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Réfugiés: l'Europe piégée entre un État autoritaire et un État en faillite

À la frontière gréco-macédonienne, le 5 mars 2016. LOUISA GOULIAMAKI / AFP.

À la frontière gréco-macédonienne, le 5 mars 2016. LOUISA GOULIAMAKI / AFP.

Les deux États sur lesquels mise l'UE ont un gros problème de crédibilité: la Turquie glisse vers le pouvoir personnel tandis que la Grèce est en pleine catastrophe financière.

L’esquisse d’accord trouvé lors du Conseil européen du 7 mars pour sortir de la crise provoquée par l’arrivée massive de réfugiés repose sur deux Etats dont la crédibilité laisse pour le moins à désirer, pour des raisons différentes: la Turquie glisse doucement d’un régime autoritaire vers un pouvoir personnel, tandis que la Grèce est en situation de faillite.

C’est pourtant sur ces deux pays que compte l’Union européenne pour éviter un éclatement entre ses membres prêts à accueillir des réfugiés fuyant la guerre en Syrie et en Irak, voire en Afghanistan, comme l’a fait l’Allemagne depuis l’automne 2015, et ceux qui s’y refusent en essayant de se barricader derrière des barbelés. Dans ces conditions, les perspectives de succès sont minces.

Même en admettant que la Realpolitik doive l’emporter sur la défense des valeurs européennes faites d’ouverture, de solidarité et de respect des droits humains, les conditions de réussite du donnant-donnant sont loin d’être réunies. Angela Merkel a exigé que la phrase contenue dans le projet de déclaration finale du Conseil européen –«la route des Balkans est coupée»– soit rayée. Le constat n’en demeure pas moins: la route des Balkans est coupée pour les réfugiés. Le dernier point de passage entre la Grèce et la Macédoine est fermé par les autorités de Skopje, qui ne laissent pratiquement passer plus personne. La raison en est simple: en aval, en direction de l’Europe de l’ouest, les frontières ont été fermées par la Serbie, la Croatie, la Hongrie, la Slovénie et l’Autriche.

Résultat, les réfugiés s’entassent en Grèce où ils arrivent toujours à un rythme de 2.000 à 3.000 par jour dans les îles de la mer Egée, avant d’être transférés à Athènes, puis, pour certains, de gagner le nord-ouest du pays où ils se heurtent aux barbelés posés par les Macédoniens. Ils seraient plus de 30.000 en Grèce, dont quelque 14.000 dans le camp d’Idomeni, près de la frontière avec Macédoine, prévu pour en accueillir 3.000.

Une Grèce divisée

Ni humainement, ni financièrement, la Grèce ne peut face à un tel afflux. L’Etat est en faillite. Il attend le versement d’une nouvelle tranche de 2 milliards d’euros pour boucler ses fins de mois. La tentation est grande pour le Premier ministre, Alexis Tsipras, d’utiliser la crise des réfugiés et le fardeau qui pèse sur son pays pour ajourner les réformes exigées par les créanciers. La Commission de Bruxelles a promis à la Grèce une aide humanitaire de 700 millions d’euros sur deux ans. La chancelière allemande, qui avait été particulièrement dur avec le gouvernement d’Athènes au mois de juillet dernier dans les négociations sur un éventuel «Grexit», plaide pour un soutien solidaire à la Grèce. Dans le même temps, elle compte sur un respect des engagements pris.

Merkel plaide pour un soutien solidaire
à la Grèce,
mais compte sur un respect des engagements pris

La réaction de l’opinion grecque reflète celle de l’ensemble des Européens. Une partie de la population aide les réfugiés et partage avec eux les maigres ressources que leur laisse la crise. A l’opposé, des incidents sont provoqués par des individus ou des groupuscules d’extrême-droite, comme c’est le cas d’ailleurs en Allemagne. Une caserne qui devait être transformée en foyer d’hébergement pour migrants a été incendiée. Aube dorée, le parti d’extrême-droite qui représente la troisième force politique grecque après la gauche de Syriza et la droite modérée de la Nouvelle démocratie, est en embuscade.

