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«Social-traître», le réveil d'une insulte vintage

Lors de la manifestation à Paris, le 9 mars 2016. MATTHIEU ALEXANDRE / AFP.

Lors de la manifestation à Paris, le 9 mars 2016. MATTHIEU ALEXANDRE / AFP.

Inventée par Lénine, chouchoutée par la gauche communiste tout au long du XXe siècle, l’expression retrouve une vigueur inattendue dans le débat politique, notamment sur les réseaux sociaux. Sa définition théorique s’est évaporée, mais elle est le signe d’une crispation extrême entre les familles de la gauche.

C’est la dernière trace du léninisme dans la vie politique au XXIe siècle. Elle est très résiduelle, essentiellement rhétorique. Elle survient seulement lorsque toute forme de patience a été évacuée, juste avant les insultes et les tables retournées. Si vous trouvez que (au hasard…), votre gouvernement de gauche utilise des recettes de droite, que votre camarade François est trop sensible aux réalités de l’économie de marché ou que votre camarade Manuel a une perception trop normative de l’ordre public, qualifiez-le de «social-traître», il comprendra. En retour, il vous qualifiera plus ou moins diplomatiquement d’archaïque. Mais il comprendra.

Loi El Khomri. Loi Macron. Pacte de responsabilité. Crise agricole. État d’urgence. La notion de social-traître a connu, ces dernières semaines et ces derniers mois, un terreau fertile pour une visibilité croissante dans le débat public, notamment sur les réseaux sociaux. Vous pouvez écrire #socialtraitre, ça marche aussi.

La France n’a pas le monopole du mot. Le Premier ministre grec Alexis Tsipras a eu droit au compliment après avoir accepté les conditions de ses créanciers en juillet 2015. Il avait justement promis la fin de l’austérité pendant sa campagne. Les politiques ne sont pas non plus les seuls visés. La CFDT, par exemple, a senti des acouphènes dans les oreilles pour sa compatibilité partielle avec la réforme du Code du travail voulue par le gouvernement.

«Social traître», l’expression est assez intelligible dans son énoncé. «Traître à la cause sociale», ça parle. A la base, elle épouse pourtant un contexte historique précis et un objectif stratégique très spécifique quand Vladimir Ilitch Oulianov la soumet à ses camarades après la prise du pouvoir par les Soviets en 1917. «Social-traître, c’est une insulte, rappelle Marc Lazar, directeur du CHSP, professeur des universités en histoire et sociologie politique à Sciences Po. C’est une stigmatisation, inventée par Lénine à la fin de la Première Guerre mondiale. La notion surgit dans le texte de fondation de l’Internationale communiste en 1919. Il désigne des socialistes qui auraient trahi les intérêts de la classe ouvrière en se ralliant au pouvoir national en 1914.»

«Cette idée que le socialisme a, par définition, trahi»

Quand communistes et socialistes français se divisent, en 1920 au Congrès de Tours, les membres de la SFIO deviennent instantanément des «social-traîtres» (ou «sociaux-traîtres») aux yeux des membres de la SFIC, futur PCF. Avec les années, l’expression entre «dans la mythologie de la gauche européenne», selon Marc Lazar. «Les communistes expliquent qu’ils sont dans la lignée originelle de Marx et que les socialistes ont trahi les idéaux révolutionnaires du philosophe et, avec eux, la classe ouvrière. Il y a une tradition très très forte en France, plus qu’ailleurs, de cette idée que le socialisme a, par définition, trahi.» Même Léon Blum, figure tutélaire de la gauche pour son oeuvre à la tête du Front populaire (1936-1938), est qualifié de social-traître par sa gauche.

D’un côté les sociaux-traîtres réalistes, de l’autre les défenseurs de la classe ouvrière: à gauche, le débat politique est limpide entre les deux guerres. Entre 1927 et 1934, la doctrine officielle de l’Internationale communiste est que la logique «classe contre classe» implique d’abord de combattre les socialistes, «serviteurs dévoués de la bourgeoisie», et ensuite seulement la droite. Les conséquences sont considérables au moment où, sur le même modèle, est inventé le concept de «social-fasciste» pour désigner les auto-proclamés défenseurs de la cause du peuple situés à l’extrême-droite. «En Allemagne, dans les années 1930, on disait: “L’arbre nazi ne doit pas cacher la forêt social-démocrate”, rappelle Marc Lazar. On voulait dire alors que le danger principal était dans la social-démocratie et non dans le nazisme. Cela a été une erreur tragique.» La notion de social-traître est à son pic historique sous Staline, qui exerce seul le pouvoir sur le bloc communiste entre 1929 et 1953.

