Monde

Si les chiens sont devenus flics, c’est (un peu) grâce à la Hongrie

Joël Le Pavous, mis à jour le 11.04.2016 à 14 h 37

Le turbin des toutous renifleurs s’appuie sur l’odorologie, science imaginée derriere le Rideau de Fer. Mission de base? Débusquer du dissident antisoviétique via ses émulsions corporelles. Une technique d’enquête qui imprègne la police scientifique française depuis 2003 et vient d’être approuvée par le CNRS.

Service central d'identité judiciaire à Ecully en 2004 I MARTIN BUREAU / AFP

Service central d'identité judiciaire à Ecully en 2004 I MARTIN BUREAU / AFP

Quand Jacques Pradel introduit le sujet dans «L’Heure du Crime» du 30 octobre 2013 sur RTL, il évoque franco une «langue bizarre» via laquelle les agents de la brigade technique et scientifique d’Ecully, près de Lyon, interagissent avec leurs canidés-flaireurs. Rassurons-le: ce pseudo-charabia existe puisqu’il s’agit du magyar. Peu habitué à l’idiome, l’animateur se goure en supposant que le «Szagolj!» écorché sur la FM signifie «Couché!». L’ordre intime plutôt au cleps de humer les lieux.

Au sein de la maréchaussée et du CNRS, on appelle ça «odorologie». En clair, une technique d’identification des odeurs destinée à confondre un suspect ou à détecter la présence d’engins explosifs. Des neuroscientifiques de l’université lyonnaise Claude-Bernard l’ont d’ailleurs validée par le biais d’un article publié le 10 février dans la revue spécialisée en ligne Plos One (Public Library of Sciences, ndlr). Mais, contrairement à la Hongrie, la justice française ne la perçoit pas encore comme une vraie preuve.

«Traces odorantes»

La marche à suivre s’est immiscée au début des années 2000 dans les locaux de la Brigade Technique et Scientifique (BTS) d’Ecully. Des maîtres-chiens sensibilisés au concept ramenèrent du pays d’Orbán un matos de prélèvement digne des Experts Miami (dont des lingettes 100 % magyares) et des compagnons à la truffe affûtée. La plupart sont des sosies de Mabrouk, sélectionnés après 12 à 18 mois d’entraînement où on leur apprend à associer deux «traces odorantes» issues d’un même individu. L’intégrité de la procédure dépend de leur anonymisation et de la manipulation des tissus à l’aide de pinces stériles. Si ça colle, c’est friandise.

« Le cérémonial se reproduit à chaque enquête ou exercice. Il faut tout d’abord s’assurer que le chien ait bien pris l’odeur de référence. Ensuite, pendant qu’on tient le bocal suspect d’un côté, l’animal pose une patte sur notre main libre pour indiquer qu’il a assimilé l’indice et se sent d’attaque. On n’hésite pas à insister un peu histoire qu’il mémorise vraiment comme il faut. Aucun appareil n’est capable de décrypter les effluves aussi finement qu’un nez canin. Dunak a reniflé près de 70.000 échantillons sans jamais se tromper», précise le major Olivier Brégeras, responsable de l’unité odorologique rhodanienne.

Ce cérémonial, l’agent Brégeras se l’est approprié au ROKK, la plus grande école magyare de formation policière basée à Dunakeszi, en banlieue de Budapest. Et plus précisément via son centre animalier où ont été drivées des brassées de cabots depuis sa création dans les années 1970. Condition primordiale: les bergers allemands et malinois, nés sur place ou achetés à des éleveurs, mesurent au moins 60 centimètres et pèsent 30 kilos au pire avant de se mettre à farfouiller. Une fois prêts à s’exécuter, ils/elles sont opérationnel(le)s sur une bonne décennie jusqu’à épuisement du museau.

90% de réussite

Les instructeurs doivent leur job et sa popularisation au docteur Frigyes Janza, un vétérinaire ayant convaincu la capitainerie principale de Budapest des bienfaits de l’odorologie en complément du pistage. En clair, le gentil chien-chien est autant capable d’exhaler les effluves d’untel dans une clairière que de confondre un meurtrier et de jouer les auxilaires scientifiques hors-pair au nom de la vérité via son pif. Résultat, les polices polonaise (1995) et belge (1997) ont foncé à Dunakeszi peu après l’effondrement du communisme. Puis la française et la qatarie. Même le FBI s’est déplacé, armé de stylos et de calepins.

