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J’ai passé quinze jours à Leros dans un camp de réfugiés

Des préfabriqués dans le centre d’enregistrement de migrants et réfugiés de l’île de Leros, en Grèce, le 16 février 2016 | ILIANA MIER/AFP

Des préfabriqués dans le centre d’enregistrement de migrants et réfugiés de l’île de Leros, en Grèce, le 16 février 2016 | ILIANA MIER/AFP

Voilà à quoi ressemble le quotidien des bénévoles dans un camp de réfugiés en Grèce.

Début novembre, un message est tombé dans ma boîte email: un appel à bénévoles dans un camp de réfugiés à Leros, en Grèce. Il évoquait un camp sous-financé, surpeuplé et en sous-effectif. Des milliers de réfugiés arrivaient chaque jour dans l’île. Le message parlait de traitements inhumains infligés par des représentants des autorités grecques. Les réfugiés, forcés de dormir dans la rue, avaient désespérément besoin d’aide.

Bien que venant d’un inconnu, ce message éveilla un écho chez moi. Leros, une des nombreuses îles en première ligne dans la crise des réfugiés en Europe, est à moins de trois heures de ma maison familiale à Munich. L’abondance et la sécurité dont je jouissais me donnaient un sentiment de culpabilité. J’ai fait du bénévolat pendant toute ma vie d’adulte –et je n’idéalise pas le travail– mais, se rendre dans un camp de réfugiés grec, ce n’est pas cuisiner pour une soupe populaire ou enseigner à des lycéens défavorisés. Des amis m’ont demandé de ne pas y aller mais je m’y suis sentie obligée.

L’ampleur de la crise était déconcertante et faisait pourtant jouer un ressort intime. Des millions de réfugiés risquent leur vie pour un avenir incertain en Europe et, à chaque étape du voyage, les autorités locales et les organisations de bénévoles sont débordées, et ce, depuis des mois. J’ai pris la décision de partir en moins d’une journée.

«Île des damnés»

Les îles du Dodécanèse –un ensemble de douze grandes îles, dont Rhodes et Patmos– sont bien plus proches de la Turquie que de la Grèce. Si Leros a la beauté bucolique que nous associons à toutes les îles grecques, ce n’est pas une destination particulièrement prisée par les touristes. Peuplée de 8.000 habitants, elle est couverte des reliques d’une flambée immobilière passée, datant d’une époque où les prêts ne coûtaient pas cher et où même le boulanger du coin estimait avoir droit à une résidence secondaire.

L’île est couverte de maisons croulantes et à moitié finies, de vitrines et de restaurants vides. Son emplacement stratégique et ses grands ports naturels ont valu à Leros d’être occupée par l’Italie pendant plus de trente ans, de 1912 à 1943 –ce qui explique la profusion de structures militaires en ruines dans toute l’île. Les plus grandes ont été transformées en hôpitaux psychiatriques dans les années 1950, destinées à gérer les patients les plus incurables de Grèce. Les conditions atrocement inhumaines de ces asiles incitèrent la BBC à surnommer Leros «l'île des damnés». Décrivant des scènes où des patients étaient attachés nus à des arbres, en 1989, le journal londonien Observer compara Leros à un «camp de concentration».

Se rendre dans un camp de réfugiés grec, ce n’est pas cuisiner pour une soupe populaire ou enseigner à des lycéens défavorisés

Leros est un microcosme de la crise des réfugiés. Lorsque j’y suis arrivée, au mois de décembre, le travail était devenu plus «facile», en quelque sorte. La chute des températures rendait la traversée depuis la Turquie plus dangereuse que jamais, nous ne recevions donc en moyenne que 400 réfugiés par jour –parfois 60, parfois 800. Pourtant, la population du camp ne cessait de croître et la vie ne tarda pas à y devenir insupportable.

Comment parviennent-ils jusqu’à cette île abandonnée? Une des zones de transit privilégiées est Izmir, troisième plus grande ville de Turquie et plateforme de l’industrie du trafic d’êtres humains. Un réfugié syrien, que j’appellerai Ahmed, m’a confié: «Il suffit de mentionner que vous êtes en transit pour que des dizaines de passeurs apparaissent et vous proposent de vous faire traverser. Ce sont tous des Syriens.» D’Izmir, les migrants sont emmenés dans des villes côtières plus petites, où commence leur dangereux périple vers la Grèce. À ce stade, cela fait déjà des mois qu’ils errent.