Cette notion est très datée, elle n’est plus utilisée par les partis

Gérard Grunberg

«Cette notion est très datée, confirme Gérard Grunberg, politologue et directeur de recherche à Sciences Po. Elle ne fait plus partie du combat politique, elle n’est plus utilisée par les partis. Elle est trop ancrée dans les années 1930-50. Peut-être que quelques personnes à la gauche de la gauche la ressortent sur les réseaux mais n’a pas de pertinence aujourd’hui.»

Pour mesurer comment elle a pu rester un baromètre juste aux yeux de personnes classées à gauche, il faut lire un extrait de «Social Traître», article publié le 8 décembre 2012 sur le site alternatif Le Grand Soir. Déjà déçu par le mandat Hollande, le papier énumère:

«La social-démocratie s’est retournée en 1914 en déclarant la guerre, en 1937 en faisant sauter le Front populaire, en 1947 en éjectant les communistes [du gouvernement de la IVe République, NDLR], en 1953 avec la Ceca [première pierre de la construction européenne, ndlr], en 1956 avec la guerre d’Algérie, en 1962 contre l’indépendance des colonies, en 1968 contre le mouvement ouvrier, en 1972 pour affaiblir le PCF [avec la signature du programme commun, NDLR], en 1983 en dénationalisant, en 1998 contre les chômeurs et en 2012 en trompant 80% du peuple.»

La plupart de ces tournants historiques offrent une grille de lecture de ce qui a pu séparer les communistes des socialistes à l’époque où ils incarnaient l’offre politique à gauche. Mais ce n’est pas si simple. Et ça ne peut plus l’être à l’heure où la gauche du PS représente moins de 15% des suffrages exprimés les bons jours, moitié moins les mauvais. «A gauche, on est toujours le social-traître de quelqu’un», résume Didier Goux, blogueur qui ironisait en 2011, sur le site de Marianne, sur la «manie qu'ont les "camarades" de se décerner des brevets d'authenticité de gauche».

La meilleure preuve de la plasticité presque absurde de la notion est venue de la campagne municipale à Paris en 2014. Nathalie Kosciusko-Morizet, candidate de l’UMP pas encore rebaptisée LR, avait qualifié de «sociale-traître» son adversaire PS, Anne Hidalgo. «70% des gens disent que Paris est une ville réservée aux privilégiés, avait-elle déclaré devant ses colistiers en citant un sondage. C'est quoi, cette gauche qui a trahi la classe moyenne?» De la classe ouvrière à la classe moyenne parisienne, la notion léniniste a subi une véritable dérive des continents. L’attaque était peut-être simplement un formidable sujet pour un psychanalyste: NKM est l'arrière-petite-fille d'André Morizet, membre fondateur du Parti communiste français et auteur d'un récit de voyage Chez Lénine et Trotsky: Moscou 1921.

Social-démocratie, social-libéralisme, gauche de gouvernement

Rien n’interdit pourtant d’essayer de définir une notion qui a perdu la plupart de ses repères historiques. L’étiquette colle le plus souvent à trois types de population qui se recoupent parfois dans les grandes largeurs: la social-démocratie, le social-libéralisme, la gauche de gouvernement.

Est social-démocrate celui qui se dit à gauche mais a coupé toute référence au corpus idéologique du socialisme révolutionnaire des XIXe et XXe siècles. Est social-démocrate celui qui est moins à gauche que le socialiste assumé, qui est inspiré par la gauche modérée à l’anglo-saxonne et qui est simplement attaché au rôle correcteur de l’Etat dans une économie de marché. Quand François Hollande a répondu «oui» à la question «Suis-je social-démocrate?» en janvier 2014, la parole a été perçue comme un «adultère politique» par l’éditorialiste du Monde Jean-Michel Normand, dans un article intitulé «Il fallait oser… Social-traître». «Dans le lexique de la gauche, ce mot-là est une cause de divorce, soulignait-il. Un blasphème banni des textes officiels du PS, qui l'abandonnent aux camarades allemands ou scandinaves, socialistes moins chimiquement purs.»

