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Comment le premier coming out d’Hollywood a créé un mythe du design

Portrait de William Haines pris en 1931 | via Wikimedia Commons (domaine public)

Portrait de William Haines pris en 1931 | via Wikimedia Commons (domaine public)

Superstar hollywoodienne des années folles, William Haines a refusé de cacher son homosexualité. La censure a eu raison de sa carrière d'acteur mais ne l’a pas empêché de donner libre cours à une autre passion: le design.

De l’entretien qui s’est déroulé entre  le tout-puissant producteur Louis B. Mayer en 1933 et William «Billy» Haines, il existe des variantes dans l’historiographie hollywoodienne. Le bras de fer entre l’homme rondouillard aux lunettes rondes et l’irrévérent acteur, refusant un mariage de façade pour cacher au public une homosexualité assumée, a donné au fil des décennies naissance à maintes versions plus ou moins romanesques, fantasmées.

Ce dont on peut être certain, c’est qu’il y a eu un avant et un après pour la star de la Metro Goldwyn Mayer (MGM). L’acteur le plus bankable de l’année 1929 aux États-Unis répondrait plus tard sans détour à la sempiternelle question des journalistes et de ses clients: «Pourquoi ai-je quitté le cinéma pour me tourner vers le design d’intérieur? Tout simplement parce que Louis B. Mayer m’a foutu dehors.»

Sa carrière avait survécu à la révolution qu’avait été le passage du cinéma muet au parlant: contrairement à certains de ses acolytes moins chanceux, William Haines y avait encore gagné en popularité. Un «class act» à la voix puissante et à l’humour spirituel, qui savait ménager ses silences et doser ses mimiques pour mieux faire apprécier la chute.

Né le 1er janvier 1900, Billy Haines endossait avec plaisir le rôle de symbole, cela semblait le réjouir. L’enfant du siècle préférait l’idée du destin à celle de la vie, sans pour autant laisser à quiconque le soin de l’écrire à sa place –comme Louis B. Mayer ne tarderait pas à l’apprendre.

Irving Thalberg, directeur de studio à la MGM, le sacrait en 1929 nouvel idéal romantique, un titre qu’il imputait au jeu à la fois désinvolte et plein d’allant de l’acteur, radicalement éloigné de celui des grands écrans du début de la décennie. William Haines était un homme moderne; il allait le rester.

Clause de moralité

À Los Angeles, Haines vivait ouvertement avec Jimmy Shields, ancien marin rencontré à New York en 1926. À Greenwich Village où il avait vécu, les couples homosexuels ne cherchaient pas à se cacher. À peine plus à Hollywood, où ils se ne cachaient que des journalistes et du public –mais personne n’ignorait dans le sérail le mode de vie de la star. Billy et Jimmy étaient d’ailleurs régulièrement invités à prendre part aux dîners organisés par leur amie Joan Crawford (oscar de la meilleur actrice en 1946). Le couple était souvent convié par William Randolph Hearst à passer des week-ends en compagnie d’amis ou connaissances du patron de presse –hommes politiques, banquiers ou acteurs célèbres– dans son palais californien de San Simeon.

Joan Crawford, son mari Douglas Fairbanks Jr. et William Haines en 1931

Et, si son ami de longue date Archie Leach –futur Cary Grant– avait accepté de se soumettre au mariage de façade imposé par les studios, Billy Haines était parvenu à faire gommer de ses contrats la clause de moralité. Les pontes de la MGM acceptaient mais demeuraient méfiants, ne signant que des contrats de deux ans.

Aucun film ne devait «porter atteinte aux valeurs morales des spectateurs»

Le fameux code de censure du sénateur William Hays, président de la Motion Pictures Producers and Distributors Association, allait mettre un terme à la décontraction des années 1920 et imposer un tournant à la carrière de William Haines.

Rédigé en mars 1930 en réaction à une série scandales qui avaient terni l’image d’Hollywood, le code régissant la production des films serait mis en application en 1934.

Aucun film ne devrait dès lors «porter atteinte aux valeurs morales des spectateurs» en provoquant une quelconque sympathie du spectateur pour «le crime, le mal ou les péchés», imposant des «standards corrects de vie» –une censure qui allait être appliquée jusqu’en 1966.