Cargaisons humaines

Ahmed raconte que Leros est sa dix-septième étape. En chemin avec son petit frère, il a «adopté» un Marocain de 13 ans, qui ne parlait qu’arabe et voyageait tout seul, sans famille ni ami. Le voyage coûte entre 800 et 3.500 dollars, selon vos talents de négociateur, votre destination et que vous payez un tarif de «gros» ou un seul passage. C’est la réalité toute crue, à moins de pouvoir revendiquer un statut de réfugié authentique en prouvant que vous venez de zones de guerre comme l’Afghanistan, l’Irak ou la Syrie. Si vous n’êtes qu’un «migrant», vous devez passer clandestinement plus avant en Europe.

Être un «migrant» vous coûtera cher. Si vous êtes marocain, algérien ou iranien, si vous voyagez sans passeport ou avec des faux papiers, les prix flambent. Vous risquez d’être refoulé à la frontière de l’Union européenne et, si vous réussissez à y entrer et vous faites prendre, vous pouvez être expulsé. Les gardes-frontières grecs sont parfois assez tolérants mais, une fois que les non-réfugiés arrivent en Grèce et s’aventurent plus loin dans l’UE, le système s’avère beaucoup moins conciliant.

Alors, dans les camps, nous n’avions de cesse de rappeler aux réfugiés les droits que leur accorde la loi internationale, tout en les mettant en garde contre les complications sérieuses qui les attendaient. Et pourtant, sans aucune exception, tous insistaient pour continuer leur chemin.

Vu les risques de poursuites et d’emprisonnement, les passeurs ne conduisent pas leurs cargaisons humaines directement à Leros. Entrer sans visa est évidemment illégal, mais le nombre d’entrants rend toute application de la loi quasiment impossible. En général, les réfugiés à destination de Leros sont déposés à Farmakonisi, une île désolée dotée d’une petite base militaire, où ils doivent attendre des jours avant d’être récupérés par les garde-côtes grecs ou par un bateau de la marine marchande, le VOS Grace, donné par la Grande-Bretagne pour aider les missions de recherche et de sauvetage dans la mer Égée.

Relevé des empreintes

Les conditions de vie inhumaines à Farmakonisi ont donné lieu à des accusations de violations des droits humains contre l’armée grecque. Un réfugié qui voyageait avec sa femme et sa fillette m’a raconté comment lui et un groupe de quatre-vingts autres personnes ont été parqués sur l’île stérile et aride pendant cinq jours. Les soldats tiraient en l’air pour les intimider. Au lieu de les nourrir, comme la loi l’exige, les soldats leur vendaient allègrement de l’eau et des biscuits. Il dormait à même le sol, sous la pluie, et a vu d’autres réfugiés mourant de faim manger des escargots.

Ils surnommèrent le lieu «l’île des biscuits».

En fonction de leur humeur et de leur nationalité, les fonctionnaires essaient d’enregistrer la plupart des migrants dépourvus de passeports en tant que réfugiés syriens

Lorsque les réfugiés finissent par débarquer sur Leros, on leur donne des couvertures, des brosses à dents, du savon et de quoi manger. Ensuite ils se font enregistrer dans le cadre de la procédure organisée par Frontex. Frontex, c’est la police des frontières européenne, mais elle n’a aucun pouvoir réel. Elle est donc réduite à contrôler les passeports, relever les empreintes ou interroger ceux qui n’ont pas de papiers et revendiquent un statut de réfugié.

Cette procédure est devenue plus rigoureuse lorsqu’on a appris que deux des terroristes des attentats de Paris étaient passés par Leros avec des passeports volés l’année dernière. Mais un bénévole qui travaille ici depuis longtemps, et qui préfère rester anonyme, m’a confié que, en fonction de leur humeur et de leur nationalité, les fonctionnaires essaient d’enregistrer la plupart des migrants dépourvus de passeports en tant que réfugiés syriens. Un habitant du coin installé de longue date jure qu’il a vu le cerveau des massacres de Paris, Abdelhamid Abaaoud, sur l’île pendant l’été 2015.

Tourisme-catastrophe

À côté de la zone d’enregistrement de fortune, se dresse un café dont le propriétaire –qui fait également office d’oracle municipal– prépare des repas pour les nouveaux arrivants et les badauds qui flânent. Un vendredi, il a accueilli une soirée tumultueuse au moment même où d’un bateau débarquaient 300 réfugiés grelottants. Un autre bénévole et moi avons dû emmener une jeune mère irakienne et ses trois enfants trempés –dont un autiste– jusqu’à une maison en dehors du camp. La scène était dérangeante: d’un côté la bringue tapageuse, de l’autre les arrivants misérables et abattus.

