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Le jour où George Martin a inventé les cordes de «Yesterday»

Détail de la pochette américaine de «Yesterday».

Détail de la pochette américaine de «Yesterday».

Paul McCartney a rendu un hommage ému au producteur des Beatles, disparu à l'âge de 90 ans.

Parmi les nombreux hommages rendus à George Martin, le producteur des Beatles, disparu mardi 8 mars à l'âge de 90 ans, le plus attendu était bien sûr celui de Paul McCartney. Sur Facebook, le bassiste pioche avec émotion parmi ses souvenirs pour en retenir un, celui de la façon dont Martin a révolutionné, un jour de juin 1965, un morceau connu au départ sous le titre de «Scrambled Eggs», passé à la postérité sous celui de «Yesterday»:

«[Le souvenir] qui me vient à l'esprit est celui du jour où j'ai amené le morceau "Yesterday" à une session d'enregistrement et où les autres gars ont suggéré que je la chante en solo en m'accompagnant moi-même à la guitare. Quand cela a été fait, George Martin m'a dit: "Paul, j'ai une idée: on peut mettre un quatuor à cordes sur le disque". J'ai répondu: "Oh non George, nous sommes un groupe de rock'n'roll et nous ne pensons pas que cela soit une bonne idée". Avec le ton doux et chaleureux des grands producteurs, il m'a dit: "Essayons, et si cela ne fonctionne pas, nous ne l'utiliserons pas et nous prendrons ta version solo".» [...] Il a pris les accords que je lui ai montrés et a déployé les notes sur son piano, mettant le violoncelle sur l'octave inférieure et le premier violon sur l'octave supérieure, et m'a donné ma première leçon sur comment les cordes s'exprimaient dans un quartet

Dans sa récente biographie, Paul McCartney. Des mots qui vont très bien ensemble, le musicien vantait avec une belle métaphore la connaissance qu'avait son producteur des formes classiques et la façon dont il savait les transcrire dans celles de la pop «commerciale», face à lui qui ne savait pas lire ni écrire une partition:

«Ça m'a toujours fait du bien d'avoir avec moi quelqu'un comme George Martin, qui connaissait vraiment la musique. On pourrait dire que c'était une sorte de scribe, un scribe cultivé, comme dans l'Égypte ancienne: "Note ça, scribe, va chercher ton papyrus et écrit à Néfertiti qu'elle vienne à cinq heures". On appréciait toujours que quelqu'un le note, tant que c'était un bon copain et qu'il nous comprenait. Il n'y avait pas de rupture de créativité. Il ne s'en emparait pas, il se contentait de le transcrire parce qu'on ne savait pas le faire. Comme s'il le traduisait dans une autre langue afin que les musiciens puissent le comprendre, les musiciens dûment formés...»

Dans sa biographie Fab: An Intimate Life of Paul McCartney, Howard Sounes pointe que McCartney apporta néanmoins sa contribution aux arrangements de cordes du morceau en expliquant «qu'il n'aimait pas la façon dont le quatuor –deux violons, un violoncelle, un alto– ajoutait du vibrato». La hantise du bassiste était que le quatuor fasse sonner sa composition comme du Mantovani, pionnier de la «musique légère» dont les cordes en cascade envahissaient alors les charts britanniques. Selon une autre biographie, McCartney aurait préféré comme accompagnement une musique électronique de Delia Derbyshire, l'auteure du thème de la série Dr Who.

«Arranger cet enregistrement se révéla un tournant dans la relation entre Martin et le groupe, après lequel sa contribution créative allait s'accroître de manière significative», ajoute Sounes. «"Yesterday" ne représente pas un saut quantique dans la façon dont les Beatles composaient», écrit de son côté Jonathan Gould, auteur de Can't Buy Me Love: The Beatles, Britain, and America. «On dira plutôt que le son plus traditionnel des cordes a permis une appréciation nouvelle de leur talent de compositeurs par des gens qui étaient sinon allergiques au tapage de la batterie et des guitares électriques.»


Paul McCartney interprète «Yesterday» au «Ed Sullivan Show», en 1965.

Cette «appréciation nouvelle» a fait de «Yesterday» sans doute le morceau le plus célèbre de toute la discographie des Beatles –en 1999, un sondage britannique l'avait élue meilleure chanson du XXe siècle. Elle a fait l'objet de dizaines de reprises, des plus célèbres (Marvin Gaye, par exemple) aux plus improbables (les cinéphiles se souviennent de la réinterprétation sirupeuse utilisée dans le Il était une fois en Amérique de Sergio Leone). Elle reste le joyau de la couronne de McCartney, sans doute pas sa meilleure chanson mais peut-être celle qui vient immédiatement à l'esprit quand on l'évoque.

Il y a une quinzaine d'années, le musicien avait, petite blessure d'orgueil, demandé à Yoko Ono s'il était possible d'inverser le traditionnel crédit «Lennon-McCartney» sur ce morceau où aucun des trois autres Beatles ne jouait pour mettre «McCartney-Lennon» –le même Lennon qui surnommait le morceau «Yester-fuckin'-day», tandis que George Harrison avait un jour lâché: «Mon Dieu, il parle tout le temps de "Yesterday", comme s'il était Beethoven, ce genre-là.» La veuve de Lennon avait refusé, mais s'il y avait une deuxième personne à gratifier pour ce morceau, le crédit devrait plutôt être «McCartney-Martin».

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