup mieux. Moi, je n'étais pas emballé. Je préférais le mystère du continent noir.»


Même la chienne de Michel Drucker n'avait jamais entendu de telles horreurs. Pourtant, rien de nouveau sous le soleil. Dix ans en arrière, Fabrice Luchini raconte les mêmes névroses chez la psychanalyste attitrée de la télévision française: Mireille Dumas. «Le couple est une chose fascinante», déclame-t-il. Les yeux partent en vrille. Il se touche les mains, comme pour se rassurer. Il y a chez lui cette façon de se laisser emporter par ses propres souvenirs et ses propres doutes. Une façon de s'enfoncer dans lui-même, de se laisser prendre au jeu. Le regard part à droite. Il nettoie la table. S'en excuse. 

«Ce qui est horrible dans le couple, c'est que plus personne n'est sexualisé. “On va chez qui? On va chez les un-tel“. On va en couple, on bouffe, jure-t-il. Le couple, dans le mauvais côté, c'est pour se fuir soi. L'individu incomplet cherche dans l'autre la complétude. En gros, un couple, c'est deux individus pas finis qui inventent un troisième individu qui est le couple! Ils sont quelqu'un parce qu'ils sont le couple.»


À moitié modeste et toujours égocentrique

Luchini ne sait pas faire autre chose qu'extrapoler à partir de lui-même. C'est un individualiste qui n'a pas la prétention de donner des leçons au monde entier: il se contente de s'analyser lui-même. Quand il admet: «Le couple, c'est la solution pour ne pas être seul», il parle évidemment de lui. «J'ai fait un projet avec une femme: j'ai repeint un studio.» Mais quand il a compris que personne ne pourrait «vivre à sa place», il a renoncé. En fait, on aime Luchini pour sa lucidité. Il n'est pas complaisant envers lui-même. Il se laisse griser, certes, mais jamais totalement. C'est évident qu'il n'a pas une haute image de lui-même, à moitié modeste mais toujours égocentrique: le mélange des anxieux.

Il y en a qui veulent se faire des meufs, il y en a qui veulent des grosses bagnoles, d'autres qui veulent se faire du pognon. Moi, j'ai toujours été fasciné par les phrases

Il n'en est pas à son coup d'essai. Mais ce jour-là, en 1999, il est plus timide qu'à l'habitude. Il doit se détendre. Il faut dire qu'il est chez Thierry Ardisson, roi de la vanne devant l'éternel, qui triomphe alors sur France 2. 


Face à lui, Luchini vient présenter un spectacle où il récite des vers et des mots de Nietzsche, d'Hugo et de Céline. Un monde les sépare:

«Mon métier, c'est de restituer le génie des mots, se défend Luchini.
-Alors c'est un don?, demande Ardisson.
-Non, c'est uniquement de l'obsession et de la névrose.»

Tout est là. «Il y en a qui veulent se faire des meufs, il y en a qui veulent des grosses bagnoles, d'autres qui veulent se faire du pognon. Moi, j'ai toujours été fasciné par les phrases.»

Il y a l'innocence des mots, de leurs auteurs. Et la façon dont lui va les restituer. Ça n'est pas un don. C'est le mélange de la névrose et du travail. En fils de commerçant, Luchini sait qu'on ne doit jamais compter sur son talent: c'est le boulot qui fait tout. L'obsession. La répétition. Et en fin de journée, on compte la caisse. La vie fonctionne ainsi. «Je suis très obsessionnel, je travaille les mêmes textes, toujours les mêmes, comme des gammes, inlassable.» Il connaît les jauges et le nombre de places de tous les théâtres dans lesquels il va jouer. Et on dit même qu'après la représentation, il s'enquiert du nombre de sièges vides. L'obsession du chiffre, la caisse.

«Le sexe, c'est la base de tout»

Il faut bien reconnaître qu'il est plus facile d'être névrosé quand on a arrêté l'école à 13 ans, qu'on s'est fait repérer par Philippe Labro, en 1969, parce qu'on danse sur James Brown à Angoulême. Après son premier film, il revient shampoinner les rombières du VIIIe arrondissement. Et se venge sur elles. Il est resté trop longtemps coiffeur, il a connu la lutte des classes, celle qui empêche de se sentir bien, de penser qu'on est arrivé.