Dans le meilleur des cas, enregistrer les nouveaux venus est un processus chaotique dont nous, les volontaires, gênons souvent le déroulement. Certains utilisent tout simplement la situation pour se faire mousser un peu. Les volontaires respectent normalement un code de conduite strict, qui place la discrétion au-dessus de tout le reste. Mais, à Leros, ce code ne régit pas automatiquement tous les comportements. Un gilet réfléchissant est la seule chose nécessaire pour impartir un air d’autorité et pour gonfler le sentiment de votre propre importance. Les coordinateurs m’ont parlé de bénévoles qui venaient appâtés par l’idée de vivre des aventures de l’extrême –comme sauver de la mer des gens en train de se noyer. Lorsqu’on leur a dit que les bateaux déposaient les réfugiés au port, certains volontaires sont partis.

J’ai rencontré de jeunes hommes européens qui s’étaient rendus à Leros juste «pour voir comment c’était» un genre de tourisme-catastrophe. On trouve dans toute l’Europe ce genre de personnes qui partent du principe que, tout ce dont les réfugiés ont besoin, c’est de chaleur humaine, d’ours en peluche et de leur simple présence. En réalité, ils ont besoin de bien plus; d’une aide juridique par exemple, de soins médicaux, de sécurité, d’un abri et de travail.

Lorsque le nombre de réfugiés a brièvement diminué une semaine avant mon arrivée, j’ai appris que la personne qui m’avait envoyé l’email enflammé me pressant de venir faire du bénévolat avait filé à Idomeni, près de la frontière macédonienne. Ce lieu, devenu un nouveau point central de la crise des réfugiés, jouissait soudain d’une immense attention médiatique.

Cinq mots d’arabe

Les médias ne s’intéressent guère à Leros ces jours-ci. Le camp est dans le centre de la ville, au milieu du lycée local, d’une maison de retraite, de l’hôpital et de restaurants vides. Coincé entre un ancien asile psychiatrique délabré et un bâtiment de construction navale désaffecté, le camp est composé d’un amas de petites huttes Ikea (qui peuvent accueillir chacune quinze personnes). Il y a un mur de toilettes portatives, une poignée de caravanes et deux grandes tentes pour cent personnes installées sur un emplacement sale et recouvert de gravier.

Tout le monde dort sur des tapis ou sur de vieilles palettes en bois. Dans l’ancien hôpital psychiatrique sont aménagés les espaces d’attente, une clinique de fortune et la «boutique» –un lieu chaotique où les réfugiés reçoivent de nouveaux vêtements. C’est dans l’ancien bâtiment naval qu’atterrissent palette et palette de dons et que des équipes de bénévoles travaillent par tranche de douze heures.

Tout, des couches aux couvertures, est entreposé ici. Parmi les dons, on trouve des sous-vêtements sales, des robes du soir, des chaussures orphelines, des pulls rongés aux mites et des paquets de bonbons éventrés. Les murs des deux bâtiments sont couverts de moisissure qui forme d’écœurants dessins verts et marron du sol au plafond. De grands pans de mur s’émiettent à chaque mouvement. Les fenêtres sont cassées et doivent être colmatées avec du plastique.

Parmi les dons, on trouve des sous-vêtements sales, des robes du soir, des chaussures orphelines, des pulls rongés aux mites et des paquets de bonbons éventrés

Cet endroit a été pendant longtemps le domaine de chats retournés à l’état sauvage qui ont laissé derrière eux une puanteur d’urine et de crottes. Des planches en contreplaqué montées sur des gonds font office de portes. Mais il ne faut que quelques heures pour que la logique bizarre de ce petit univers devienne parfaitement sensée. Vous courez d’un bout à l’autre, réapprovisionnez les réserves et répondez aux questions avec un vocabulaire arabe de cinq mots. Le plus important, c’est «boukra» –demain.

Bonne volonté des bénévoles

Vous tirez une deuxième botte en 43 de sous une pile de cent autres chaussures. Ensuite vous essayez de préparer du lait maternisé de la façon la plus hygiénique possible, étant donné les circonstances. Il faut faire tenir 800 réfugiés dans un espace prévu pour 450 personnes.

Bien que le camp tombe officiellement sous la juridiction du Haut Commissariat aux réfugiés des Nations unies, en réalité il est géré au quotidien par des bénévoles qui travaillent dur. J’ai recensé huit ONG qui ne s’intègrent pas bien ni ne communiquent correctement. La vie du camp est donc une représentation fidèle des forces en présence, où la bonté rivalise avec l’égoïsme organisationnel.

