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Lettre ouverte à Yoann Gourcuff, ancien camarade de cour de récré et éternel espoir du foot français

Yoann Gourcuff avec Rennes contre Lorient, le 9 janvier 2016. DAMIEN MEYER / AFP.

Yoann Gourcuff avec Rennes contre Lorient, le 9 janvier 2016. DAMIEN MEYER / AFP.

Il te reste seulement quatre ou cinq ans pour ne pas rester comme le plus gros gâchis du foot français.

Salut Yoann,

Comment vas-tu? 

Je me permets de te tutoyer car on est nés la même année et, surtout, on s'est déjà croisés. Pas évident que tu t'en souviennes, ça fait quand même déjà un bon paquet d'années... Dix-sept pour être précis. De mon côté, impossible d'oublier: je n'en ai pas connu d'autres, des gars qui ont réalisé mon rêve de gosse, à savoir devenir footballeur professionnel. Et pas n'importe lequel. Un diamant brut, longtemps présenté comme le meilleur joueur breton de toute sa génération.

A l'époque, on était en cinquième, tu portais des Air Max, un jogging, tu n'avais pas mué. Saleté d'adolescence, tiens. Quand tu as débarqué en cours d'année, tu n'as pas mis longtemps pour affoler les prépubères qu'on était. L'arrivée du fils de Christian Gourcuff, l'entraîneur légendaire des Merlus, ne pouvait forcément pas passer inaperçue. 

Dès le premier jour, tu faisais déjà tourner les têtes des filles, mettais la misère à tout le monde au foot dans la cour, comme tu le faisais depuis quelques années sur les pelouses bretonnes. Le genre de mecs que tout le monde envie, mais timide: cette pseudo-célébrité et le fait d'être un «fils de» te saoulait. Copains de classe, on a sympathisé pendant quelques mois jusqu'à la fin de l'année. 

Une période dont j'ai gardé le souvenir d'un gars bien, sympa, modeste, drôle et quelques anecdotes que je ressors ponctuellement autour d'une pinte comme de vieux souvenirs de guerre:

«Je lui ai mis un petit pont.»

 

«Il m'a humilié au tennis. Un bon vieux 6/0 6/0 des familles... Normal, avec une raquette, il était aussi dans les meilleurs joueurs bretons»

 

«Il est venu jouer à FIFA chez moi. Il avait choisi la vue qui se situait au niveau de la tête des joueurs. C'est le seul gars que je connaisse qui m'ait imposé ça. Il avait déja besoin de voir le jeu.»

On a les faits d'armes qu'on mérite.

Tu as ensuite quitté le collège et Lorient pour parfaire tes gammes au centre de préformation de Ploufragan (Côtes d'Armor) avec les meilleurs footeux de la région et on s'est perdus de vue. Depuis le début, j'ai bien évidemment suivi ton parcours avec intérêt. 

Un énième nouveau Zizou


 

Car comme moi, les fans de football de «la ville aux cinq ports» ont été fiers de ton début de carrière tonitruant. Même ma mère m'en parlait. La première fois que je t'ai revu, c'était au Stade de la Route de Lorient avec Rennes en octobre 2005. Assis tranquillement en tribunes avec mes potes, j'ai mis quelques minutes a réaliser que le grand dadais qui tenait la dragée haute à Juninho Pernambucano était le même gars à qui j'avais serré la pince six ans plus tôt. Alors, imagine ma surprise lorsque j'ai vu mon ancien voisin de maths a la télé, évoluer aux côtés de Paolo Maldini et de Pippo Inzaghi sous les ordres du mythique Carlo Ancelotti.

C'est pourtant avec Laurent Blanc et les Girondins que tu as tout écrasé. Les Bordelais n'oublieront certainement pas cette saison 2008-2009 et ton but sensationnel face au PSG. Roulette, double contact, extérieur du pied droit... La classe, merci bonsoir.

Tu finiras l'année avec 15 buts et 14 passes décisives, le titre de champion de France, la Coupe de la Ligue, le trophée du meilleur joueur de la saison, celui du plus beau but, une vingtième place au Ballon d'Or et, cerise sur le gâteau, tes premiers pas sous le maillot des Bleus. Qui dit mieux?


De quoi t'affubler le surnom maudit de «nouveau Zidane». Et comme beaucoup avant toi, tu nous as fait le coup de la panne...


Trop timide ou trop gâté?

Cette première saison bordelaise restera en effet ta seule véritable année à ton meilleur niveau. La deuxième dans le Sud-Ouest, beaucoup plus inégale, te permettra tout de même d'être selectionné pour la Coupe du monde sud-africaine. Au final, tu aurais mieux fait de rester à la maison.

Car ce fichu mois de juin 2010 qui aurait dû ressembler à un rêve éveillé s'est transformé en cauchemar. Certains ont évoqué le fait que tu en étais venu aux mains avec Franck Ribéry apres avoir été harcelé par le ch'timi. Tu as nié l'embrouille. Normal. Ton père, que j'avais rencontré en 2012, sans rentrer dans les détails, m'avait fait pourtant comprendre que certains joueurs ne t'avaient pas épargnés et que tu étais un peu dégoûté. Pas toujours évident dans ce monde de requins d'être beau gosse, intelligent et bien élevé, hein? Au collège, déja, certains tocards te chambraient quand ton paternel perdait.