Cette folie fait penser au sexe. Car le sexe est infini. Inépuisable. Luchini s'y enfonce avec jouissance. À une époque, son agent lui dit pourtant qu'il y a un problème: «Avec toi, on ne sait pas si tu es sexué. On ne sait pas si tu es hétérosexuel, homosexuel ou rien du tout.» Face à Laurent Delahousse, décontenancé, il n'a pas peur de dire: «Le sexe, c'est la base de tout. Vous, vous provoquez ça, chez les femmes mais aussi chez les hommes.» L'attirance physique, cette névrose masculine qui le fait parfois douter, est à la fois une douleur et une provocation chez lui. 


Ainsi, pour ne pas se laisser détacher par l'actualité, qu'il suit fidèlement, il reconnaît aimer Macron: «On est attirés physiquement. Ce que j'aime en lui, c'est que c'est un personnage très ambitieux. Oh lala, il est très stendhalien...»

Gentrification

Fabrice Luchini admire Philippe Muray. Un soir, on m'a invité à l'écouter déclamer la poésie de Muray. C'était au Théâtre de l'Atelier. J'en étais fasciné. Luchini lit avec une telle intensité. Il se plonge tellement dans les propres névroses de l'auteur qu'il récite, c'en est absorbant. Leur cible commune: les bobos qui transforment Paris en Disneyland. Veulent que les rues soient propres. Et qu'on puisse rouler partout à vélo. Autre névrose: le Paris de Luchini ressemblait à autre chose. Quelque chose de plus romantique. Des bandes, des nanas, quelque chose qui sentait encore le populaire. Mais tout ça a disparu, même du côté des Abbesses. C'est là-bas, dit-il, qu'il a découvert «la langue», comme il le raconte merveilleusement bien dans son livre.

Vie familiale stable, ça se sent. Le bobo n'a jamais de maîtresse. C'est démodé, maintenant ils ont leur grosse et ils sont contents

Névroses obligent, Luchini est déstructuré. Il est l'inverse des bobos sur lesquels il ironise, comme sur Europe 1, quand il s'en prend à un animateur qu'il décrit (et imagine) ainsi: «Vie familiale stable, ça se sent. Le bobo n'a jamais de maîtresse. C'est démodé, maintenant ils ont leur grosse et ils sont contents...» Mais rassurons-nous, Luchini n'est pas méchant, c'est un gentil bougre, un provocateur de la rue. Quand il parle des homos, il leur pardonne tout, même leurs avances fantasques qu'il s'empressait de repousser.


 

Le mauvais père

Tout ça ne prête pas forcément à confusion. On lui pardonne tout. Car malgré son lyrisme, lorsqu'il joue, lorsqu'il récite, il se met toujours de côté. Il s'efface au profit de la langue. Il met un point d'honneur à lire selon les règles, mais ne prend jamais le pas sur le texte. Il laisse la place au public. Il n'est jamais encombrant. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle il cite autant d'auteurs: il pense qu'ils disent, mieux que lui, ce qu'il ressent au plus profond. Mais sa vie, ses névroses, certains en ont peut-être souffert. Sur le Divan de Marc-Olivier Fogiel, il regrette ainsi: «Je n'ai pas été un bon père. Comme disait Claude Berri: “Quand on a été un très bon fils, c'est difficile d'être un bon père. Ça s'est amélioré à 18 ans. Nous avons réussi à avoir une relation assez harmonieuse et passionnante. Mais, je n'ai pas été bon, ça c'est incontestable.»

«Enfant, quand on me demandait la profession du père, j’écrivais le plus souvent “boucher, raconte Emma Luchini, sa fille unique. Ce n’est pas anodin, j’en ai pris conscience en analyse bien plus tard. J’ai une mère formidable, je n’ai jamais grandi avec Fabrice. C’est pourquoi je l’ai toujours appelé par son prénom. En revanche, le goût des beaux textes, des auteurs, c’est lui. Je voulais devenir écrivain, mais j’ai été écrasée par la simple idée d’écrire. Mon père était trop encombrant.» 

Luchini ou le paradoxe d'une vie d'acteur.

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