Ceci dit, ces camps continuent de fonctionner uniquement grâce à la bonne volonté de bénévoles individuels. C’est le côté positif d’une crise dominée par les manœuvres bureaucratiques de Bruxelles et les barrières en barbelés aux frontières est de l’Europe. Le camp n’est ni propre ni confortable mais il vit.

Les réfugiés ont de la chance car ils ont fini par rejoindre l’UE et, pour un bref moment, la route devant eux semble pleine de promesses. Pendant mon séjour, deux personnes sont mortes, toutes deux suite à une grave hypothermie. Le reste du temps, la plupart des arrivants étaient dans un état de santé étonnamment bon –les nouveau-nés, les enfants comme les octogénaires.

Stress post-traumatique

Une matriarche de 84 ans en chaise roulante, incontinente et immobile, a fait le périlleux voyage avec sa famille parce que c’était toujours mieux que de rester sur place. Bien que la majorité des réfugiés, environ les quatre cinquièmes, soient de jeunes hommes, il y a toujours une foule d’enfants dans le camp et il sont d’un calme remarquable. À l’image des trois enfants de la mère irakienne: une fillette de 4 ans, un garçon autiste et muet de 6 ans et un garçon de 10 ans.

Elle était professeure d’anglais à Bagdad et m’a raconté avoir essayé pendant un an d’obtenir un visa pour l’Allemagne, afin de rejoindre son mari. Et puis elle a fini par décider d’emprunter la voie des passeurs. Pendant la traversée dans une coquille de noix rouillée, elle et ses enfants ont été obligés de jeter par-dessus bord tout ce qu’ils possédaient, en ne gardant que les vêtements qu’ils avaient sur le dos, lorsque le bateau a commencé à couler.

Ses enfants souffraient de stress post-traumatique en arrivant à Leros. Pendant que je les bordais, le plus grand des garçons s’est mis à pleurer en silence dans son oreiller. Le lendemain, ils couraient dans le camp, jouaient, tout sourire, et bavardaient gaiement. 

Nous travaillons par tranches horaires mais nous ne partons pas avant la nuit tombée. Nous n’avons pas envie. Le camp a un attrait magnétique. Dès que vous en êtes parti, vous ne pensez qu’à y retourner. Quand on ne court pas chercher des provisions, on joue au foot, on fait de la musique, on joue à la marelle ou on fait des dessins avec les enfants. Bénévoles et réfugiés se rendent ensemble dans les cafés voisins.

Eau stagnante

J’ai gardé des liens étroits avec quelques réfugiés, des gens à qui je me suis attachée. Mon premier jour dans le camp, j’ai eu pour mission d’aider à écoper de l’eau stagnante remplie d’urine d’une pièce de l’étage qui fuyait et coulait à l’intérieur de la boutique. La première personne que j’ai rencontrée était un jeune homme qui travaillait sans gants ni protection pour la bouche, une belle paire de chaussures de marche aux pieds, aux prises avec cette eau répugnante. Au départ, je l’ai pris pour un bénévole mais en réalité il avait fui Damas avec sa jeune femme et leur enfant au début de la semaine. Il travaillait plus dur que tous les volontaires.

Il avait étudié la psychologie à Damas et avait besoin d’emmener sa famille le plus loin possible du régime du dictateur syrien Bachar el-Assad. Il parlait un anglais parfait et avait un sens de l’humour teinté d’ironie. Nous sommes restés en contact et, bien qu’il soit arrivé en toute sécurité en Allemagne six jours après son départ de Leros, il lutte en ce moment pour installer sa famille dans un lieu plus sûr et plus propre. Il n’a pas le droit de travailler et sa femme et sa fille sont malades. Bien que l’Allemagne soit la nouvelle terre promise pour la plupart des réfugiés, ça n’en reste pas moins la première étape d’une nouvelle vie qui doit être recommencée de zéro.

Selon les autorités, plus d’un million de réfugiés sont entrés en Europe cette année. Les chiffres non officiels sont bien plus élevés. L’UE a imaginé un plan pour transformer une poignée d’îles grecques en «hotspots» –de vastes camps permanents conçus pour contenir jusqu’à 1.000 personnes. Leros en fait partie. Le nouveau site de ce hotspot: l’hôpital psychiatrique, autrefois surnommé «camp de concentration».

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