Le social-libéral est celui qui considère sans complexe qu’une politique de gauche au XXIe siècle est celle qui va s’appuyer sur la liberté individuelle, notamment celle d’entreprendre, pour corriger les inégalités sociales. Autrement dit: le capitalisme est un vecteur de correction de ces inégalités. Théorisé au XIXe siècle puis au XXe par des économistes (John Stuart Mills, John Maynard Keynes), il est aujourd’hui davantage un empirisme consistant à être très à droite dans un gouvernement étiqueté à gauche: Tony Blair en Grande-Bretagne (1997-2007) ou Emmanuel Macron, en France, depuis son intronisation à Bercy en 2014, donnent une idée de ce qu’aurait pu être une France sociale-libérale en cas d’élection de Dominique Strauss-Kahn à la tête de l’Etat en 2012. Ancien rocardien, le politologue Gérard Grunberg assume ce virage. «A titre personnel, cela fait très longtemps que je dis que pour régler le problème du chômage, il faut prendre appui sur des politiques social-libérales. L’idée que le patron reste l’adversaire, l’idée que la politique de la demande reste la solution, cela ne mène nulle part. La gauche des gauches parle de social-traîtres, mais pour les sociaux-libéraux c’est considéré comme une évolution.»

La gauche au pouvoir, c’est enfin –en France en tout cas– une séquence politique où les promesses se fracassent sur des réalités politiques et économiques trop fortes pour satisfaire le peuple de gauche. Le temps passant, de Mitterrand (1981-1986 puis 1988-1993) à Hollande (2012-...) en passant par Jospin (1997-2002), le basculement est affiché avec de moins en moins de gêne. «A chaque fois qu’il y a des expériences de gouvernement un peu longue, une partie de la gauche s’en prend à une autre, développe Marc Lazar. On a souvent reproché au PS d’avoir une politique très à gauche avant les élections, dans l’opposition. Et de mener une politique bien moins à gauche une fois au pouvoir. Dans mon livre, Le Communisme, une passion française, j’appelle cela la culture de la radicalité. Elle n’existe pas en Suède et en Allemagne. Elle revient en Espagne et en Angleterre.» Les termes de la lettre de démission de Pierre Jacquemin, le collaborateur démissionnaire de Myriam El-Khomri éclairent ce nerf très sensible de l’électorat de gauche: «Je reproche aujourd’hui à cette gauche de gouvernement, à cette gauche qui a renoncé à changer la vie des gens [...] de remettre totalement en cause les droits des travailleurs.»

La cocotte surchauffe

Le retour du «social-traître» dans l’imaginaire de la gauche est le signe d’une crispation brutale. A l’intérieur même de la gauche, elle est le signe que la cocotte surchauffe. Elle donne des arguments aux analystes qui prédisent un nouveau Congrès de Tours entre –pour résumer– les frondeurs toujours socialistes-redistributifs et le noyau dur du hollando-vallsisme.

Un traître,
en temps de guerre,
on le fusille

Marc Lazar

«Si beaucoup de jeunes peuvent employer le terme de "social-traître" sans connaître toute l’histoire qu’il charrie, cela révèle en tout les cas d’une profonde déchirure actuellement à gauche, illustre Marc Lazar. Les sondages montrent qu’il ne s’agit pas seulement des activistes mais de l’électorat. On voit un retour de cette radicalité dans la bataille politique, partout en Europe ces derniers temps, avec la crise: les électeurs veulent du changement, et ce changement ne peut être que radical et profond.»

«On est à nouveau dans une période de grande tension au sein de la gauche, car les gens au pouvoir exercent une politique qui s’éloigne des programmes et du discours orthodoxe, traditionnel, de la gauche, ajoute Gérard Grunberg. À partir du moment où la gauche de la gauche, certains Verts et une partie du PS est en bataille avec Valls et Hollande, on déroule le discours de traîtrise.» Voici comment, de façon assez paradoxale, l’expression quasi-centenaire n’a aucune difficulté à retrouver sa place à une époque où le marxisme, qui l’a inspirée, ne structure plus le débat politique. Social-traître, ça claque. C’est une insulte sans gros mot, c’est un bilan plus qu’un procès d’intention théorisé. «On est plutôt là dans une forme de posture, une manière de stigmatiser par le discours, souligne Marc Lazar. Et c’est très fort comme mot. Un traître, en temps de guerre, on le fusille.»

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