En marge du Conseil européen de Bruxelles, Alexis Tsipras et son collègue turc Ahmet Davutoglu ont signé un accord sur la réadmission par la Turquie des migrants entrés clandestinement en Grèce. A priori, il s’agit des personnes ne pouvant bénéficier de la protection accordée aux victimes de conflits. En réalité, c’est un premier pas vers la mise en œuvre de l’accord qui devrait être finalisé entre l’Union européenne et Ankara lors d’une nouvelle réunion au sommet, le 17 mars. Selon le projet, toute personne en provenance de Turquie entrée clandestinement en Grèce serait renvoyée en Turquie, à charge pour les Turcs de l’expulser si elle ne peut se réclamer du droit d’asile. La mesure vaudrait pour les migrants économiques comme pour les réfugiés de guerre.

En contrepartie, l’Union européenne accepterait un réfugié se trouvant dans un camp en Turquie pour tout migrant renvoyée de Grèce. Rappelons qu’il y a plus de 2,7 millions de réfugiés syriens et irakiens en Turquie (et plus de 600.000 et 1 million, respectivement en Jordanie et au Liban). Il s’agit, selon les termes officiels, de transformer l’immigration illégale en immigration légale. Et du même coup de tarir le commerce des passeurs. Le «blanchiment» des migrants est laissé à la charge de la Turquie. Les réfugiés qui passeraient par cette filière légale seraient ensuite répartis dans les Etats membres de l’UE, selon la clé de répartition adoptée à l’unanimité des Vingt-Huit mais aussitôt dénoncée par certains et ignorée par d’autres.

Contreparties

Les Premiers ministres grec et turc Alexis Tsipras et Ahmet Davutoglu, à Izmir le 8 mars 2016. LEFTERIS PITARAKIS / POOL / AFP

La Turquie n’accepte pas d’être transformée en immense centre de tri pour réfugiés, ces hot spots dont l’Union européenne par le depuis des mois. Elle exige des contreparties et fait monter les prix à chaque réunion. Après avoir obtenu la promesse de 3 milliards d’euro de la part de la Commission, elle réclame 3 milliards de plus. Elle demande l’ouverture de nouveaux chapitres des négociations et l’accélération du processus d’adhésion. Et surtout, la suppression des visas pour ses ressortissants voulant se rendre en Europe dès le mois de juin prochain.

Les deux premières revendications peuvent être satisfaites. On trouvera toujours l’argent et la négociation pour l’adhésion peut être relancée. La Turquie est candidate depuis près d’un demi-siècle; elle peut encore patienter et discuter engage d’autant moins que du côté turc l’enthousiasme pour l’adhésion a fortement diminué et que du côté européen, les oppositions sont toujours aussi fortes. La question des visas risque d’être plus difficile à résoudre car la libre circulation des citoyens turcs contredit à la volonté de fermeture manifeste dans la plupart des pays européens.

La politique européenne se heurte à une contradiction principale. Divisés, incapables de s’entendre sur une politique commune face à l’afflux de réfugiés, les Vingt-Huit s’en remettent à la Turquie au moment où celle-ci, sous l’impulsion de Recep Tayyip Erdogan, s’éloigne de plus en plus des principes européens. Après avoir utilisés les mécanismes de la démocratie et tiré profit des exigences européennes pour consolider son pouvoir, le chef de l’AKP, qui a perdu son aura «d’islamiste modéré», cherche à assoir son pouvoir personnel, sans égard pour les institutions de la République turque. Vis-à-vis d’une Europe pusillanime, il se sent suffisamment en position de force pour s’attaquer à la liberté de la presse au moment même où il négocie à Bruxelles. Avec des alliés comme lui, l’UE a-t-elle besoin d’ennemis?

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