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À bas l’allaitement «naturel»!

Un allaitement non «naturel»? | Honza Soukup via Flickr CC License by

Un allaitement non «naturel»? | Honza Soukup via Flickr CC License by

Attention, assimiler l'allaitement maternel à quelque chose de naturel ne va pas sans effets pervers.

En matière de santé publique, de nombreux acteurs utilisent le mot naturel dans leurs campagnes de promotion de l’allaitement maternel. En tant que stratégie marketing, c’est une idée futée. La plupart des mères sentent au moins un petit aiguillon de culpabilité les piquer quand elles choisissent l’option «contre-nature» et sont bien trop fatiguées pour mettre en doute l’apparente plausibilité du sous-entendu. En revanche, en termes de stratégie de santé publique, cette utilisation du mot naturel est peut-être une très mauvaise idée.

Dans un nouvel article récemment publié dans la revue Pediatrics, les bioéthiciennes Jessica Martucci et Anne Barnhill avancent que mettre l’accent sur les aspect «naturels» de l’allaitement maternel peut facilement avoir des effets secondaires néfastes. Les militants anti-lait en poudre renforcent l’idée qu’une pratique naturelle 1) est quelque chose qui existe réellement et 2) qu’elle est meilleure pour la santé. En établissant une telle dichotomie, ces campagnes pour l’allaitement maternel pourraient involontairement alimenter les inquiétudes à l’égard des interventions «non-naturelles» telles que la vaccination.

 «L’idée de “naturel” évoque un sentiment de pureté, de bienfait et d’innocuité, écrivent Martucci et Barnhill. Tandis que les substances et produits synthétiques et les technologies industrielles de masse (tout particulièrement les vaccins) sont considérés comme “non-naturels” et suscitent parfois soupçons et méfiance. Ce système de valeur implique la perception que ce qui est naturel est plus sûr, plus sain et moins risqué.»

Et les pères gays?

Il n’existe pour le moment aucune étude démontrant un lien direct entre la promotion de l’allaitement maternel en tant que processus naturel et l’augmentation du nombre de parents ne vaccinant pas leurs enfants. Ceci dit il n’est pas difficile de trouver des exemples de la manière dont cette préférence inébranlable et souvent infondée alimente ce genre de croyances. Une blogueuse populaire qui écrit sur la parentalité et dont le blog s’intitule Mama Natural raconte qu’en lieu et place de vaccins, elle trouve des «manières naturelles et douces pour booster l’immunité (de son fils)». Ou comme l'explique une maman dans le documentaire The Vaccine War

«En tant que parent, je préfère que mon enfant attrape une maladie naturelle et la contracte de la façon dont les maladies ont été contractées au cours des au moins 200.000 ans d’existence des homo sapiens.»

Martucci et Barnhill soulignent également que qualifier l’allaitement maternel de naturel revient à faire un certain nombre de suppositions sur les rôles genrés et la vie de famille. Est-ce que deux pères gays élèvent leur enfant de façon contre-nature s’ils lui donnent du lait en poudre? Et une famille adoptante? Ou une femme qui ne peut pas ou ne veut pas donner le sein? Sûrement, ce sont là des environnements où un bébé peut parfaitement s’épanouir.

Des concepts changeants

Dans un récent article du Nuffield Council on Bioethics, une organisation indépendante d’études sur l’éthique basée au Royaume-Uni, les auteurs examinent à quel point l’adjectif naturel désigne une catégorie floue et se demandent s’il ne serait pas temps de s’en débarrasser.

«Le concept de nature lui-même, et les perceptions du lien entre nature et valeur, changent et sont reflétés de manières différentes en philosophie, sciences sociales et littérature à différents moments de l’histoire, peut-on y lire. Associer le naturel avec ce qui est bon et le non-naturel avec ce qui est mauvais n’est par conséquent pas si simple: il est difficile de définir les choses ou les processus qui sont naturels ou qui ne le sont pas.»

Les auteurs concluent leur article en recommandant que les scientifiques, les gouvernements et les médecins cessent d’utiliser le mot naturel –qui, expliquent-ils, n’a pas de signification précise– à moins d’être vraiment très clairs sur les croyances et des valeurs qu’ils y mettent. J’aimerais tant que nous en fassions tous autant.

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