Mayer fut-il surpris par le refus de Haines d’un mariage arrangé (accompagné d’un cinglant «Je suis déjà marié!»)? On en doute.

Sentant le vent tourner, Jimmy Shields et William Haines avaient dès 1930 décidé d’ouvrir ensemble un magasin d’antiquités. Le Code Hays et la menace de Mayer de mettre un terme à sa carrière ont joué les détonateurs: Billy Haines allait se lancer dans le design, sa carrière comme son couple allaient connaître une exceptionnelle longévité. Son coming out ne fit ni vague ni victimes, en réalité. Haines allait même devenir un décorateur prisé jusqu’aux plateaux de cinémas.

Mayer et lui ne devaient pas avoir la rancune tenace, puisque Billy Haines travailla longtemps pour Edie Goetz, née Mayer.

Hollywood Regency

Personne ne doutait de son goût impeccable, comme il avait su le mettre en évidence dans son propre intérieur transformé en show-room pour sa boutique (des tableaux du XVIIIe siècle sont même passés du salon des Haines-Shields aux murs de Tara pour le tournage d’Autant en emporte le vent). Selon son biographe, il avouait d’ailleurs préférer avoir du goût que l’amour ou la richesse...

Fait plus surprenant dans un milieu réputé pour son narcissisme, son empathie lui permettait de comprendre et d’anticiper les désirs de ses clients –de nombreuses actrices comme Joan Crawford, Carole Lombard, Gloria Swanson, le réalisateur George Cukor, Jack Warner (Warner Bros.), Frank Sinatra, Alfred Bloomingdale (héritier des grands magasins éponymes et «inventeur», en 1950, de la carte de crédit) ou encore Ronald & Nancy Reagan. Betsy Bloomingdale tenait à ce que ses invités se sentent puissants, grands –au propre comme au figuré? Qu’à cela ne tienne, Haines trouva la solution en optant pour des pièces de mobilier à ras le sol, quasiment dépourvues de pieds.

Le genre Hollywood Regency, signature de Haines au début de sa carrière de designer, mêlait les motifs géométriques noir et blanc et couleurs fortes, le tout souligné d’accents métalliques. Un style luxueux, glamour, un peu baroque, jamais trop rococo, respectant toujours un équilibre dans les contrastes (Vous séchez? Pensez «Avé, Cesar » des frères Coen).

Plus qu’un simple décorateur, il dessina lui-même quelques pièces étonnantes

Le passage au modernisme aurait pu avoir raison de lui, comme le passage du cinéma muet au parlant vingt-cinq ans plus tôt. Une fois encore, Haines sut négocier le tournant avec brio, profitant du vent nouveau pour se réinventer.

Plus qu’un simple décorateur, il dessina lui-même quelques pièces étonnantes –et depuis devenues iconiques, comme pour la maison de Sidney Brody à Holmby Hills en Californie (acquise en 2014 par Ellen DeGeneres), collectionneur d’oeuvres de Picasso, Matisse ou Henry Moore.

Son canapé Malibu pour la Brody House est un Graal pour tout collectionneur de mobilier mid-Century Modern. En 2011, la maison de ventes Christie’s proposait quelques-unes de ces pièces aux enchères, envolées pour des dizaines de milliers de dollars (certes, roupie de sansonnet à côté du record mondial obtenu ce jour-là par une toile de Picasso détenu par le couple).

Le fameux sofa Malibu pour la maison Brody

À défaut de décrocher le (rare) lot de vos rêves, il est possible de le commander –à condition d’en avoir les moyens. La maison William Haines Designs, qui continue de faire vivre la renommée de l’acteur/designer/décorateur, propose des rééditions («Haines Originals») parfaites, toujours fabriquées à la main, avec la collaboration des mêmes artisans locaux depuis un demi-siècle. Beaucoup moins rares que les pièces d’époque, mais pour le même tarif: entre 15 et 30.000 dollars pour un canapé.

William Haines (emporté en 1973 par un cancer) n’aura finalement jamais perdu la cote à Hollywood. Et avait donné raison à son amie Joan Crawford: Jimmy Shields et lui formaient le couple le plus solide et durable de Tinseltown.

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