«La Hongrie compte 43 chiens “odorologues actifs, formés dans nos locaux. Mon collègue Robert Kovács a voyagé plusieurs fois en France afin de perfectionner l’apprentissage de la division d’Ecully. Les débutants assimilent les odeurs grâce à une balle placée dans les pots. On dresse les bêtes à se coucher devant l’échantillon suspect tout en intervertissant les récipients. Cinq passages validés établissent une correspondance. Les autorités judiciaires restent cependant sceptiques malgré un taux de réussite autour de 90%», explique Szilvia Bakondyné Erdő, directrice du fameux programme canin.

Chiffons et bocaux à confiture

Invité à tenter l’expérience, j’ai dû malaxer dix minutes durant plusieurs lingettes made in Szolnok (120 kilomètres à l’est de Budapest) et les réduire en boule façon mouchoir usagé avec mes deux mimines. Pendant ce temps-là, un comparse de Szilvia momifiait mon carnet dans un sarcophage de tissu et d’alu. La suite, vous la devinez: le clebs m’a grillé sans forcer. Comble de l’histoire, mon nom a été stocké dans la «szagbank», l’odorothèque de l’établissement. Celle de la BTS d’Ecully héberge près de 7.000 spécimens pour 162 dossiers résolus entre 2003 et 2016. Si je tente le diable, je termine illico en prison.

En décembre 1989, des dissidents est-allemands ont découvert dans un bureau de la Stasi un étrange hangar de bocaux à confiture contenant des vieux chiffons jaunes

Ce qu’on sait moins, en revanche, c’est que l’odorologie des origines soutenait la traque des anticommunistes en RDA. Lorsque l’effrayante et omnipotente Stasi se livrait à des interragoires, les «cibles» étaient installées sur des chaises collectant leurs relents respectifs en loucedé. Grâce aux travaux du docteur W. Derda, patron du pool canin confidentiel de Pretzsch, le Bloc de l’Est veillait sur ses intérêts et ses peuplades par le nez en plus d’écouter leurs discussions. L’URSS et la Tchécoslovaquie consacrèrent la méthode. Coincer les «ennemis d’État» mobilisait la palette des sens.

«En décembre 1989, des dissidents est-allemands ont découvert dans un bureau de la Stasi à Leipzig un étrange hangar de bocaux à confiture contenant des vieux chiffons jaunes. Ceux-ci étaient répandus sur une surface ou une personne pour capter les odeurs. En juin 1990, ils ont retrouvé les mêmes jarres, vides. Malgré le “nettoyage, ces opposants ont compris qu’il existait un catalogue olfactif des antisoviétiques car les étiquettes avec les noms étaient toujours là», développe l’historienne américaine Kristie Mackrackis dans un bouquin retraçant les coulisses de l’ex-police politique allemande.

Check up annuel

Comme les bocaux des dissidents est-allemands, ceux de Dunakeszi ou de la capitainerie de Budapest arborent identité du coupable présumé, numéro d’affaire et cachet officiel. Question de classification. Les comitats étendus tels que Pest ou Szabolcs-Szatmár-Bereg (est) ouvrent environ 90 enquêtes par an. Les braves bêtes subissent tous les douze mois minimum un check-up médical complétant l’examen constant de leurs aptitudes. Si Médor se plante, le «maître» envoie un toutou number two au charbon. Si César échoue à son tour, la sentence «pas de coïncidence établie» tombe et l’investigation continue.

Certes, ces supers-renifleurs sont des chiens parfois retors et toujours en quête de crédibilité. Les instructeurs les rappellent régulièrement au calme. Les jeunes turbulents suivent la moitié des ordres. Le délai d’extraction des «traces» tangibles se limite à 96 heures sur une scène de crime. Les tribunaux préfèrent indéniablement l’ADN décortiqué en labo au diagnostic du meilleur ami de l’homme. Il n’empêche: l’odorologie a confirmé le profil de l’un des braqueurs du casino d’Uriage (2011) et garantit des prélèvements conservables jusqu’en 2026 si réalisés maintenant. Horatio Caine a de la concurrence.

Joël Le Pavous
Joël Le Pavous (28 articles)
Journaliste
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