Par contre, as-tu tout fait pour t'intégrer? À la lecture de l'interview qu'avait accordée Paolo Maldini à L'Équipe, on a le droit d'en douter. Le défenseur italien expliquait que par ton comportement tu étais devenu au sein du groupe milanais «un corps étranger». Dur dur de se faire tailler un costard par la classe incarnée... Ton père n'a pourtant pas tardé à riposter:

«Yoann dérange. Il est différent. Il possède une autre structure culturelle, d'autres intérêts intellectuels. Personne n'aime la différence dans ce milieu. Et comme, en plus, il est d'un naturel réservé... [...] Il génère une drôle de fantasmagorie.» 

Trop intelligent, gentil, timide ou trop gâté, je dois t'avouer que j'ai du mal à trancher.

Un corps ou un esprit en mousse?

Reste que cette claque de Knysna a sûrement beaucoup joué dans le déclin de ta carrière. Annoncé comme le Messi, tu nous as plutôt fait du Abou Diaby. Tendon d'achille, ongle de pied, adducteurs, côtes, cheville, dos, cuisse..., en listant tous tes pépins physiques sous les couleurs lyonnaises, on a quand même du mal à se dire qu'il n'y a pas une part de psychosomatique. Quinze blessures, 600 jours passés à l'infirmerie, 90 matchs joués en cinq saisons..., un bilan comptable qui fait mal. Surtout quand on sait que le club rhôdanien a déboursé 22 millions d'euros pour te faire signer et que tu as touché l'un des plus gros salaires du championnat pendant quatre ans.

Absent volontairement des médias pour te protéger, tu en as pris plein la figure par certains journalistes qui ont écrit tout et n'importe quoi sur ton compte et qui se sont frottés les mains après chaque nouvelle tuile, avec tout ce qu'il faut de trois petits points et de points d'exclamation pour faire le buzz. Le clou du clou, ta soi-disant blessure à la cheville en promenant ton chien: une info digne du Gorafi qui a fait se gausser tous les champions des réseaux sociaux.

Jean-Michel Larqué, et plusieurs autres analystes qui t'ont taillé suite ta sortie précoce contre Nice en mars dernier, vont dire que tu l'as bien mérité. De mon côté, après avoir vu ton état d'esprit dans le très bon documentaire du magazine «Intérieur Sport» qui suivait ta convalescence à Saint-Raphaël avec le préparateur physique Tiburce Darou, j'ai bien du mal à tirer sur l'ambulance, même si ce reportage était, sans doute, aussi, un joli plan de com'. Ce dernier, aujourd'hui décédé, a sans doute parfaitement résumé toute la complexité de ta personnalité: 

«Gérer Gourcuff, c'est gérer l'homme et le joueur en même temps et non pas gérer le joueur en oubliant l'homme.»


«Retrouve le plaisir de jouer»

Arrivé au Stade Rennais cette année, tu retrouves ton club formateur et ta région qui t'a tellement manquée. Eh oui, comme beaucoup de Bretons expatriés, moi y compris, tu retournes chaque été retrouver tes racines sur les bords de l'océan Atlantique, comme tu l'as si souvent répété:

«Lorient, c’est ma ville. J’y suis né. J’y ai grandi. Mes parents, ma famille et mes amis y habitent toujours. J’y passe mes vacances. Lorient, c’est chez moi. Je suis fier d’être breton.»

En mai 2012, c'est d'ailleurs sur la côte lorientaise que je t'ai croisé dans la voiture d'un ami à toi pour aller surfer. Les potes et ton cocon pour oublier le fait de t'être fait «lâcher» par Laurent Blanc. Ton ancien mentor bordelais venait quelques heures plus tôt de t'évincer de la liste pour l'Euro en Pologne et en Ukraine.


Jean-Michel Aulas, qui t'a aussi longtemps protégé, a également fini par te tacler. Le président lyonnais estime que Rennes est un club à ta dimension, laissant bien sûr entendre que la pression lyonnaise était trop grande pour tes frêles épaules. C'était mesquin de sa part, mais je crois que Tonton Aulas n'a pas forcément tort. 

Si footballistiquement parlant, tu aurais mérité selon moi de t'imposer dans un grand club européen, tu n'as peut-être pas assez d'ego pour faire ton trou dans une équipe de plus haut niveau. A Rennes, tu retrouves un club familial, une certaine liberté et un climat serein pour t'épanouir. Les dirigeants rennais t'ont d'ailleurs laissé tout le temps de te préparer. Le meilleur moyen de te relancer.

Alors que tu es titulaire depuis peu dans le onze de Roland Courbis, je t'avoue que ça me ferait quand même marrer de te voir marquer un pion ce dimanche face aux Lyonnais.  Quel pied d'imaginer la tête que Jean-Michel tirerait en prime time et en direct sur Canal... Je reste persuadé que tu aurais la décence de ne pas le célébrer.

Allez Yoann, il te reste seulement quatre ou cinq ans pour ne pas rester comme le plus gros gâchis du foot français. Apres ta descente aux enfers, on peut dire que dans le milieu du ballon rond, tu n'as plus vraiment grand chose à perdre. Je sais, en t'ayant vu jouer, que tu as gardé ta vision du jeu, ta qualité technique hors du commun et ta passion pour le beau jeu. En espérant ne plus te voir te blesser. Je suis même prêt à t'emmener voir un vaudou jusqu'à Lomé...

Il est maintenant temps pour toi de débrancher un peu ton cerveau, de relativiser, d'arrêter de répéter maladivement les mêmes gestes techniques, de mettre, comme ton père, certaines utopies au frigo. Je crois que c'est le moment de retrouver le même bonheur que tu avais à me mettre des petits ponts quand on jouait gamins dans la cour de récréation.

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