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Comment Gaëtan Dugas est devenu le (faux) patient zéro du sida aux Etats-Unis

Virus VIH fixé sur un lymphocyte vu en microscopie électronique / Via Wikimédia Commons.

Virus VIH fixé sur un lymphocyte vu en microscopie électronique / Via Wikimédia Commons.

En 1987, le journaliste Randy Shilts publie un livre dans lequel il désigne ce steward canadien comme l'un des premiers malades atteint du sida aux Etats-Unis. Il n'en fallait pas plus pour qu'il devienne «l'homme qui a transmis le sida aux Américains». À tort, comme vient de le prouver une étude scientifique.

Quand Randy Shilts publie And the Band Played On: Politics, People and the Aids Epidemic en 1987, cet ouvrage qui retrace les premiers temps de l'épidémie du sida aux Etats-Unis connaît un véritable succès. L’année suivante, le journaliste américain remporte le prix Stonewall, qui récompense des livres dont les thématiques concernent la communauté LGBT.

Mais ce que les journaux et les tabloïds américains de l’époque retiennent de cet essai, c’est surtout qu’il désigne nommément «l’un des tout premiers malades atteints du sida ayant eu des relations sexuelles avec des Américains», plus tard désigné comme le «patient zéro» de l'épidémie dans le pays. Une étude scientifique publiée le 4 mars dément cette information: Gaëtan Dugas n’était pas celui qui a «importé» le sida aux Etats-Unis.

«Une épidémie avec ou sans lui»

Gaëtan Dugas avait 29 ans quand il a appris qu’il était atteint du sida, qu’il n’était pas le seul à surnommer «le cancer gay» au début des années quatre-vingt. Steward pour Air Canada, le jeune Québécois enchaîne les conquêtes masculines sur le continent américain. Selon l’enquête menée par Randy Shilts, Gaëtan Dugas a directement transmis le virus du sida à au moins 40 des 248 des personnes diagnostiquées aux Etats-Unis avant 1982.

«Les amants étaient comme les bronzages pour lui: magnifiques les premiers jours, puis fades. Parfois, Gaëtan étudiait son répertoire avec une sincère curiosité pour tenter de se rappeler qui était qui», se rappelle Randy Shilts dans son livre.

Il n’en fallait pas plus aux médias de l’époque pour s’offusquer de sa «débauche» et faire de Gaëtan Dugas un bellâtre égoïste et irresponsable à titre posthume. Le jeune homme est mort avant même la publication du livre de Randy Shilts, en 1984. «Ironiquement, il n’est pas mort d’une infection liée au sida, mais d’une insuffisance rénale», se permettait The Milwaukee Journal en 1987

Pire, il devient le «patient zéro». Celui par qui tout a commencé, du moins aux Etats-Unis. Et les démentis de Randy Shilt, selon lesquels «il n’a jamais déclaré que Dugas a apporté le sida aux Etats-Unis, et qu’il y aurait eu une épidémie avec ou sans lui», n’y feront rien. La machine homophobe est lancée.

«L'homme qui nous a donné le sida»

Il a donc fallu attendre le mois de mars 2016, soit près de trente ans plus tard, pour qu’une étude rapportée par le magazine Science fasse définitivement taire la rumeur. Gaëtan Dugas, au vu d'analyses moléculaires menées sur son sang, ne pouvait pas être le patient zéro alors que le virus se transmettait déjà aux Etats-Unis depuis le début des années soixante-dix.

Selon le journaliste Jon Cohen, auteur de l’article publié dans Science, le magazine Time et le New York Post –pour ne citer qu’eux– ont clairement déclaré après la publication du livre de Randy Shilts que Gaëtan Dugas était le premier malade atteint du sida à avoir eu des relations sexuelles avec des Américains. Le New York Post a même été jusqu'à titrer en capitales «L’HOMME QUI NOUS A DONNÉ LE SIDA».

Jon Cohen souligne aussi que les chercheurs des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies ont aussi eu leurs torts. Aux premières étapes de l’enquête épidémiologique, les scientifiques désignaient Gaëtan Dugas avec la lettre «O» pour «outside California» (en dehors de Californie). «La lettre "O" aurait-elle pu être confondue avec un zéro ?», s’interroge Science of Us. On ne le saura peut-être jamais.

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